Cher migrant no 3421

Jeudi matin, alors que les parents d’ici conduisaient leur enfant à l’école pour la rentrée scolaire, toi, tu as conduit ta fille devant ce mur de barbelés érigé contre vous à la frontière entre la Serbie et la Hongrie. Pour le franchir. Dans l’espoir de la faire passer du côté d’une vie meilleure.

 

Une photo de l’Agence France-Presse qui a largement circulé vendredi témoigne de ce geste empreint de folie, de détermination et de courage. Le cliché en accompagne un autre, sur lequel un homme et une femme, qui t’ont suivi ou précédé dans cette traversée angoissante, courent eux aussi loin de l’oppression du régime syrien, de l’obscurantisme des décapiteurs d’archéologues ou de la misère libyenne, en tenant leurs enfants serrés dans leurs bras et contre leur poitrine.

 

Depuis des mois, les images de migrants traversant la Méditerranée sur des bateaux de fortune (faisant celle de passeurs sans scrupule) ou cherchant à déjouer les murs grillagés qui protègent un tunnel sous la Manche pour rejoindre l’Angleterre se succèdent sur nos écrans. Mais étrangement, ces vagues d’humains au destin brisé par l’hypocrisie du pouvoir et de la diplomatie, qui ont tout abandonné derrière eux, qui n’ont même plus peur de tutoyer la mort pour renouer avec la dignité et l’espoir dans leur vie, peinent encore à convoquer le regard humaniste auquel on devrait normalement s’attendre.

 

Cette fin de semaine, il ne fallait même pas tendre l’oreille discrètement sur une terrasse, d’une petite ville de la province, pour entendre un quatuor de femmes, à la langue témoignant pourtant d’une certaine éducation, se réjouir du caractère européen du drame des migrants qui épargne de facto les côtes de notre Québec maritime. La conversation avait pris racine pourtant sur cette affreuse histoire des corps sans vie de plusieurs dizaines d’aspirants à l’exil retrouvés dans la remorque hermétiquement fermée d’un camion. En Autriche, heureusement, selon elles.

 

Indolence révélée

 

Tout cela commence à devenir terriblement gênant, honteux, même, cher migrant no 3421. Jeudi, en aidant ta fille à ne pas prendre ses cheveux blonds bouclés dans les barbelés, c’est bien plus qu’une course vers la liberté que tu as poursuivie sur la route des Balkans. C’est également notre indolence, notre apathie collective que tu as éclairée avec la bienveillance du regard que tu poses sur ta progéniture au moment de passer la frontière.

 

Pendant que tu faisais cela, ici, la semaine dernière, on se demandait si le gouvernement devrait, ou non, contribuer financièrement à l’hypothétique implantation d’une équipe de la LNH dans un certain amphithéâtre et si la chute des Bourses asiatiques allait miner la santé financière de nos fonds de pension. Dans les circonstances, on t’envierait presque de ne pas avoir pu en entendre parler.

 

Il faut l’admettre, cher migrant no 3421, on est aujourd’hui bien loin de la compassion qui a accompagné l’exil à une autre époque des boat people vietnamiens dont 110 000 ont trouvé refuge au Canada entre 1975 et 1985.

 

D’ailleurs, dimanche, au musée Pointe-à-Callière, on commémorait leur apport et la richesse de leur contribution à la société québécoise, tout en maintenant ce regard salement méprisant à ton endroit : des 13 000 réfugiés syriens que le pays avait promis d’accueillir il y a quelques mois, à peine un millier est arrivé dans le confort et le calme de notre maison. Dans l’indifférence générale d’ailleurs.

 

Tout cela est d’ailleurs affligeant. Dix ans de régime conservateur et leur culture de la peur, deux ans de démagogie polarisante sur le dos d’une charte et des femmes voilées, ont transformé un père de famille dans l’exil, comme toi, et sa fille portant, comme les petites filles d’ici des chaussures à l’effigie d’Hello Kitty, en une menace bien plus qu’un enrichissement.

 

Après avoir eu le courage de tout abandonner, après avoir fait entrer une vie entière dans un sac à dos que tu n’hésites pas à abandonner sur une route de terre pour sauver ta vie et éviter l’arrestation, après avoir combattu la faim, la peur, le froid sur des territoires hostiles, avoir composé avec l’odieux de passeurs qui font rimer leur triste commerce avec exploiteurs, ce n’est pas la densité, la force et la sagesse du citoyen que tu pourrais offrir au Canada que l’on voit, mais plutôt l’improbable péril en la demeure que les populistes qui monopolisent depuis trop longtemps le discours sur l’immigration, à dessein, ont réussi à faire croire que tu transportais.

 

L’idée de leur concéder cette victoire de l’opinion rend forcément mal à l’aise.

 

Samedi, le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon a résumé l’insoutenable résignation à la peur de l’autre et ce repli identitaire qui empêche plusieurs pays, dont le Canada, à renouer avec la compassion qu’impose cette crise sociale et humaine majeure, en parlant d’une « crise de solidarité », plus que d’une crise de chiffres. Avec raison.

 

Et il est d’ailleurs plus qu’urgent de trouver une façon, cher migrant no 3421, de te faire venir ici, avec ta fille et ses chaussures Hello Kitty, avec ta femme, avec tes compagnons d’infortune sur les routes des Balkans et la traversée d’une mer, pour t’ouvrir grand les bras et s’excuser d’avoir si sournoisement perdu dans les dernières années autant d’humanité.

14 commentaires
  • Line Marcheterre - Abonnée 31 août 2015 07 h 21

    Les oubliés

    Quel beau rappel de notre cupidité collective...je suis secouée et j'ai énormément honte...
    Merci de nous mettre un miroir en pleine face.

    • Gilbert Turp - Abonné 31 août 2015 07 h 54

      Pourquoi avez-vous honte ? En quoi ètes-vous coupable ?

    • Alexis Lamy-Théberge - Inscrit 31 août 2015 12 h 50

      @ M. Turp

      Comme on peut avoir honte de notre gouvernement pour ses mensonges, son manque de solidarité, sa mauvaise gestion, ou honte de nos concitoyens pour des actions ignobles, il est tout à fait possible, et humain, d'avoir de nos semblables quand on voit ce qui se passe, ce qui se décide, ce qui se choisit en Europe en ce qui concerne les demandeurs d'asile, et ce qui se dit à ce propose ici, sur cette page même.

      À ce stade, c'est plutôt l'indifférence qui devrait poser problème...

    • Gilbert Turp - Abonné 31 août 2015 16 h 08

      Monsieur Lamy-Théberge,

      Faites-moi l'honneur de me prêter un minimum de noblesse de coeur. Je ne suis pas indifférent, comme vous avez vaguement l'air de le suggérer.
      Mon problème avec la honte, c'est que j'ai l'impression que c'est un sentiment contre-productif, qui nous enfonce dans un plus large marasme : le sentiment d'impuissance.
      Je cherche un fait historique marqué de progrès dont l'origine serait la honte et je n'en trouve pas. Si Zola avait eu honte des antisémites, il n'aurait pas écrit son fameux j'accuse. Il serait resté chez lui à se morfondre.

    • Alexis Lamy-Théberge - Inscrit 31 août 2015 16 h 55

      @M. Turp

      Un moment historique? Est-ce que la honte qui a suivie la découverte des camps allemands a permis une meilleure adhésion à l'ONU et la ratification du traité de Genève?

      Je suis d'accord pour convenir que c'est un sentiment qui n'est pas toujours productif, mais je pense tout de même qu'il permet de se sentir impliqué dans une situation, sans nécessairement en être l'unique cause. Il faut un peu de culpabilité, sentiment désagréable, pour mettre de l'énergie à modifier une situation lointaine qui ne découle pas directement de notre décision.

      En outre, nous pourrions avoir honte de nos ingénieurs et de nos politiciens, suffisamment pour exiger des mesures anti-corruptions plus élaborées. Il me semble que nous avons fait certains pas en ce sens dans les dernières années, qui ont été rendus possibles par la honte sentie à la suite de reportages scandaleux.

      Enfin, l'indifférence est claire dans de nombreux commentaires, tout comme dans les propos dont le texte de M. Deglise témoigne. Mon intention était d'attirer l'attention sur cette réalité répandue et répugnante, plutôt que de traiter de votre propre sentiment, puisque nous sommes ici à discuter de situation générale, non de psychologie personnelle.

  • Johanne Archambault - Abonnée 31 août 2015 08 h 12

    Qu'est-ce que vous suggérez?

    Je pense aussi que nous avons plutôt de la chance que le "problème" frappe l'Europe, et pas "nous" (qui ne manquons pas d'occupation, et c'est pas fini). Il serait peut-être utile de creuser les causes, les mécanismes de ces états de fait. Faire honte à qui n'en peut mais, non mais...

    • Clermont Domingue - Abonné 31 août 2015 12 h 07

      Madame, *les causes et les mécanismes de ces états de fait.*
      Il y a cinq ans, j'étais à Thiès, ville du Sénégal. J'y ai séjourné pendant deux mois. Chaque matin, un garçon de treize ans venait à ma porte avec sa boite de conserve rouillée.Je lui donnais quelques pièces et une banane.Ces enfants des rues abandonnés à cause de la misère de leurs parents sont des milliers dans les pays pauvres.Au Sénégal, on les appelle Talibés. Ils mendient, partagent leur maigre récolte le soir,puis dorment sur le sol après avoir mamonner le Coran.
      La population s'inquiète,avec raison, de ces enfants.
      Arrivé à dix-huit ans,le petit talibé prend fusil et devient Taliban.Il rejoint la guerre sainte.Telle guerre sème le carnage.Les plus pauvres sont tués, les autres prennent le chemin de l'exil.
      A mon avis, les grandes invasions que nous connaissons sont suscitées par l'égoisme des personnes et des peuples.Pour mettre fin au chaos,il faut sortir les milliards et fournir notre expertise aux déhérités afin qu'ils puissent vivre convenablement chez eux, une fois les tueries terminées.
      Je me donne bonne conscience en faisant ma part;j'ai adopté un village près de Thiès

    • Alexis Lamy-Théberge - Inscrit 31 août 2015 12 h 57

      @Mm. Archambault

      Il est évident que de comprendre la situation à sa racine, et de chercher à la modifier, serait utile. Il faudrait pour cela : imposer aux pays dont nous importons les produits qu'ils aient des protections sociales du même ordre que les nôtres, ce qui permettrait d'augmenter le niveau de vie de leur population, tout en augmentant considérablement le coût de ces produits. Comme notre population oisive et méfiante craint pour son sacré "pouvoir de consommer", ce ne sera pas facile.

      Dans le concret, ce sont des humains qui en ce moment même fuient des guerres que nous avons directement causées (Irak, Afghanistan) ou que nous peinons à endiguer (Syrie). Il est étrange de même se demander ce que nous pourrions faire.

      L'Europe peine à accepter l'équivalent de 0,01% de sa population comme réfugié. Au Québec, nous en acceptons 0,03%. En parler, démystifier, nous ouvrir, sont les comportements rationnels et humains à adopter en de telles situations.

    • Alexis Lamy-Théberge - Inscrit 31 août 2015 12 h 57

      @Mm. Archambault

      Il est évident que de comprendre la situation à sa racine, et de chercher à la modifier, serait utile. Il faudrait pour cela : imposer aux pays dont nous importons les produits qu'ils aient des protections sociales du même ordre que les nôtres, ce qui permettrait d'augmenter le niveau de vie de leur population, tout en augmentant considérablement le coût de ces produits. Comme notre population oisive et méfiante craint pour son sacré "pouvoir de consommer", ce ne sera pas facile.

      Dans le concret, ce sont des humains qui en ce moment même fuient des guerres que nous avons directement causées (Irak, Afghanistan) ou que nous peinons à endiguer (Syrie). Il est étrange de même se demander ce que nous pourrions faire.

      L'Europe peine à accepter l'équivalent de 0,01% de sa population comme réfugié. Au Québec, nous en acceptons 0,03%. En parler, démystifier, nous ouvrir, sont les comportements rationnels et humains à adopter en de telles situations.

  • Cyr Guillaume - Inscrit 31 août 2015 08 h 15

    C'est quoi le problème au juste?

    Cet article se veut solidement culpabilisant de l'Occident, et par extension (et indirectement) des Québécois! Alors quoi, il faudrait se sentir coupable parce que quelque personnes se réjouissent que celà ne nous arrive pas ici et maintenant? Non merci! Toute cette histoire, de toute manière ne nous concerne en rien, c'est l'Europe que celà concerne. Je l'ai dis, et re-dis encore, c'est aux gouvernements nationaux, et aux États nationaux de prendre en main ce genre de phénomène, et de prendre le nombre de ces gens qui respondent à leur besoins.

    Les choses doivent se faire dans l'ordre, et ce n'est pas à qui ce sois à nous faire la morale parce que certains pays sont plus réfractaires à accueillir un nombre de plus en plus croissants de gens qui fuient des pays xyz pour raisons tout aussi variables. J'aimerais bien vous voir à la place des chefs d'États, monsieur Deglise, on verrait alors si auriez autant le courage de vos convictions. En terminant, je me perts de vous rappelé que si l'Occident ne combre pas vos besoins, il y à une très large quantité de pays qui existe sur cette terre.

    • Alexis Lamy-Théberge - Inscrit 31 août 2015 13 h 08

      @M. Cyr

      Le problème est justement ce détachement criminel, qui fait que la douleur des autres ne nous concernerait pas, de grossir le trais qui nous démarque, comme si nous étions autre chose que des accidents géographiques.

      Vous dites que c'est aux gouvernements nationaux d'agir? C'est à la fois banal et simpliste : c'est toujours aux gouvernements de faire des politiques, basées sur un équilibre entre les positions des citoyens et le droit. Que les Hongrois soient racistes ne devrait pas permettre que leur gouvernement rédige des lois en ce sens (marginalisation des demandeurs d'asile, mur, violence de l'État à leur égard, etc.). La demande d'asile n'est pas un luxe à définir dans des politiques populistes et éphémères mais un droit international balisé et entériné par des accords ratifiés par nos gouvernements, et qui de façon plus générale se trouve au fondement du réseau social international institué avec l'ONU, qui cherche à compétionner le réseau économique.

      Si vous n'êtes pas capable de discuter et que vous devez inviter l'autre à quitter votre nation homogène illusoire s'il est en désaccord avec vous (ce que pourrait nommer le syndrome des Jeanette), outre le fait que vous vous retrouverez dans un Québec déserté, vous ne serez que très difficilement en mesure de construire un État basé sur des valeurs partagées, négociées, promues, par une communauté vous ressemblant sans être identique à vous. Je souhaite de tout coeur que cette approche, popularisée entre autres par les péquistes chartristes, ne constitue pas l'avenir du projet souverainiste...

    • J-F Garneau - Inscrit 31 août 2015 15 h 32

      "c'est l'Europe que celà concerne."

      Ah oui?!? Tiens donc! Vous en avez de la chance que les Etats-Unis aient érigé un mur et dépensent des milliards pour patrouiller la frontière et tuer refouler ou emprisonner des millions de migrants venant du Sud. Ca vous évite votre problème de conscience.

      J'imagine que pour vous au Canada le "nombre de ces gens qui respondent à leur besoins" doit être zéro.
      Loin des yeux... loin de la compassion.

  • Claude Gélinas - Abonné 31 août 2015 10 h 31

    La compassion !

    Cette qualité de l'äme tant valorisée par le Dalaï Lama se perd. L'on assiste impuissant à cette débâcle humaine éloignée de nos frontières comme si cet afflux de réfugiés fuyant les zones de combat entrait dans la normalité. Comment expliquer que les décideurs politiques si prompts à serrer les rangs lorsqu'il s'agit de faire la guerre et à trouver les ressources nécessaires pour y faire face demeurent impuissants face à ce désastre humain. À quand une conférence internationale pour trouver des solutions et du financement. Ériger des murs et des barrières n'élimineront ni la souffrance ni le désespoir de ces populations fuyant la barbarie.

    Et que fait et dit notre PM va-t-en-guerre si prompt à bomber le torse notamment contre la Russie ? Il faut désormais ouvrir notre âme, notre coeur et nos portes à ces exilés. Pauvres parmi les pauvres : les damnés de la terre !

  • Louise Martin - Abonné 31 août 2015 12 h 40

    Nous sommes concernés

    Nous devons demander à tous les politiciens de se prononcer sur cette crise qui nous concerne tous et toutes. Le Canada pourrait accueillir jusqu'à 80,000 réfugiées san problème selon Francois Crépaut, un expert en la matière. Demandons aux médias d'en parler, de poser des questions à ce sujet. Quand on a besoin de justifier l'austérité, on cite abondamment la mondialisation de l'économie. Pour ce qui est de la compassion, le monde occidental, surtout, se retranche derrière ses frontières. Hont, honte!
    Louise Martin