En juin 2010, aussi bien le premier ministre Charest que les centrales syndicales s’étaient réjouis de l’entente « historique » qui accordait aux employés de l’État des augmentations totalisant 6 % en cinq ans, assorties de clauses d’indexation qui pourraient éventuellement porter ce pourcentage à 10,5 %.

 

La situation financière du Québec n’était pas particulièrement brillante. Le 30 mars précédent, le ministre des Finances, Raymond Bachand, avait annoncé que le déficit pour l’année 2010-2011 atteindrait 4,5 milliards. Il prévoyait le retour à l’équilibre budgétaire en 2013-2014.

 

Même en tenant compte de l’exercice de relativité salariale qu’il a proposé, ce qu’offre le gouvernement Couillard ne représente encore que la moitié de ce que prévoyait l’entente de 2010, alors que le déficit zéro doit normalement être atteint dès le prochain exercice financier.

 

Le président du Conseil du trésor, Martin Coiteux, a rejeté du revers de la main la contre-proposition que le front commun a présentée mercredi, disant qu’elle se situait à « des années-lumière » des paramètres budgétaires fixés par le gouvernement. Projetée sur une période de cinq, elle est cependant très proche de ce que prévoyait l’entente de 2010.

 

Il est vrai qu’à ce stade de son existence, le gouvernement Charest s’efforçait de survivre. Le premier ministre était sur la sellette à la commission Bastarache, et il avait abandonné depuis longtemps toute velléité de réingénierie. Celle qui présidait le Conseil du trésor à l’époque, Monique Gagnon-Tremblay, pouvait être têtue, mais elle n’avait rien d’une idéologue.

 

 

Les stratèges syndicaux sont certainement les premiers à savoir qu’il sera impossible d’arracher à l’actuel gouvernement des conditions du même ordre. Malgré la fin de non-recevoir catégorique que M. Coiteux a opposée aux demandes réduites du Front commun, les présidents des trois grandes centrales ont clairement laissé entendre qu’ils sont prêts à de nouveaux compromis pour peu que le gouvernement mette aussi de l’eau dans son vin.

 

Si désireux qu’il soit de faire respecter rigoureusement son cadre budgétaire, le gouvernement pourra difficilement ne pas faire un geste. Jeudi dernier, Françoise David a déposé à l’Assemblée nationale une motion lui rappelant qu’un jugement sur le droit de négociation et le droit de grève rendu par la Cour suprême en janvier 2015 pourrait avoir comme conséquence de rendre inconstitutionnelle une loi spéciale qui décréterait les conditions de travail des employés de l’État.

 

Le gouvernement s’est opposé à ce que la motion soit débattue, mais la décision de la Cour suprême n’en impose pas moins au gouvernement l’obligation de négocier avec une « bonne foi » à laquelle il n’était pas tenu de façon aussi explicite auparavant.

 

« Advenant la rupture de la négociation de bonne foi, la faculté de cesser collectivement le travail est une composante nécessaire du processus grâce auquel les travailleurs peuvent continuer de participer pleinement à la poursuite de leurs objectifs au travail », peut-on lire dans le jugement.

 

 

Dans toute négociation entre l’État et ses employés, le tribunal le plus important est toutefois celui de l’opinion publique, et le sondage Léger Marketing-Le Devoir dont les résultats sont publiés aujourd’hui dans nos pages ne laisse aucun doute sur le jugement de la population.

 

Il est rare que l’appui aux syndicats soit aussi net : 51 % des personnes interrogées appuient leur position dans la présente ronde, alors que 28 % se disent favorables à celle du gouvernement. Elles sont encore plus nombreuses (68 %) à désapprouver la façon dont le gouvernement gère les négociations.

 

Contrairement à ce qu’a toujours prétendu le premier ministre Couillard, la « majorité silencieuse » n’est pas de son côté. Alors que les employés de l’État ne bénéficient généralement que d’une sympathie très limitée, les syndicats ont manifestement réussi à convaincre la population qu’il existe un lien entre le combat qu’ils mènent pour préserver leurs conditions de travail et la lutte contre les mesures d’austérité, auxquelles s’opposent 54 % des Québécois. Même les deux tiers (65 %) des électeurs caquistes y sont défavorables. Comme d’habitude, la région de Québec constitue la seule exception à la règle.

 

Conformément à la bonne vieille tactique du bon et du méchant, le président du Conseil du trésor montre périodiquement des dents, sans toutefois parler explicitement de loi spéciale, tandis que M. Couillard affiche une patience de bon aloi. Il ne fait cependant aucun doute que les libéraux souhaitent ardemment en finir avant Noël, de manière à ce que la nouvelle année marque un nouveau départ.

 

Pour peu que les syndicats fassent preuve d’une certaine retenue dans leurs moyens de pression, le gouvernement serait cependant mal avisé de renforcer le doute sur sa bonne foi, qui est déjà grand, en précipitant indûment les choses.

9 commentaires
  • Normand Carrier - Abonné 21 novembre 2015 06 h 47

    On peut difficillement présumer de la bonne foi de Coiteux .....

    Martin Coiteux est un idéologue économique même sous son air relaxe et ses paroles mielleuses , il montre une impatience et tous comprennent que la loi spéciale est imminente et qu'il n'a pas l'intention de déroger a son cadre budgétaire ...... Pour lui ce qui compte est de diminuer et rapetisser les services du Québec pour dégager des surplus et diminuer les impôts des contribuables ......

    On peut y voir une similarité avec le gouvernement Harper qui partageait les mêmes objectifs de réduire l'état pour retourner l'argent dans les poches des contribuables ..... Il est ironique de voir le gouvernement Couillard aller a l'opposé du nouveau gouvernement Trudeau qui lui s'est fait élire sous prétexte de dépenser dans les infrastructures et de faire des déficits jusqu'en 2019 ..... Le moins que l'on puisse dire est que la famille libérale s'en va dans des directions différentes ce qui augure mal pour l'avenir ....

    • Jean Jacques Roy - Abonné 21 novembre 2015 18 h 08

      Espérons, tout de même, que les salarié.es syndiqué.es sauront s'appuyer sur le soutien de la population pour mettre un frein à ces politiques de coupures et de dëficit zéro, doctrine dont fit la propagande le gouvernement Lévesque à partir de l'automne 1982 pour imposer une réorganisation du travail en santé et en éducation, combinée à une baisse de 20% des salaires. Couillard répète un schémas qui a de longs antécédents. Actuellement, les grévistes ne peuvent compter que sur leurs forces et l'appui de la population puisqu'à l'Assemblée Nationale Couillard se moque de la crédibilité que peuvent avoir les paroles de PKP... ou des expériences du PQ dans ses rapports aux syndicats pour régler les conflits! Le PQ et le PLQ partagent la même doctrine et la CAQ va dans le même sens!

  • François Dugal - Inscrit 21 novembre 2015 08 h 00

    Logique comptable

    L'histoire nous montre que la logique comptable a mené bien des entreprises privées à la faillite.
    Attention!

  • Yves Corbeil - Inscrit 21 novembre 2015 08 h 42

    Patience le cadeau de Noël arrive

    Mardi le rapport de la commission Charbonneau, J'espère qu'il sera aussi clair et limpide qu'il se doit de l'être au sujet des partis et des gens impliqués dans toute cette saga politique et corporative.

    On verra ensuite de quel côté le balancier s'écroulera. 9 années de Charest libéral avant cette commission, ça doit laissé des traces sérieuses.

  • Michel Lebel - Abonné 21 novembre 2015 09 h 07

    Pas de quoi fouetter un chat!

    Les Québécois sont contre les mesures d'austérité! Rien de bien surprenant dans ce constat! Qui veut se serrer la ceinture, s'il ne sent pas obligé? Les Québécois n'aiment pas la chicane: donc rien de bien anormal dans cette impopularité du gouvernement.

    Les choses passeront et la "majorité silencieuse" optera pour tout gouvernement qui aura été responsable dans sa gestion des fonds publics.

    M.L.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 22 novembre 2015 08 h 33

      Maitre Lebel pui-ici répéter les paroles de Lao-Tseu reprise par Francois Dugal :"Un peuple soumis est constitué de citoyens sans éducation."Évidemment ceci ne s'applique pas a vous. J-P.Grisé

  • Jean-François Trottier - Abonné 21 novembre 2015 10 h 15

    Le petit pas de plus

    C'est toujours un exercice périlleux de parler de la chère "opinion publique". Je préfère les gens à cette vision de masse informe. Mais comme les maisons de sondage, les journalistes et les politiciens se nourissent de cette vision de l'esprit, je suppose qu'il faut parfois en parler.

    Ce qui ne ressort jamais de cette folie de la lutte contre le déficit, qui soudain devient une urgence absolue à laquelle on doit tout sacrifier, c'est que ce déficit est entièrement la faute des libéraux, en atn qu'acteurs ou successeurs directs.

    En 2003 et 2004, Charest a tenté de casser les syndicats selon des méthodes très Reaganiennes, prétextant un déficit qu'il inventait au jour le jour.
    L'opinion publique ne l'a pas suivi. En politicien de carrière il a compris et reculé.
    Faut dire que ses appuis dans son propre parti n'étaient pas si solides, Il a alors remodelé son équipe de conseillers.
    Puis, malgré cet échec, il a littéralement vidé les coffres au nom de la "classe moyenne", qui a le dos large en ta. Baisses d'impôts, eh ben! Surtout pour les corporations!

    Quand la crise est arrivée, eh oui, les caisses étaient vides. Alors, pour aider le PIB et ses amis, Charest a emprunté. Il a distribué l'argent là où ça aiderait au mieux l'économie, un bon point pour lui, dans la réfection des infrastructures via les contracteurs, un bon point pour la caisse du parti.
    Dans ce monde capitaliste, rien de plus prévisible qu'une crise. On ne sait pas quand elle va arriver, c'est caractéristique des crises, mais on sait qu'elle tombera comme un couperet. Charest pouvait prévoir, c'est ce à quoi servent les réserves d'un gouvernement.

    Plus tard il a augmenté la taxe à des sommets vertigineux, tout en faisant porter la faute... au PQ!

    Maintenant, Couillard nous sert exactement les mêmes médecines, avec les mêmes prétextes et les mêmes boucs émissaires.

    C'est ce pas qu'il faut faire: rendre à César ce qui lui revient. Charest, Couillard... menteurs et incompétents.

    • Jean Jacques Roy - Abonné 21 novembre 2015 17 h 47

      "Ce qui ne ressort jamais de cette folie de la lutte contre le déficit, qui soudain devient une urgence absolue à laquelle on doit tout sacrifier, c'est que ce déficit est entièrement la faute des libéraux, en atn qu'acteurs ou successeurs directs."
      Bien que je sois tout à fait d'accord avec le sens général de votre commentaire, je me permets de vous rappeler que la doctrine du déficit zéro à tout prix, combinée à celle de baisser les taux d'imposition aux entreprises et au capital financier n'est pas une invention de Charest ou de Couillard et du seul parti libéral! Ce fut le parti québécois en 82-83, sous le gouvernement Lévesque qui, au Québec, en fit la propagande et qui, pour éponger le déficit imposa par décret une baisse salariale de 20%. Les gouvernements qui suivirent : libéraux et péquistes ont repris cette doctrine pour s'attaquer à amincir l'État providence et maintenant une politique d'austéritë économique, touchant ainsi les plus démuni.es de la société. Sans minimiser la part du lion des libéraux du gouvernement Couillard, souvenons-nous que le gouvernement Bouchard a aussi grugé jusqu'à l'os pour appliquer la doctrine néolibérale de coupures, de déficit zéro et de subventions au secteur privé.
      Jean-Jacques Roy