La famille éclatée

Durant quelques décennies après la signature de la Constitution de 1867, les Québécois, ou plutôt les Canadiens français, ont pu rêver d’une patrie pancanadienne, où francophones et anglophones pourraient s’épanouir côte à côte d’un océan à l’autre.

Puis sont venus coup sur coup le Public School Actde l’Île-du-Prince-Édouard (1877), l’abolition des droits scolaires garantis aux francophones en Saskatchewan et en Alberta (1905), le règlement 17 en Ontario (1912), la suppression des écoles françaises au Manitoba (1916)…

Ces violations des droits de leurs « frères » dans le reste du pays ont profondément attristé et fâché les francophones du Québec, qui en sont toutefois venus à la conclusion qu’il serait suicidaire de lier leur sort au leur, malgré la grande sympathie qu’ils éprouvaient et éprouvent toujours pour eux.

À partir du moment où le nationalisme canadien-français a fait place au nationalisme québécois, et où les francophones du Québec ont commencé à se percevoir comme une majorité, la famille devait inévitablement éclater. Le Québec se sent toujours une certaine responsabilité envers les francophones hors Québec, mais la divergence de leurs intérêts provoque périodiquement des désaccords qui peuvent être déchirants.

 

La semaine dernière, le gouvernement Couillard a soulevé leur colère en appuyant le gouvernement du Yukon dans une cause portant sur l’accès à l’école française qui s’est retrouvée devant la Cour suprême.

L’article 23 de la Charte canadienne des droits stipule que les citoyens canadiens qui ont reçu leur instruction primaire en français ou en anglais au Canada, et qui résident dans une province où cette langue est celle de la minorité, ont le droit de faire instruire leur enfant dans cette langue au primaire et secondaire.

Le bassin d’élèves francophones étant limité, la Commission scolaire francophone du Yukon (CSFY) voudrait pouvoir accueillir des descendants de francophones, des immigrants ou simplement des francophiles qui ne répondent pas aux critères de l’article 23, mais le gouvernement du territoire s’y oppose pour des raisons financières.

Les associations de francophones hors Québec, qui suivent la cause de près, ont été stupéfaites de voir le gouvernement du Québec se ranger derrière celui du Yukon, comme elles l’avaient été en 1989 quand le gouvernement Bourassa avait appuyé l’Alberta contre les Franco-Albertains dans une célèbre cause portant sur la gestion des écoles, craignantlui aussiune interprétation de la Cour suprême qui aurait pu permettre à la communauté anglophone de contourner les dispositions de la loi 101.

Depuis la publication du rapport Chambers (1992), la communauté anglophone réclame périodiquement que la langue maternelle devienne le critère d’accès à l’école anglaise, ce qui lui assurerait un inépuisable bassin d’élèves qui sont actuellement forcés de fréquenter l’école française. Aucun gouvernement, libéral ou péquiste, n’a voulu envisager cette possibilité.

 

À moins de faire preuve d’une réelle mauvaise foi, il saute aux yeux que le sort de la communauté anglo-québécoise est infiniment plus enviable que celui des communautés francophones hors Québec. Le Québec aurait pu invoquer « l’exception québécoise », qui justifierait une certaine asymétrie dans l’application de la Charte des droits au Québec et dans le reste du pays, mais si jamais les francophones du Yukon étaient autorisés à déroger à l’article 23 de la Charte, les anglophones du Québec réclameraient certainement le même traitement.

Avant d’être nommé commissaire aux langues officielles, Graham Fraser a pratiqué le journalisme pendant de longues années au Québec. On lui doit même une remarquable histoire des quinze premières années d’existence du PQ. Il a une connaissance intime du Québec et du reste du Canada. Cela ne l’empêche pourtant pas de comparer les pommes et les oranges, quand il réclame que le gouvernement Couillard crée un Bureau des affaires anglophones, comme il existe un Office des affaires francophones en Ontario.

Bien entendu, la Gazette, qui reproche leur indifférence des libéraux, s’est empressée d’applaudir. Selon elle, les menaces qui planent sur les institutions anglophones justifieraient la création d’un organisme qui, un peu comme le vérificateur, produirait des rapports sur l’état de la communauté anglo-québécoise et la qualité des services qui lui sont offerts, de même que des analyses sur l’impact de toute nouvelle législation qui pourrait la concerner.

Les doléances des anglophones québécois, qui bénéficient d’un réseau d’institutions incomparable, doivent paraître surréalistes aux francophones hors Québec, qui doivent quémander le moindre droit, mais elles expliquent aussi l’extrême réticence des gouvernements québécois à entrouvrir une porte.

25 commentaires
  • Michel Vallée - Inscrit 27 janvier 2015 02 h 23

    « Le Québec aurait pu invoquer '' l’exception québécoise '', qui justifierait une certaine asymétrie dans l’application de la Charte des droits...»

    « Le Québec aurait pu invoquer '' l’exception québécoise '', qui justifierait une certaine asymétrie dans l’application de la Charte des droits...»


    Je ne suis plus capable de lire ce genre de manchette sans que je ne sois pris d’un fou rire… Ça n’existe pas, la francophonie en dehors du Québec… Il y a bien quelques personnes qui parlent un français abâtardi au New-Brunswick et au Prince-Edouard-Island, mais sinon dans le ROC le commun parle, vit et rêve en langue anglaise.

    Ce n’est pas parce que la «Semaine Verte» réussit à interviewer un cultivateur en Saskatchewan qui ânonne deux ou trois mots en français qu’il y a une vie française en Amérique du Nord en dehors du Québec.

    • Lise Bélanger - Abonnée 27 janvier 2015 10 h 00

      Très lucide votre commentaire.

      Mais j'ai remarqué à quelques reprises que les fracophones hors Québec, (forcément toujours de souche, contrairement aux anglophones du Québec) , ne se sentent pas limités dans leurs droits au Canada, au contraire. Ils sont heureux lorsqu'on leur donne un semblant d'école primaire française, pour le secondaire c'est quasi inexistant. Ils n'ont même pas l'idée de parler français hors de leur petit patelin.Même avec 40% de la population française dans les années '80, les acadiens ont décidé de baisser les bras et de laisser les anglos gagner, oui ceux qui ont volé leurs belles terres bien cultivées pour s'y installer après leur déportation.

      Peut-on défendre ou aider ceux qui baissent les bras?

      Le peuple québécois c'est vraiment David contre Goliath, Astérix contre les romains. Je suis fière de ce peuple qui n'est pas petit.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 27 janvier 2015 12 h 05

      La meilleure façon d'aider les francophones hors-Québec à conserver leur langue, c'est de les inviter à venir s'installer au Québec. Nous avons plus besoin d'eux que de la plupart des autres immigrants, dont la moitié s'anglicisent et dont une bone partie ne veulent pas s'intégrer à la société et veulent continuer à vivre comme dans leur pays d'origine.

    • Stéphanie Deguise - Inscrite 27 janvier 2015 21 h 41

      J'ai la triste impression ici que plusieurs personnes parlent sans rien savoir. Je me demande à quand remonte leur dernière traversée des autres provinces et territoires du pays.

    • Lise Bélanger - Abonnée 28 janvier 2015 07 h 55

      @M. Saint-Arnaud

      Je partage entièrement votre opinion.Il faudrait aire du recrutement inter-provicial.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 27 janvier 2015 06 h 02

    Victimes

    Il semble que les francophones du Yukon soient les dernières victimes de tractations possibles dont il faut se protéger ici entre les anglos locaux et le commissaire aux langues officielles, Graham Fraser qui s'entendront pour exiger un genre d'échange pour la protection de la langue dans l'Ouest contre un bureau d'organisme de protection des droits anglo au Québec, tellement bafoués, faut-il le répéter. Ce n'est jamais en sautant à l'eau qu'on protège des requins ceux qui y sont déjà.

    L'histoire n'est pas claire sur les raisons profondes du gouvernement québécois actuel de ne pas avancer sur ce sujet, mais l'effet est le même : L’autoprotection.

    PL

    • Rodrigue Guimont - Inscrit 27 janvier 2015 09 h 19

      Incompréhensible en effet! En pourcentage, on trouve plus de francophones au Yukon (13.4%) que d'anglo québécois au Québec (8.3%)!

  • Normand Carrier - Abonné 27 janvier 2015 06 h 43

    Le deux poids deux mesures existe depuis les débuts de la confédération .....

    Depuis 1867 que les francophones se font arnaquer dans ce système canadien ...... L'exemple des anglos du Québec est révélateur , eux qui ont perdu quelques privilèges lors de de la venue de la loi 101 , sont toujours a revendiquer tous les droits qu'aucun francophone du ROC n'obtient et qui a du se battre pour obtenir des miettes ..... Cette carence pour les francophones favorise leur assimilation rapide et leur disparition ....

    Cette confédération ne protège en rien la langue francaise pour les francos hors Québec et risque de nous mener le Québec a une lente louisianisation dont nous devrions sortir le plus rapidement pour assurer notre survie comme nation ...... Comme nous n'avons pas signer le rapatriement de cette confédération , il en sera plus facile d'en sortir .....

    • Rodrigue Guimont - Inscrit 27 janvier 2015 09 h 09

      M. Carrier. Effectivement, deux poids, deux mesures et ce depuis des lunes...

      Lors de la réunion du Bas-Canada (Québec) et du Haut-Canada (Ontario), le Québec de 1840 n'avait pratiquement aucune dette publique au contraire de l'Ontario qui en avait contracté pour la construction de ses infrastructures. On a joint les deux bilans économiques et, comme dans un tour de passe-passe, ce sont les habitants du Québec qui ont payé de moitié les infrastructures ontariennes.

      Autre iniquité. Alors que la population du Québec était nettement supérieure à l'Ontario (dans une proportion de plus d'un tiers) les deux provinces avaient le même nombre de députés au parlement!

  • Normand Carrier - Abonné 27 janvier 2015 06 h 53

    Plus cela change , plus c'est pareil ...

    Depuis 1867 que ca dure .... Allons nous tolérer cette situation injuste encore très longtemps ? Sortons de ce pays et batissons le notre a notre image pour assurer notre pérennité culturelle et linguistique .....

  • Jacquelin Beaulieu - Abonné 27 janvier 2015 07 h 18

    Les conquérants ...

    Les anglophones se comportent toujours en conquérants et imposent le loi de la majorité depuis 1867 ce qui crée de douleureuses distortions et met en péril la survie de la minorité francophone du reste du pays .... Durant ce temps notre minorité anglophone du Québec continu de se comporter en conquérants et d'exiger des provilèges que PAS UN francophone du ROC n'obtient ....
    Cette injustice devrait nous inciter a sortir le plus rapidement de ce carcan confédératif et de batir notre pays .....

    • Jacques Patenaude - Abonné 27 janvier 2015 12 h 33

      Si je comprend bien cet article 23 de la charte a le même effet sur l'accès à l'école française au Canada que la loi 101 en a pour les anglo-québécois. Étrange que ceux-ci se plaignent tant de la loi 101 et si peu de l'article 23 de leur magnifique charte.