L’intifada du désespoir

S’il est un lieu où l’analyse (souvent fausse et paresseuse) selon laquelle « l’Histoire se répète » paraît confirmée, c’est bien dans l’éternel affrontement entre Palestiniens et Israéliens — deux peuples se disputant depuis 67 ans un même et minuscule territoire — dont un nouvel épisode dramatique se déroule en ce moment dans « le coeur du réacteur », la ville de Jérusalem.

Et pourtant…

Les moyens déployés ne sont plus ceux d’auparavant. Avec cette « Intifada des couteaux » depuis un mois (quelques dizaines d’agressions palestiniennes contre des civils israéliens, qui bien entendu se sont conclues par plus de morts côté palestinien que côté israélien), on assiste à une nouvelle régression du soulèvement palestinien.

Celui-ci se réduit de plus en plus à des gestes ponctuels de désespoir, assimilables à des crimes de droit commun. Ce qui a un certain effet de terreur en Israël, mais fait paradoxalement l’affaire de ceux pour qui le « tout répressif » est la seule réponse adéquate.

Cette régression est un effet direct de l’asymétrie totale des moyens dont disposent les deux parties. En matière de puissance de frappe contre l’ennemi, les Israéliens étaient en 1995 à cent contre un ; ils sont aujourd’hui à dix mille contre un.

On a dit que le terrorisme était l’arme des petits contre les plus puissants. Il y a eu les attentats à la bombe, il n’y en a plus ; il y a eu les jeunes avec leurs pierres, il n’y en a plus (ou si peu). Devant chaque nouveauté de la rébellion palestinienne, les Israéliens ont fini par trouver la parade (la plus spectaculaire étant la tristement célèbre « barrière de séparation »).

Les attentats individuels au couteau sont le stade ultime d’un processus d’infériorisation, fait d’impuissance et de désespoir.

Il y avait des leaders dignes de ce nom, il n’y en a plus. On dira ce qu’on voudra de Yasser Arafat, meilleur dans les gestes symboliques que dans l’administration concrète d’un territoire supposé autonome, il était un leader légitime et reconnu des siens.

Quant à Yitzhak Rabin, héros de la construction d’Israël, ex-faucon devenu colombe, incarnation du courage physique et moral, il n’y avait pas plus crédible que lui pour amener une majorité d’Israéliens à un vrai compromis avec l’ennemi. Ce n’est pas pour rien qu’il a été tué par des congénères, lui et pas un autre.

Aujourd’hui, les Palestiniens se soulèvent une énième fois contre les humiliations d’un demi-siècle d’occupation, mais aussi contre un leadership impuissant — celui de Mahmoud Abbas — qui oscille entre soumission et coups de gueule. Quant au leadership israélien, il est aujourd’hui complètement gagné aux thèses extrémistes.

Ne parlons pas non plus de la médiation internationale menée par les États-Unis, dont la crédibilité pour mener à bien un projet de paix à l’ouest du Jourdain a sombré corps et biens, de concert avec celle des leaders israéliens et palestiniens.

Il y avait de l’espoir, il n’y en a plus. Au moment de la signature des accords d’Oslo, au début des années 1990, l’idée d’une cohabitation entre deux peuples égaux, avec pour perspective un État palestinien vivant en paix avec l’État israélien voisin, n’était pas absurde. On a voulu y croire, jusqu’à ce que, vers 1995, tout se mette à déraper. L’assassinat du premier ministre Rabin par des extrémistes juifs fut un tournant décisif.

Les tentatives ultérieures de relance du prétendu « processus de paix israélo-palestinien » ont peu à peu vidé de son contenu une formule devenue coquille vide, risible et pathétique.

Il y avait un plan, il n’y en a plus. C’est cette idée même d’une cohabitation entre deux États, au coeur du processus d’Oslo, qui est aujourd’hui en train de se dissoudre à Jérusalem-Est et en Cisjordanie.

En Israël, l’idée dominante parmi les politiciens, et pas seulement les extrémistes ultranationalistes, est de tenir bon, d’avoir les Palestiniens à l’usure, par une approche essentiellement policière du problème, et de poursuivre une politique du fait accompli sur le terrain. Le principe suprême — de plus en plus reconnu par les acteurs politiques israéliens — étant le droit des juifs à s’établir où bon leur semble entre mer Méditerranée et fleuve Jourdain, avec la vague idée d’une autonomie de type « municipal » pour les pauvres Palestiniens.

Une guerre d’usure, sans aucune perspective.

4 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 19 octobre 2015 07 h 02

    Guerre d’usure ?

    « Une guerre d’usure, sans aucune perspective. » (François Brousseau, chroniqueur, RC)

    Vraiment ?

    Bien qu’il existe quelques tensions d’autorités et d’intérêts entre l’AP, le Hamas et Israël, et ce, dès le début de la résolution 181 de l’ONU, il convient de crayonner qu’Israël est de retour dans ses terres qui ont été occupées par d’autres puissances pendant qu’Il se trouvait en situation d’exil (depuis la Pax Romana) !

    De plus, de ce retour, unique dans l’histoire-mémoire de peuples, Israël ne cesse d’habiter avec détermination ses propres terres, plutôt de les occuper avec contrainte et sans discipline ni perspective !

    Du même souffle, qu’on soit d’accord ou pas avec ce retour, et malgré les résolutions subséquentes de la Communauté internationale invitant les partis à s’entendre, Israël a raison de maintenir et protéger son droit d’état à son autodétermination !

    Guerre d’usure ? - 19 oct 2015 -

  • Charles Lebrun - Abonné 19 octobre 2015 11 h 54

    Est-ce le respect qui manque?

    Les Israéliens ne sont pas les premiers et le seul peuple de la terre a avoir été chassé de leur pays! S'il fallait que toutes les "nations" qui ont été chassés de leurs terres reprennent leurs droits, nous vivrions de nombreuses complications en commençant par nos propres Autochtones d'Amérique du nord!

    Une question que je me pose depuis 1967. Pourquoi les Israéliens n'achètent-ils pas les terrains et les maisons, de gré à gré, est-ce l'argent qui manque? Je n'en suis pas certain; qu'ils aditionnent toutes les sommes investies en armements, sécurité, conflits, sommets, murs de sécurité, arme nucléaire, jets, armée, etc. sans compter les pertes de vie et le stress vécu par tant de leurs concitoyens?

  • Claude Bernard - Abonné 19 octobre 2015 16 h 56

    Une lutte à finir par la disparition d'un de deux belligérants

    Comme le plus fort, aidé par le plus gros a de bonne chance de s'établir du Jourdain à la mer Méditerrannée, l'avenir du peuple palestinien est prévisble.
    Personne, surtout pas les pays arabes, ne viendra à son secours et il faudra bien, un jour, procéder à un échange de terres; Gaza et la Jordanie occupée pour quoi? Un pays découpé en Irak? En Iran? En Égypte?
    Cela prendra des générations ou finira par un holocauste nucléaire.
    J'espère que je me trompe.

  • Suzanne Giguère - Abonné 19 octobre 2015 22 h 00

    Intifada 2.0

    Il ne s'agit pas d'un orage dans un ciel clair. Nous assistons à un triple échec de la politique israélienne, palestinienne et internationale. Pour la génération 2.0, pour les palestiniens âgés de 16, 18, 20 ans , le processus de paix est vide de sens. Ils prennent conscience qu'on les menés en bateau, pendant qu,on parlait de paix, la colonisation se poursuivait. Cette éruption de violence s,explique peut-être aussi par le fait que ces jeunes sont livrés à eux-mêmes, non encadrés par leur société.