L’écologie béton

Un New York en minuscule, fait de milliers de miroirs de glaces brisées, projetait entre les sapins secoués par le vent ses lumières grandioses : c’est ainsi que m’est apparu le sous-bois par-derrière chez moi la dernière fois où j’y suis allé. Ce fut une cajolerie unique pour les yeux, une sorte de miracle à contempler, dont le caractère forcément éphémère ajoutait résolument à sa splendeur. D’un coup, dans ce simple sous-bois d’hiver, j’étais loin, très loin des charges inutiles de notre quotidien qu’il me semblait pourtant voir soudain d’un oeil plus clair.

 

J’étais là non pour chasser la perdrix et le lièvre, mais tout bonnement pour tuer le temps. Je marchais avec cette science désormais rare qui consiste à ne pas avoir d’autre objectif que celui d’être heureux de mettre un pied devant l’autre.

 

Il me suffisait de prendre garde à ne pas insulter l’éternité gelée devant moi par un faux pas qui aurait brisé la fragile harmonie de l’instant. Mais à vouloir trop faire attention, j’ai troublé deux perdrix qui se sont envolées dans un frouement d’ailes. Je ne les ai pas cherchées, sachant que j’ai la vie devant moi pour retrouver les oiseaux qui se cachent derrière mes soucis. Ils peuvent bien m’attendre au bout de mes songes, dans le silence où dorment les tombes.

 

Comment sortir du bois ? Et surtout, à quelle fin en sortir aujourd’hui ? À quoi sert-il de tailler les arbres, de tondre le gazon, d’arracher les pissenlits, de bétonner l’allée, bref de repousser la vie dans un coin au nom de la rage de dominer la nature, si c’est pour se priver au final du temps nécessaire à l’apprécier ?

 

Au-delà du simple opportunisme commercial qui s’arrime aujourd’hui à l’écologie au nom du capitalisme durable, notre société montre sans cesse que rien n’a d’intérêt réel, sinon de suivre vaille que vaille les chemins par lesquels se propage le divertissement, avec cette finesse purement décorative déployée autour de tous les nouveaux monuments géants d’artifices qui exaspèrent plus que jamais la rage de les posséder.

 

La nature demeure. Elle reste ce vaste espace où nos ancêtres partaient pour revenir mieux assurés sur les dimensions de ce qui dure par-dessus tout. En reprenant contact avec la grandeur du monde, ils arrivaient à prendre de meilleures dimensions de ce qu’ils étaient et d’où ils allaient.

 

Les voyageurs du temps passé, même sans carte géographique, ne se perdaient pas. Du moins, ils ne l’entendaient pas ainsi. On ne trouve guère, dans nombre de récits de voyageurs, l’idée par exemple qu’une caravane puisse être égarée puisqu’un voyageur reste malgré tout en compagnie de lui-même, quoi qu’il arrive, où qu’il arrive. Pour s’égarer, il faut d’abord se perdre soi. Nous voilà désormais de plus en plus désemparés lorsqu’il est seulement question de s’orienter sans l’aide d’un GPS, ce sextant du temps présent. Dans un monde aussi finement cartographié que le nôtre, les repères apparaissent pourtant plus fuyants qu’avant. Nous n’avons désormais qu’une idée factice d’où nous allons parce que nous ne nous voyons plus aller.

 

Il est devenu presque rituel d’affirmer que l’essentiel se trouve dans la nature, du côté du vent et des sapins, tandis que nous continuons néanmoins de travailler comme des bêtes à avancer dans une autre direction pour montrer ainsi que le rituel économique, avec sa loi du profit et son règne de la concurrence, est le seul qui vaille en définitive.

 

Dans cet état général de nos esprits, comment les forêts, cathédrales naturelles, pourraient-elles enfin devenir plus importantes que nos haies de cèdres taillées ? L’imagination que nous valorisons se déploie peut-être mieux après tout là où l’espace est compté, dans ce qui appartient à des formes, que dans les vastes horizons infinis. C’est ce qu’on appelle culture, civilisation. Mais où en sommes-nous avec la culture et la civilisation ?

 

À Port-Daniel, un des plus jolis villages de la côte gaspésienne, Gabrielle Roy s’était installée dans les années 1940 pour écrire. Son premier reportage dans la région la conduit à prendre pension chez une veuve de l’endroit pour huit dollars cinquante par semaine. L’article qui en résulte lui en rapportera quinze.

 

Dans cette ville de mer, les Laurent Beaudoin et consorts sont à se construire une cimenterie grâce à l’État. Voici un nouveau miracle de la subvention publique au nom de l’intérêt privé : 450 millions de fonds pour faire monter à la surface du travail pour seulement 200 personnes, soit des emplois au coût de 2 millions chacun, avec en prime des embruns et des nuages de pollution à l’infini. Mais qu’importe la pollution puisqu’il n’y aura pas d’évaluation environnementale indépendante pour ce projet qui promet pourtant d’être parmi les plus polluants de l’histoire récente du continent.

 

Personne n’a le droit, apparemment, de fouiller à nu les intentions de ceux qui défendent ce projet pharaonesque. Tout carbure pour la production de ciment à Port-Daniel. Le coke de pétrole, plus polluant encore que le charbon, y sera brûlé par des cheminées éternelles. Ne reste plus aux écologistes qu’à égrener leur chapelet de verbiage tandis qu’au gouvernement on est résolu à faire une fête à ce monument des polluants coûte que coûte.

 

Dans ce projet pharaonesque de construire une cimenterie dont personne n’a honnêtement besoin, il y a autant un affront fait à la nature qu’à la culture et à la civilisation.

 

J’ai toujours voulu croire, comme dans le mythe de l’Arcadie, que nous sommes liés à une époque si ancienne que les hommes au fond descendent forcément des chênes. En d’autres mots, si l’humanité aspire à un peu de la grandeur et de la hauteur de ces arbres majestueux, pourquoi s’efforce-t-on sans cesse ici de nous rendre si petits ?

7 commentaires
  • Gaëtan Faubert - Inscrit 23 février 2015 05 h 12

    Texte sublime

    Non, je n'exagère rien en lisant cette philosophie qui me tient en vie comme un dernier cri de mon souffle qui se perd dans le vent froid de cette nature étouffée par ce qui carbure de l'industrie poussant à la révolte l'homme, Jean-François Nadeau, si lucide, ce matin.
    Le tissu social lance ses derniers assauts en ce printemps qui ne viendra pas pour lui, écrasé par l'austérité que je lis entre ces lignes d'un si bon papier.
    Lucide, jean-François, comme si c'était un concours d'un billet à l'autre, celui de Joblo édité vendredi dernier.
    J'accroche à mon devoir de citoyen qui crie l'homme désespéré.

  • Gaston Bourdages - Abonné 23 février 2015 06 h 08

    Tout simplement superbe que votre...

    ...plume monsieur Nadeau! Quel désolant spectacle que celui si bien décrit dans la 2e partie de votre article. À votre question de conclusion...serait-ce que nous en sommes, êtres humains, rendus à donner au roi dollar des pouvoirs se déplaçant aux rythmes d'un rouleau-compresseur qui écrasent tout sur son passage? Je préfère être pauvre (tellement relatif!) et me nourrir aussi de cet «essentiel» mentionné au 8e paragraphe de votre article.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Auteur,
    http://unpublic.gastonbourdages.com

  • Madeleine Lepage - Inscrite 23 février 2015 09 h 00

    Une plume trempée dans le vent. l'eau et l'humanité....

    Quel texte magnifique et poignant d'une vérité viscérale!

  • Denis Soucy - Abonné 23 février 2015 09 h 44

    Superbe de vie et de vérité.

    ..

  • François Dugal - Inscrit 23 février 2015 09 h 47

    Le Devoir

    Une chance qu'il y a Le Devoir pour éclairer nos lundi matins; merci, monsieur Nadeau.