La psychothérapie remise en question

Partisan d’une approche psychothérapeutique libre refusant l’enfermement dans une méthode spécifique, François Roustang met surtout en avant la « qualité d’attention » du thérapeute.
Photo: iStock Partisan d’une approche psychothérapeutique libre refusant l’enfermement dans une méthode spécifique, François Roustang met surtout en avant la « qualité d’attention » du thérapeute.

En finir avec la psychologie. Voilà la proposition radicale que formule François Roustang dans le numéro de novembre 2015 de la revue Sciences humaines. Ce philosophe français nonagénaire, il faut le dire, est un sacré provocateur. D’abord jésuite, il fut ensuite psychanalyste freudo-lacanien, avant de devenir hypnothérapeute.

 

Partisan d’une approche psychothérapeutique libre refusant l’enfermement dans une méthode spécifique, Roustang, qui publie ces jours-ci Jamais contre, d’abord (Odile Jacob, 2015), un recueil de trois de ses plus importants ouvrages, met surtout en avant la « qualité d’attention » du thérapeute. Convaincu que « nous ne sommes pas des malades, nous sommes des maladroits », Roustang insiste sur la liberté du patient et lance qu’une « séance est réussie quand un patient repart en rigolant ».

 

S’il suggère d’en finir avec la psychologie, c’est parce que, selon lui, « la psyché n’existe pas », en ce sens qu’« on ne peut pas distinguer le corps et l’esprit » et que « nous n’avons pas de “moi” surplombant notre vie ». L’inspiration nietzschéenne est forte chez cet « éternel dissident », qui affirme qu’« il n’y a pas de vérité » thérapeutique, « qu’il n’y a rien d’essentiel » et que « se connaître est inutile ». Le but d’une psychothérapie, écrit-il, n’est pas de trouver des « pourquoi », mais déceler « le détail qui bloque » pour le défaire.

 

Il faut vivre, tout simplement, laisser « le béton redevenir du sable », renouer avec une certaine désinvolture. Ce n’est pas sorcier, suggère l’hypnothérapeute, qui reconnaît toutefois la part de magie de son approche. « Commençons par comprendre qu’il n’y a pas de problème. On fait ce qu’on a à faire, c’est tout », résume-t-il. L’hypnose n’est pas mon truc, mais j’aime bien cet original.

 

La magie des mots

 

Psychanalyste québécois d’origine française, Patrick Cady, qui est aussi sculpteur et écrivain, ne manque pas d’originalité lui non plus. Dans Comment aider votre psy à réussir votre psychothérapie, un opuscule dont le but est d’inciter les patients à participer activement à leur traitement parce « qu’une psychothérapie est un travail qui se fait à deux », Cady compare le psy aux personnages du prince Mychkine, de L’idiot de Dostoïevski, et du Survenant, du roman du même nom signé Germaine Guèvremont. « Ces deux personnages, écrit-il, tiennent à la fois du psy et du maître zen, celui qui dérange, qui surprend, qui désarçonne. Ils ont en commun d’être étrangers au jeu social dans lequel les autres sont aliénés et rencontrent chacun hors de toute rivalité et de désir de possession. »

 

Conçu comme un petit guide pratique, cet essai offre des conseils sur la manière de mener à bien une démarche psychothérapeutique (comment choisir votre psy, préserver le secret de la démarche, ne pas hésiter à questionner le psy sur le décor de son bureau, lui faire part de vos critiques sur son attitude si vous en sentez le besoin, etc.), tout en développant une réflexion de fond sur ce qui est en jeu dans une telle démarche. Même le lecteur qui n’a pas l’intention de s’engager dans une psychothérapie tirera profit de ce volet théorique.

 

Fidèle à la tradition psychanalytique, Cady rejette l’explication organique de la dépression, qui, écrit-il, « n’est pas la cause de votre souffrance, mais la réaction à une souffrance ayant des racines souvent bien plus anciennes ». Tout en soulignant le caractère scientifique de la démarche psychothérapeutique, Cady présente le psy comme « un artisan qui ne peut travailler que sur la parole que vous lui faites entendre » et insiste sur l’idée que l’efficacité d’une telle démarche repose « sur la croyance partagée par le patient et le psy dans la puissance magique des mots ». Pour Cady, la psychothérapie est une science humaine, c’est-à-dire culturelle. Si j’avais besoin d’un psy, j’en choisirais un comme ça.

 

Faut-il croire Roudinesco ?

 

Dans L’inconscient expliqué à mon petit-fils, l’historienne et psychanalyste française Élisabeth Roudinesco propose une introduction à cette notion rendue célèbre par l’oeuvre de Freud. Présenté par son éditeur comme« une grande réussite pédagogique », ce livre ne brille pourtant pas par l’efficacité de sa démonstration. Il est amusant, stimulant et contient des hypothèses interprétatives originales s’inspirant des films Titanic et La guerre des étoiles, mais il manque trop d’ordre pour offrir un clair résumé.

 

Auteure de la biographie Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre (Seuil, 2014), Roudinesco est d’ailleurs sévèrement critiquée pour ce travail dans un récent numéro de la revue Psychiatrie, sciences humaines, neurosciences. Dans La démarche intellectuelle d’une croyante, les Québécois Éric Coulombe et Serge Larivée, de l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal, lui reprochent un travail historique bâclé et malhonnête.

 

Certaines de leurs critiques concernant les erreurs factuelles de Roudinesco sont difficiles à contester, mais leurs préjugés très défavorables envers la psychanalyse, qu’ils assimilent au charlatanisme, relèvent d’un dogmatisme scientiste irritant. Que la psychanalyse ne soit pas une science dure n’entraîne pas qu’elle soit une imposture.

Comment aider votre psy à réussir votre psychothérapie

Patrick Cady, Liber, Montréal, 2015, 86 pages et
Élisabeth Roudinesco, Seuil, Paris, 2015, 128 pages

8 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 5 décembre 2015 05 h 14

    «Qualité d'attention», deux mots qui, à eux seuls,...

    ...qualifient si bien le genre de soins psychothérapeutiques que j'ai eu privilèges de recevoir suivant ma libération...physique....du pénitencier. J'écris «libération physique» parce que prisonnier de certains chapitres de mon histoire de vie j'ai été pendant 23 ans et quatre jours bien sonnés. Et à des psychologues, des travailleurs sociaux, des criminologues, des prêtres ou aumôniers de prison ou séculiers, des co ou ex-détenus, des bénévoles en milieux carcéraux, des gens «ben ordinaire», des itinérants et j'en oublie certainement...oui, à moult de ces gens je dois ma survie, ma gratitude et ma reconnaissance.
    Je suis très heureux de lire que monsieur «Cady rejette l'explication organique de la dépression». C'est au pénitencier, par un nébuleux et intrigant concours de circonstances que j'ai réalisé que j'étais le modèle-type de l'individu décrit dans un volume de madame Denise Bombardier et du Dr. Claude St-Laurent: «Le mal de l'âme». Je souffrais d'un abyssal et dévorant mal de l'âme. Un mal explicable.
    Mal dont il m'en a pris des tonnes et tonnes de «qualité d'attention» pour que j'en arrive à m'en sortir. J'en témoigne. Je suis sprivilégié de pouvoir le faire. Je n'ai qu'à jeter un rapide voire furtif rergard par dessus une de mes épaules, question de voir d'où je viens ou reviens et me situer là où je suis ou en suis, en ce moment même....un monde non-qualifié de différences.
    À ces gens mentionnés plus haut: mercis !
    Sans prétention autre que celle d'être aussi habité par gratitude et reconnaissance pour toutes ces innommables et inqualifiables «qualités d'attention» dont j'ai été le privilégié bénéficiaire.
    Mes respects madame Roudinesco et messieurs Cady et Cornellier.
    Gaston Bourdages,
    Auteur.
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Hélène Gervais - Abonnée 5 décembre 2015 07 h 52

    Moins on a d'ego ...

    moins la Vie est difficile à vivre, plus l'Harmonie règne dans notre vie. En tout cas, c'est mon expérience.

  • François Dugal - Inscrit 5 décembre 2015 09 h 11

    Mon psy à moi

    Mon psy à moi, c'est la musique; de J.S. Bach à Miles Davis en passant par Mozart, j'écoute la Beauté qui me parle de l'harmonie universelle, et je suis en paix avec moi-même.

  • Gaston Bourdages - Abonné 5 décembre 2015 09 h 31

    Tout en accord avec monsieur Roustang...

    ....je n'étais «pas malade» mais, en même temps, fort plus que «maladroit». J'étais en total déséquilibre de l'ensemble de ma personne. Un ensemble qui se définit par trois «mondes». Celui des sentiments-émotions (émotionnel), celui de la logique (rationnel-cerveau), celui du spirituel (âme). Ces trois «mondes», je dirais, incorporés dans une matière physique qu'est celle de mon corps.
    Tout de moi était, je me répète, en total déséquilibre.
    C'est grâce, aussi, à tant de «qualités d'attention» dont j'ai été le privilégié bénéficiaire, qu'il m'est, aujourd'hui, possible d'en témoigner. Témoignage que je souhaite sans prétention.
    En dépit du fait que je ne suis pas «sorti de toutes mes séances en rigolant», je sais qu'elles ont toutes été «réussies».
    Si «se connaître est inutile» et que «le but de la psychothérapie n'est pas de trouver des pourquoi», comment alors faire examens de conscience puis prises de conscience ? Tout en accord aussi avec monsieur Roustang à l'effet de «laisser le béton redevenir le sable». L'emprisonnement (1989-1991) m'en a été voies, je dirais, de facilitation.
    Je suis, pour le moment, incapable de commenter: «On fait ce qu'on a à faire, c'est tout» Pourquoi mon incapacité ? J'ai, en 1989, mis fin à une vie. Il serait indécent, injurieux, immoral, faire preuve de totale malpropre déresponsabilisation en me disant ici en accord avec cet énoncé de monsieur Roustang.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Auteur.
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Francine D'ortun - Abonnée 5 décembre 2015 12 h 14

    Qualité d'attention, fondamentale et générique aux métiers de l'aide

    Je suis à peaufiner le volet spécifique «Construction d'un modèle cognitif de développement des compétences et de professionnalisation éthique en PNL». Cet important volet est inclus dans mes travaux sur l’accompagnement et la professionnalisation des métiers de l’aide, recherches que je poursuis depuis plus d’une décennie (historique, fondements, pratiques, etc.). La posture d'accompagnement s'observe dans la vie de tous les jours... et il n'est pas rare d'entredre: "Mon ami c'est un psy à moi". Merci à Louis Cornellier. En effet, en ces domaines ou autres domaines, ce n'est pas parce que ce n'est pas une science dure que c'est une imposture. Développons notre esprit crtique et en tout soyons prêt à douter. Francine d'Ortun PhD