Lire entre les lignes

Anna Todd est la fille au milliard de clics sur Wattpad, le Facebook de la littérature en ligne.
Photo: J.D. Witkowski Anna Todd est la fille au milliard de clics sur Wattpad, le Facebook de la littérature en ligne.

Anna Todd, on nous le rappelle jusque sur la couverture, est la fille au milliard de clics sur Wattpad, le Facebook de la littérature en ligne. La fille à la page dans un monde sans limites, plein d’histoires « gratuites ». Des milliers de lecteurs ont lu sur leur téléphone portable l’un ou l’autre des chapitres de la saga d’After — elle-même écrite avec deux doigts sur un écran — avant qu’elle ne se décline aujourd’hui en quatre tomes de papier frôlant les 2000 pages.

Après la musique et le cinéma, le « remix culturel » grand public a rejoint la littérature. À ce petit jeu d’admiration, on ne prête qu’aux riches, et on l’a toujours fait. Homère et Ésope, Chrétien de Troyes et la légende arthurienne ont eu leurs fans. Michel Gall dans La vie sexuelle de Robinson Crusoé (J’ai lu) et Michel Tournier avec Vendredi ou les limbes du Pacifique (Folio) ont exploré des chemins que Daniel Defoe n’avait pas empruntés…

Marcel Proust lui-même s’est essayé à l’hommage ludique dans ses Pastiches et mélanges (Gallimard), prenant la voix de Balzac, de Flaubert ou de Saint-Simon, bien avant de devenir un personnage dans Les enquêtes de monsieur Proust, de Pierre-Yves Leprince (Gallimard, 2014).

Entre les adeptes de Wattpad et les autres, il n’y aurait peut-être, au fond, qu’un degré de « distinction », dirait le sociologue Pierre Bourdieu.

La nouveauté, ici, est peut-être que les auteurs de fanfiction semblent s’inspirer surtout de « produits » culturels. Pour qu’il y ait fanfiction, il faut d’abord qu’il y ait fan : un système solaire au sein d’une importante galaxie de semblables qui lui offre un inépuisable bassin de premiers lecteurs.

Et sans la moindre prétention, d’abord lectrice de fanfictions inspirées de son boys band préféré, One Direction, avant de se mettre à écrire la sienne, Anna Todd ne cache pas s’être abreuvée de la série Cinquante nuances de Grey (JC Lattès) et d’un chanteur de boys band. Tout ce qu’il y a de plus insipide, restreint au plus petit dénominateur culturel commun…

Pour comprendre quelque chose au phénomène de la fanfiction — avec un peu de mauvaise foi, j’en conviens —, il faudrait commencer par remixer la fameuse liste des « droits imprescriptibles du lecteur » de Daniel Pennac, qui deviendront ceux du « consommateur ». La littérature devenue une simple marchandise, il est permis d’en faire tout ce que l’on veut. D’un chapitre à l’autre, le lecteur est libre de réagir, d’échanger d’égal à égal avec l’auteur et de lui faire des demandes spéciales, voire de se mettre à écrire sa propre fanfiction.

Une réappropriation décomplexée qui nous rappelle que le client a toujours raison.

L’homme-écran

Lorsque les lecteurs sont au rendez-vous, les éditeurs traditionnels ne perdent pas une seconde pour flairer la bonne affaire. L’éditeur américain a fait gommer la référence au chanteur de One Direction en changeant le nom du personnage, a révisé la ponctuation et a fait rallonger les passages sexuels. On n’attire pas les mouches avec du vinaigre.

After, soyons expéditifs, est l’histoire d’un dévergondage. Tessa Young, 18 ans, étudiante de 1re année à la Washington State University, toujours vierge et croyant déjà avoir trouvé le prince charmant, s’éprend de Hardin, un brun ténébreux couvert de tatouages et de piercings qui la maltraite, bien entendu, parce qu’il est lui-même malheureux.

Bluette sentimentale, initiation sexuelle, montagnes russes émotives, claquages de porte : After se situe quelque part entre le vaudeville, le soap pour adolescents et la saga victorienne. Et le personnage de Hardin doit sans doute plus au Darcy d’Orgueil et préjugés (Livre de poche) de Jane Austen qu’au minet de One Direction, qui ne sert que d’écran à fantasmes. Aucun recul, des actions, des dialogues, de l’émotion brute. Du Harlequin 2.0, en somme.

Il semble un peu vain, en réalité, de discuter des mérites littéraires d’After. Sa seule qualité « littéraire » est peut-être indirecte : nourrir la probabilité que de jeunes lectrices ouvrent un jour Les hauts de Hurlevent (Livre de poche). Une question s’impose surtout, adressée aux lecteurs séduits ou excités par la hauteur des piles : pourquoi ? POURQUOI ? !

Pourquoi lire 2000 pages de ce gruau ? Alors qu’une contingence s’impose : le temps nous est tragiquement compté. Une poignée d’oeuvres seulement peuvent nous aider à comprendre quelque chose à ce qui nous arrive.

Pensez seulement que cette saga, qui n’est même pas terminée, compte déjà presque autant de pages qu’À la recherche du temps perdu. L’oeuvre de Proust a des qualités, mais… comment dire. Même Louis-Ferdinand Céline estimait que « 300 pages pour nous faire comprendre que Tutur encule Tatave, c’est trop ».

Réapproprions-nous plutôt l’oeuvre de Proust. Remixez-moi ça sous forme de dialogues. Donnez vie aux passions saphiques d’Albertine, véritable héroïne sous-estimée de la Recherche. Ajoutons-y aussi du sexe, quelque chose de plus « graphique » que ce timide narrateur juché sur une chaise en train de regarder par un oeil-de-boeuf le baron de Charlus se faisant fouetter par des garçons bouchers. L’époque de Proust ou sa propre nature ne lui ont pas permis d’être sincère ? Vengeons-le.

La fanfiction est peut-être l’avenir de la littérature. Lisons entre les lignes. Surtout entre les lignes de la main.

After. Tome I: La rencontre

Anna Todd, traduit de l’anglais par Marie-Christine Tricottet, éditions de l’Homme, Montréal, 2015, 572 pages

1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 23 mars 2015 01 h 37

    Des exutoires du réel

    Est ce que littérature et fictions ne sont pas freres meme si ce n'est pas toujours évident, ne sommes nous pas des sortes de prosateurs ou les mots deviennent des prétextes, les exutoires du réel, enfin beaucoup d'autres l'on dit avant moi