Le choix de la régression

À en croire Jean-Marc Fournier, les Québécois auraient une fâcheuse tendance à l’hypocondrie. « Faut-il toujours ignorer que nous allons mieux ? » se désole le ministre des Affaires intergouvernementales et de la Francophonie canadienne dans une lettre ouverte publiée aujourd’hui dans notre section Opinions.

 

On savait depuis longtemps que M. Fournier partage avec le premier ministre Couillard une même passion pour le Canada, mais il n’avait encore jamais exprimé aussi ardemment son souhait de voir le Québec ramené au statut de ce que le rapport Pelletier appelait le « foyer principal de la francophonie ».

 

Il se désole du rappel incessant des batailles référendaires d’antan depuis une semaine, alors que nous devrions plutôt regarder vers l’avant en nous réappropriant notre appartenance canadienne. C’est pourtant lui qui propose un grand bond en arrière qui nous ramènerait à l’époque antérieure à la tenue des états généraux du Canada français, quand les Québécois ont cessé de se percevoir comme le plus gros contingent de la minorité canadienne-française et affirmé leur droit à l’autodétermination sur leur « territoire national ».

 

À l’entendre, la notion même de territoire national devrait être abandonnée. « Mais si chez eux, c’était aussi chez nous » ? demande-t-il. L’option du « retour dans la famille canadienne », dont M. Fournier se fait maintenant le promoteur, est en réalité une régression, pour ne pas dire une démission.

 

Jeudi dernier, jour anniversaire du référendum de 1995, M. Fournier participait au lancement du Réseau des villes francophones et francophiles d’Amérique et il a eu une véritable illumination en entendant le maire de Moncton parler en français. « Ce matin, on découvre une autre perspective. Le monde a changé. Il s’est passé quelque chose qui nous a échappé. »

 

« Le français n’est plus sur la défensive : il progresse », constate-t-il. En effet, cette nouvelle est passée complètement inaperçue. Certes, « ce n’est qu’un début », reconnaît M. Fournier, mais Rome n’a pas été bâtie en un jour, n’est-ce pas ? Dieu sait pourquoi, le ministre a senti le besoin d’inclure le dossier autochtone dans ce charabia. Apparemment, il est indissociable de la question linguistique.

 

Certes, les communautés francophones hors Québec font preuve d’une résilience qui force l’admiration, mais leur assimilation demeure galopante. Il faut prendre ses désirs pour la réalité pour sentir « ce vent de changement dont nous sentons les effets tout à coup ».

 

Encore la semaine dernière, la Cour suprême a refusé d’entendre l’appel de la commission scolaire francophone des Territoires du Nord-Ouest, qui demandait l’agrandissement de ses écoles et le contrôle de son processus d’admission. Malgré la belle solidarité à laquelle nous convie M. Fournier, son gouvernement s’était d’ailleurs opposé à cette requête.

 

À ceux qui s’inquiètent du déclin des Montréalais de langue maternelle française, on oppose toujours que l’important est la proportion de ceux qui l’utilisent. M. Fournier se réjouit de la multiplication des classes d’immersion, mais il demeure que le pourcentage de Canadiens qui disent être en mesure de soutenir une conversation en français, souvent de façon exagérée et sans nécessairement avoir à le faire, a diminué dans toutes les provinces, y compris au Québec, entre les recensements de 2006 et de 2011.

 

Il ne manque pas de culot pour évoquer la révolte tranquille des Québécois francophones, qui a permis de faire du français la langue de travail et d’enrayer l’anglicisation systématique des immigrants. Les libéraux se sont battus bec et ongles contre l’adoption de la Charte de la langue française. Aucune des dispositions du projet de projet de loi que le gouvernement Marois a tenté de faire adopter pour lui redonner un peu de mordant n’a trouvé grâce à leurs yeux. Cela fait aussi partie du passé que M. Fournier voudrait qu’on laisse derrière nous.

 

Certes, il faudra bien que le grand retour de l’enfant prodigue soit éventuellement sanctionné de façon officielle. Le mot « Constitution » n’est pas tabou, assure M. Fournier, mais la formulation alambiquée à laquelle il a recours pour l’éviter dans sa lettre est tout à fait remarquable. « Viendra un moment, les couteaux sur la gorge remisés, la connaissance, le respect réciproque et la confiance retrouvée, où l’on signera, dans la formalité, une citoyenneté accueillant notre communauté nationale québécoise », écrit-il.

 

Il a fallu un point de presse pour confirmer qu’il faisait bel et bien référence à une entente constitutionnelle. Le gouvernement Couillard n’a évidemment aucune intention de lancer lui-même une nouvelle ronde de négociations, pour laquelle il n’y a aucun appétit dans le reste pays, ni même au Québec. « Ce n’est pas une question d’échéancier, mais une affaire de volonté », fait valoir M. Fournier. C’est sans doute ce que Pierre Karl Péladeau répondra au premier ministre quand il le pressera de préciser ses intentions référendaires.

42 commentaires
  • Josée Duplessis - Abonnée 5 novembre 2015 05 h 56

    Insulte

    Monsieur David, il me semble que ça fait longtemps que j'ai lu un papier de vous avec une telle force de conviction.
    Ces temps-ci sont colorés d'illusions que l'on veut nous faire avaler grossièrement comme le retour à la grande famille canadienne.
    Si on regarde les résultats de l'élection fédérale on doit admettre qu'il n'y a pas de véritable Canada familial... Il y a deux grandes divisions: l'est et l'ouest et elles sont profondes ces divisions.
    Que M. Fournier réduise notre nation à une communauté ça relève de l'insulte que je vous remercie de nous avoir informé.

    ''« Viendra un moment, les couteaux sur la gorge remisés, la connaissance, le respect réciproque et la confiance retrouvée, où l’on signera, dans la formalité, une citoyenneté accueillant notre communauté nationale québécoise »,

    C'est un affront que nous devons dénoncer haut et fort.

    • Philippe Dubé - Abonné 5 novembre 2015 07 h 25

      On s'excite encore avec quelques mots (insulte, affront, dénonciation, etc.,) pour faire carburer la machine nationalitaire et battre en brèche tout effort de recoller les morceaux d'un ensemble qui a besoin de cohésion pour avancer. Je me souviens ou je me retiens?

    • Chantale Desjardins - Abonnée 5 novembre 2015 08 h 06

      La preuve qu'on a peur de la souveraineté, les libéraux en parlent tous les jours. M. Couillard met l'accent dans ses réponses sur l'objectif du PQ soit la souveraineté du Québec. Bravo M. David pour nous avoir servi une chronique digne de notre peuple québecois.

    • Bernard Plante - Abonné 5 novembre 2015 08 h 52

      M. Dubé, les "quelques mots" auxquels vous référez consistent en une demande d'abdication totale et sans résistance de tout effort d'émancipation du Québec. Même si vous tentez de minimiser la chose, les mots ont une importance!

      Si pour vous l'essentiel est de "tenter de recoller les morceaux" d'un pays qui n'a jamais vraiment fait un tout, il faut d'abord savoir que cela fait des siècles qu'on tente vainement de "recoller" ces morceaux qui ne veulent pas prendre ensemble, que ce sont justement ces vaines tentatives de "recollage" qui ne fonctionnent jamais qui font stagner tout le monde!

      Personnellement je me souviens surtout qu'à chaque fois que le Québec a tenté d'obtenir une certaine reconnaissance (Meech, Charlottetown, etc.), le ROC lui a opposé une fin de non-recevoir. Car, voyez-vous, comme les mots le fait de se souvenir a aussi une importance. Alors, je me souviens ou je demeure un pantin?

    • Claude Bariteau - Abonné 5 novembre 2015 09 h 23

      Ce Fournier pense Canada et, au pouvoir au Québec, il agit en canadien. Point à la ligne.

      Le Québec, à ses yeux, est un territoire canadien et le Canada peut y faire ce qu'il veut. En cela, le «territoire» du Québec a un statut inférieur aux territoires occupés par les Autochtones.

      Aussi, comme il y a un nombre important de descendants de canadiens, devenus des canadiens-français, il parle de foyer, mais ne veut pas y déposer des bûches pour l'activer. Ce qui l'intéresse : que le Canada accueille la communauté nationale québécoise.

      C'est quoi cette communauté nationale ? Je vis au Québec. J'y suis né et je m'y active. Si j'ai appris il y a longtemps faire partie d'une communauté de ce type, il y a longtemps j'ai compris qu'il s'agissait d'une communauté imaginaire sans ancrage politique, même pas provincial, que des «nationalistes» cherchaient à promouvoir pour s'en servir comme tremplin politique tant au Québec qu'au Canada.

      Aussi il y a longtemps que je m'investis, avec d'autres qui vivent au Québec, à conquérir politiquement le territoire en se dotant démocratiquement d'un pouvoir politique en conséquence.

      Aussi, quand je lis le texte de monsieur David, je me demande pourquoi ses analyses des propos de monsieur Fournier ne font pas écho à ceux et celles qui veulent créer le pays du Québec, parce qu'en les négligeant, il laisse entendre que la survie et la relance du «nationalisme» d'antan seraient la voie à suivre.

      Une voie, au demeurant, qui s'est manifestée après 1840, c'est-à-dire après que l'entité politique «bas-canadienne» fut dissoute pour devenir une banale province dans le Dominion du Canada.

  • Daniel Vézina - Abonné 5 novembre 2015 06 h 57

    "communauté nationale québécoise"...!

    Sérieusement ? On est rendu a être diminué au point de n'être qu'une simple communauté ?

    M. Fournier est de tout évidence un pense petit qui se complait dans son désir de voir le rapport de son maître à penser, John George Lambton, être enfin appliqué.

    • Marc G. Tremblay - Inscrit 7 novembre 2015 09 h 23

      L'image du verre "à moitié vide" ou "à moitié plein" ?

      M. David et M. Fournier disent pourtant la même chose. J'insiste, ils disent exactement la même chose. M. David répond négativement à un plaidoyer s'appuyant sur nos acquis et qui voudrait que l'on voit ce que le Anglais nomme dans leur langue "le silver lining".

      Il s'agit juste d'un choix d'attitude : le pessimisme ou l'optimisme...

  • Gilles Théberge - Abonné 5 novembre 2015 07 h 19

    Je tombe en bas de ma chaise !

    Monsieur David a tellement cassé du sucre sur le dos des souverainistes ces derniers temps, que son plaidoyer ce matin me laisse pantois...

    • Pierrette St-Onge - Inscrite 5 novembre 2015 09 h 38

      En lisant M. David ce matin, je suis tombée en bas de ma chaise. Depuis quelques années, M. David n'a cessé d'haïr les souverainistes, surtout le Parti Québécois de Pauline Marois et de Pierre Karl Péladeau. M. David revient-il à un juste milieu d'objectivité. Espérons-le et pourvu que ça dure, enfin!

    • Louise Melançon - Abonnée 5 novembre 2015 11 h 05

      Moi aussi!... je me demande si j'ai bien lu!...

    • Claude Gélinas - Abonné 5 novembre 2015 12 h 02

      Avec respect, je dirai que vous êtes quitte car vous avez également beaucoup cassé de sucre souvent de façon injuste sur le dos de Monsieur David. On repart en neuf ! J'ajoute que même avec des désaccords les chroniques de Michel David nous font à chaque fois réfléchir.

    • Patrick Boulanger - Abonné 5 novembre 2015 13 h 54

      À certains d'entre vous, j'aimerais signaler qu'on peut être souverainiste tout en ayant de la misère avec ce que le PQ est devenu avec les années...

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 5 novembre 2015 16 h 46

      Ne tombons pas en bas de notre chaise. On peut être à la fois souverainiste et critique. Péquiste en même temps? Là, je me tiens après mes accoudoirs, mais pas fort.

  • P. Raymond - Inscrit 5 novembre 2015 07 h 27

    Le legs transmis à leur nation

    L’impression de plus en plus vivace d’une petite équipe de colonisés corrompus fiers de rabrouer leurs commettants, de saloper le territoire de ceux qui les ont portés au pouvoir et d’enchaîner leur nation à l’oligarchie de la City en échange d’une petite poignée de dollars.

  • Ginette Cartier - Abonnée 5 novembre 2015 08 h 29

    Élargir les frontières!

    Régression en effet! Jean-Marc Fournier veut que le Québec reprenne sa place dans le Canada. En effet, c'est reconnaître qu'il l'a perdue! Plutôt que "reprendre notre place dans le Canada", pourquoi ne pas prendre notre place dans le monde? Ça, ça s'appelle élargir les frontières!

    • - Inscrit 5 novembre 2015 14 h 12

      Excellente et efficace observation.

      En effet, pourquoi resté enfermer dans un pays qui ne nous reconnait pas alors qu'on pourrait s'épanouir dans un monde qui nous reconnaitrait ?