Àl’île Bonaventure, les fous de Bassan avec leurs longues ailes blanches effilées de noir peinent désormais à se reproduire comme avant. À cause de leur nombre en déclin, ils ne commandent plus autant les hauteurs de leur réserve naturelle. Au milieu du fleuve, les baleines apparaissent elles aussi menacées par l’action d’hommes oublieux de la nature. L’homme ne semble pas croire que les nécessités biologiques bafouées des espèces puissent mettre aussi un terme à sa durée.

 

Les éoliennes, peu conductrices d’électricité mentale, défigurent les cimes des montagnes. À l’ouest de Gaspé, les pétrolières Junex et Pétrolia s’activent dans le dessein de transformer la terre en gruyère huileux. À la baie des Chaleurs, la petite ville de Ristigouche se trouve menacée devant les tribunaux par la pétrolière Gastem pour avoir voulu protéger son eau potable.

 

Dans notre monde asservi par l’image de la richesse, étourdi par les chahuts qui l’accompagnent, on a fini par croire que tout ne tient qu’à l’instant présent, que rien ne compte davantage que ce qu’on peut tirer de profit dans l’immédiat.

 

La Gaspésie a de tout temps été l’esclave d’un système dont la finalité est de plonger le plus grand nombre dans l’eau glacée de l’égoïsme. Une « région ressource », dit-on. Une « colonie pillée », soutient plutôt Pascal Alain, un ami historien de Carleton-sur-Mer. On voit mieux ici qu’ailleurs peut-être les suites du triomphe des prédateurs calculateurs.

 

Pour arriver jusqu’en Gaspésie, l’avion coûte aujourd’hui le prix d’un vol pour Paris. Oubliez le train : les vieilles voies ferrées qui précipitèrent la chute du premier ministre Honoré Mercier ont été abandonnées. L’herbe y pousse au milieu de la rouille. Les services d’autocars sont réduits. Seront-ils abandonnés eux aussi, comme les vieux quais minés ? Même les journaux ne sont plus livrés à domicile.

 

Nous vivons une période de revers collectifs où tout semble en passe d’être sacrifié. On nous parle de « travailleurs privilégiés », d’ouvriers qui seraient devenus de dangereuses « nuisances sociales » à cause du « corporatisme syndical ». Armé de pareils discours populistes, on fait toujours l’économie de dire qu’« assainir les finances publiques » se fait très souvent sur le dos du bien commun, au nom de la protection de ceux qui continuent de détenir des richesses immenses. Dans une appréciation toujours pessimiste des besoins collectifs, cette révolution conservatrice annoncée chante les mérites d’une régression. On finira par chasser ainsi un à un tous les progrès sociaux du XXe siècle en faisant en plus crier victoire aux nouveaux vaincus de l’histoire.

 

Gaspésie est un mot décliné du micmac Gespeg. Il signifie « la fin de terres », « la fin du territoire ». Elle est bien nommée, je trouve, cette péninsule.

 

À New Richmond, la linguiste Danielle Cyr, spécialiste de la langue micmaque, s’anime de la joie que lui procure son travail. « Jusque dans le premier quart du XXe siècle, m’explique-t-elle, les Micmacs occupaient tout le territoire gaspésien et, naturellement, ils en nommaient les lieux. »

 

Amqui, Cascapedia, Paspebiac, Gaspé (Gespeg) sont tous des noms micmacs, ce peuple issu de la rencontre, il y a plus de 3000 ans, entre des Paléoindiens, ces tailleurs d’obsidienne, et des Algonquiens arrivés vraisemblablement de ces vastes mers d’eau douce que sont les Grands Lacs.

 

Au début du XXe siècle, le père Pacifique de Valigny, professeur de philosophie, se prend de passion pour la culture micmaque. Il devient missionnaire à la baie des Chaleurs et se fait un devoir de recueillir les termes avec lesquels les Micmacs ont nommé le territoire. Mais les Capucins, sa tribu de religieux, finissent par le rapatrier parce que, à leur avis, ce curieux barbu s’indianise plus qu’il n’évangélise.

 

Danielle Cyr a enseigné vingt-deux ans à l’université York. À l’heure de la retraite, elle a quitté Toronto pour revenir sur la côte, pays de son enfance où ses souvenirs sont orchestrés par le bleu de la mer, les barachois, les neigières et autres réminiscences de la pêche au saumon et à la morue.

 

Dans la Gaspésie millénaire, rappelle la linguiste, plusieurs noms français sont en fait de simples traductions littéraires du micmac : les Européens n’ont que traduit dans leur idiome des noms très descriptifs que leur faisaient connaître leurs guides amérindiens. C’est le cas notamment de Rivière-au-Renard ou des Trois Soeurs à Percé, traduits textuellement.

 

La toponymie exprime diverses strates de colonisation. Baie des Morues, les pêcheurs basques, présents dans le fleuve bien avant Jacques Cartier, l’appelaient Bahia de Bacallos. Les Anglais l’appelèrent Cold Bay.

 

La carte géographique que dessine la répartition des noms micmacs sur le territoire gaspésien dévoile les chemins migratoires de ses premiers habitants. « La linguistique confirme alors les travaux des archéologues », soutient Danielle Cyr.

 

Gespeg (508 personnes), Gesgapegiag (1200) et Listuguj (1300) constituent aujourd’hui les principaux foyers de vie des Micmacs en Gaspésie.

 

À Listuguj, même si ce village se trouve au Québec, entre Matapédia et Nouvelle, les Micmacs vivent à l’heure du Nouveau-Brunswick. Une heure plus tard, cela ne suffit pas à échapper à notre temps, à remettre les pendules à l’heure.

 

Dans ce « pays intérieur à chacun de nous » qu’est la Gaspésie, écrivait Félix Leclerc, « le cri qui fera peur à tout le monde, c’est d’ici qu’il viendra ».

17 commentaires
  • Gaston Langlais - Inscrit 18 août 2014 06 h 09

    Cette Gaspésie de trop...

    Bonjour et bonne semaine.

    Ça fait plus de 45 ans que le développement économique en Gaspésie est bloqué de façon systématique. Pendant des décennies ce fut par les plus hauts fonctionnaires chargés d'appliquer à la lettre les politiques centralisatrices des gouvernements supérieurs. Il existait même un formulaire sur lequel les mandarins de l'État devaient répondre à la question suivante: Est-ce que le projet est porteur d'éléments potentiellement nuisibles à l'économie de la Métropole? Le but confirmé par l'étude des Heggins, Martin et Raynauld en 1970 était de laisser mourir notre région. Un génocide économique est le terme approprié pour qualifier une telle orientation. Heureusement que M. Bernard Landry, alors qu'il était Premier ministre du Québec, nous a fourni de l'oxygène. La Gaspésie fut protégée sous son trop court règne.

    La fragile Gaspésie dans l'impossibilité de nourrir tous ses enfants a livré principalement à la région de Montréal quelques 200 000 migrants y compris leurs descendants. Plus "le cri qui fera peur à tout le monde" retardera, plus il sera puissant. Pour ajouter un petit mot sur le transport par avion, ce n'est pas un service à la population en Gaspésie. Seuls ceux et celles dont le coût des billets est remboursé et les mieux nantis ont accès à ce mode de transport. Enfin le tarif Gaspé - Montréal - Gaspé est plus que deux fois celui de Montréal - Paris - Montréal. Je m'arrête ici car un texte trop long décourage le lecteur. Comme d"habitude, je reviendrai commenter la situation gaspésienne à chaque fois que l'occasion se présentera.

    Gaston Langlais - Gaspé.

    • Gaston Bourdages - Abonné 18 août 2014 10 h 13

      Mercis monsieur Langlais en même temps que j'ai eu mal...à vous lire lorsque vous nous informez de cette question, par de «hauts fonctionnaires» posée. Vous saviez que votre commentaire est porteur de grande dignité ? Avec et malgré la désolante et plus situation que vous soulevez, je demeure convaincu qu'aucun «haut fonctionnaire» n'a réussi à entacher la proverbiale dignité de ces «Gaspésiens de trop...»
      À monsieur Nadeau, mercis à vous de me rappeler, oui avec tous ces «avec et malgré» combien j'a raisons d'être fier de ce «pays intérieur à chacun de nous», Gaspésiennes et Gaspésiens. Quant au «cri» de monsieur Félix, je m'y abstiens. D'autres dont monsieur Langlais sont mieux «équipés» pour ce faire dans la dignité.
      Mes respects,
      Gaston Bourdages,
      «Pousseux de crayon sur la page blanche,
      Saint-Mathieu de Rioux, Qc.

    • Jean-Christophe Leblond - Inscrit 19 août 2014 11 h 07

      Le problème est même encore plus profond: lorsqu'on ne fait que parler de développement économique, on ne parle en fait qu'à l'horizon des prochaines élections.

      Pour Landry avec Gaspésia, comme pour Couillard avec Ciment McInnis, l'important n'est pas que ces projets soient viables et qu'ils permettent la consolidation des collectivités gaspésiennes. Mais seulement qu'ils créent un soubresaut d'emploi bien temporaire et dessinent un mirage de prospérité. Jusqu'à la prochaine élection. Puis leurs carcasses restent pour hanter le paysage et rappeler qu'encore une fois on a sacrifié la richesse première - la santé et le potentiel du territoire lui-même - pour une fausse promesse. Les «régions-ressources» sont aussi des endroits où l'on gagne des sièges à l'Assemblée Nationale en faisant croire que des projets bidons servant d'abord à transférer l'argent public à une poignée d'intérêts privés ont été conçus avec le bien commun en tête.

    • Daniel Bérubé - Abonné 19 août 2014 12 h 00

      De trop, en effet...

      Et comment ne pas se souvenir, à la même époque, des programmes gouvernementaux visant à fermer quantité de municipalités, mais que le peuple à résussi à faire cesser, de par les Opérations Dignités I et II, organisés entre autre par Gilles Roy (prêtre "défroqué", décédé depuis peu dans le secteur de Rimouski.

      Les régions, pour plusieurs, ne représentent que des territoires à surexploiter rapido presto, en les délaissant par la suite pour que "la nature" répare d'elle-même tout ce qu'ils ont détruit...

    • Gaston Langlais - Inscrit 20 août 2014 06 h 38

      @ Jean-Christophe Leblond.

      Pour parler avec justesse des dossiers aussi lourds que ceux de la Gaspesia et de la cimentertie de Port-Daniel il fut être informé de façon peu ordinaire.

      Gaston Langlais - Gaspé.

  • André Savary - Abonné 18 août 2014 08 h 28

    et on continu a détruire...

    La cimenterie à Port Daniel... Comme la maladie, elle se développe plus vite que bien d'autres projets, utiles et nécessaires, qui passent des années en projets, études et ensuite de collusion en collusin deviennent de beux projets pour 2018 ou 2020...

    On laisse la gaspésie décliner, le parc Forillon...joyaux malgré son horrible histoire el fédéral a coupé aussi...

    • J-Paul Thivierge - Abonné 18 août 2014 10 h 39

      Si on avait pensé logique et à long terme au lieu de subventionner pour une usine polluante en Gaspésie on avait choisi d'inciter par subventions conditionnelles à construire une usine qui diminue les émissions de GES tout en produisant des emplois stables à long terme.
      Comme on a vu il est possible de produire du pétrole synthétique de catégorie " carburant pour avions à turbines [jet fuel] et ce carburant est de plus en plus requis.
      http://www.navigantresearch.com/research/aviation-
      Alors la région de port Daniel aurait pu être producteur de ce pétrole "propre " en utilisant les algues, du CO2 et la photosynthèse ;
      http://videos.tf1.fr/jt-20h/2011/transformer-du-co
      Certainement que ce pétrole a plus d'avenir que le ciment dont on a déjà des capacité de production excédentaire et dont la chaleur requise pour la production utilisant du coke de pétrole générera 2 M tonnes des GES. http://www.biopetroleo.com/france/emission-et-abso
      Enfin, un peu comme dans le cas de la Gaspésia investir pour créer des emplois sans études sérieuses des répercussions à long terme 500 M$ pour environ 300 emplois directs et quelques centaines indirects, ce n'est pas trop sage et de plus quand on sait que McGiniss est une propriété des riches familles Beaudoin-Bombardier ( Beaudrier ) bien subventionnées par nos 2 paliers de gouvernements on ne peut que constater que ces subventions serviront à enrichir encore plus ces milliardaires.

  • Albert Picard - Inscrit 18 août 2014 10 h 21

    Gaspésie et développement

    Il y a des commentaires qu'on peut faire et s'en passer, quand c'est répétitif. Le développement de la Gaspésie ne se limite pas au secteur économique. Grand bien nous en fasse. On a vu ce que Murdochville a apporté, une ville ruinée. On a vu passé la Gaspésia, qui s'est révélé être une misère pour les contribuables et qui maintenant laisse une grande lacération dans le visage de cette ville. On souffre aujourd'hui, et c'est douloureux, de la fermeture de la Smurfit-Stone à New Richmond. Il y a bien quelques sans-cœurs qui s'en foutent et font aujourd'hui claironner les trompettes du jugement dernier pour réclamer davantages de "développement économique". Et c'est la nouvelle ribambelle de projets sans horizon et sans espoir qui réapparaissent : Ciment McInniss, PETROLIA. Une autre belle sortie se prépare pour la prochaine génération de jeunes

  • daniel Épinat - Inscrit 18 août 2014 10 h 55

    Une Gaspésie à vendre

    Très belle article.

    Je me souviens dans les années 70, les vacances des Québécoises et Québécois étaient de faire le tour de la Gaspésie ou du Lac St-Jean. Ensuite fut l’ouverture sur le monde et les rares qui pouvaient se permettre un voyage outre mer furent de plus en plus nombreux.

    Ma mère vient de Chandler, et ma conjointe de Matapédia, et j’essaie d’aller en Gaspésie, mon deuxième coin de pays pendant les vacances estivales, Et, cet été, j’étais surpris de voir tant de maisons à vendre, tel qu’à Percé il y avait 6 maisons à vendre une à coté de l’autre. Et, que dire sur la 132! Encore et encore des maisons à vendre. Cela me rappelle quand beaucoup de pêcheurs gaspésiens avaient mis fin a leur permis de pêche a la morue et le nombre de bateaux à vendre était faramineux. Partout les chalutiers étaient à vendre.

    Je ne sais pas s’il y aura acheteurs pour les propriétés à vendre et je suis rendu à croire qu’il faudra fermer la Gaspésie.

    Quand, au début des cours en septembre je demande à mes élèves où ils sont allés pour leurs vacances, si j’ai deux élèves sur 210 qui sont allées en Gaspésie alors je me questionne. Entre faire la foire dans un parc de Montréal lors d’un festival ou de marcher dans la nature en Gaspésie, le choix n’est pas difficile.’’ Party anyone’’! Et, qui peut les blâmer?

    Mon oncle de Gaspé disait que dès qu’il pleut les gens quittent car il n’y a rien à faire. Outre les activités plein air qui restent à développer, je me demande ce qui peut inciter à aller en Gaspésie. Les Fous de Bassans? L'eau glaciale de la Baie- des-Chaleurs?

    J'aime toujours la Gaspésie et après de multiples voyages je me demande si j’y retournerais.

    • Richard Laroche - Inscrit 18 août 2014 13 h 27

      Vous savez ce qui attire les jeunes?
      - Les jeunes.

      Demandez-leur à vos jeunes s'ils sont allés à Matane et Saint-Anne-des-Monts, c'est tout un autre univers! Les auberges de jeunesse sont bruyantes beau temps mauvais temps et les jeunes se relaient en expédition dans les sentiers des Chic-Chocs, dans les descentes de rivière et dans les festivals de bière/musique. Les coops locales accueillent les jeunes entrepreneurs: produits du chanvre, constructions écologiques, microbrasseries, foresterie, etc...

      Un phénomène étrange tranche du coté de la Baie des Chaleurs. On dirait que l'ensemble de ce qu'elle a à offrir s'adresse presque exclusivement à l'industrie touristique des boomers. Tout au long de la route, un jeune touriste se demande bien où pourraient être les emplois!

      Cherchez les auberges abordables... vous finirez par piquer votre tente à côté d'un couple de sexagénaires avec une roulotte 52 pieds équipée cinéma-maison. Sinon les motels à 130$ la nuit, convenablement situé à proximité de ce qui semble toujours être le même restaurant avec les mêmes recettes, ouvert en 1968 par une matante sympa. Les boutiques et ateliers d'artisanat s'entassent pour vous permettre de trouver un cadeau parfait (pour votre grand-mère).

      Les habitants du coin projettent eux-même cette vibration d'âgisme, comme s'ils souhaitaient au fond d'eux-même ne servir que les vieux fortunés et que rien ne change. Comme s'ils souhaitaient que les jeunes ne viennent pas, avec toutes leurs perturbations, leurs projets et leur énergie fatiguante.

      Et comme l'esprit se fait vieux, la vision d'avenir devient à court terme. Et vivre à court terme, c'est mourir.

  • Denis Paquette - Abonné 18 août 2014 12 h 22

    merci

    merci pour ce beau texte sur cette region