Bannir l’ordinateur des classes

Il faut vivre sous une cloche ou être un amish coincé entre un cheval, une lampe à huile et l’année 1712 — celle de l’édit d’expulsion de France de ce groupe religieux anabaptiste par Louis XIV — pour ne pas s’en être rendu compte : tablette, ordinateur portable, téléphone dit intelligent ont placé l’humanité, depuis quelques années, devant de nouveaux possibles, oui ! Des beaux, des gros, des chics, mais avec l’un qui est sans doute un plus perceptible que les autres : la distraction.

 

Expérimentez-le pour voir, en cherchant à lire un texte long sur une tablette, avec, pas très loin, un compte Twitter ouvert, une page Facebook qui interpelle, des alertes de son média préféré, l’annonce de la naissance d’un nouveau monstre dans le jeu de monstre de ses enfants, et une soudaine envie de consulter la météo ou d’aller voir si quelqu’un a « aimé » la nouvelle photo de son profil.

 

Environnement loufoque ? Sans l’ombre d’un doute. Et du coup, plusieurs enseignants se demandent, avec une voix un peu plus forte que par le passé, dirait-on, si cet univers hyperconnecté, dans sa forme distractive, mérite bel et bien d’être amené et/ou cultivé dans les écoles et universités. Dans les pages du magazine TheNew Yorker, un prof, Dan Rockmore, se posait la question il y a quelques semaines en invitant même les siens à un peu plus d’esprit critique et de scepticisme devant la présence d’ordinateurs portables devant les élèves dans les salles de cours. L’homme évoquait d’ailleurs un débat lancé le printemps dernier par l’un de ses collègues, enseignant dans un département d’informatique, et qui, pour mener convenablement sa mission d’enseignement et transmission de connaissance, a décidé d’interdire purement et simplement l’usage de portables pendant ses cours, après y avoir succombé, comme bien d’autres, avec ouverture d’esprit, curiosité et l’impression de bien faire pour être en harmonie avec son temps.

 

Audacieux ? Plutôt, même si cette résistance à la pression du présent, aux sirènes de la modernité, et à ces courants de mode portés par des gourous souvent intéressés, trouve facilement sa justification dans la science. Celle qui se partage encore très bien sur du papier et s’enseigne encore très bien dans des amphithéâtres.

 

Prenez cette étude de la Cornell University, pilotée par Helene Hembrooke et Geri Gay, qui, en 2003, a mesuré les capacités d’apprentissage de deux groupes. L’un allait en cours avec un ordinateur portable. L’autre n’en avait pas. Le but était de voir comment le sacro-saint principe du multitâche transformait les environnements d’enseignement.

 

Résultat : les élèves déconnectés de l’écran l’étaient beaucoup moins de la matière enseignée et l’ont même démontré en obtenant de bien meilleures notes que les autres lors d’un examen-surprise. Notons qu’à l’époque, Facebook, et ses sources de distraction en milieu scolaire, n’avait même pas encore été inventé.

 

Plus près de nous, dans une étude intitulée « Le crayon est plus puissant que le clavier », deux profs de psychologie de l’université de Princeton et de l’Université de Californie — un État américain où le clavier est aussi répandu dans la population locale que les faux seins dérivés du silicium — ont mis en lumière un drôle de paradoxe. Les élèves qui prennent des notes de cours avec l’aide d’un ordinateur collectent plus d’information que ceux qui le font avec un crayon sur du papier. Mais ils s’en souviennent moins et sont un peu moins habiles à faire des liens entre plusieurs concepts exposés en cours.

 

Le duo de chercheurs évoque d’ailleurs, pour expliquer la disparité, un principe de « zombie-transcription » qui viendrait naturellement avec le clavier : on tape dessus, de manière un peu mécanique, devenant, par le fait même, dans certains contextes, une extension de la machine, alors que c’est l’inverse qui devrait plutôt se jouer. À la main, les données sont, elles, plus texturées et s’inscrivent dans une logique de rappel, de mémorisation et de manipulation abstraite plus efficace, exposent-ils dans un papier publié en avril dernier dans les pages du journal de l’Association for Psychological Science.

 

Bannir les ordinateurs des classes : l’idée devient dans ce contexte de moins en moins folle. Sans doute avec raison. Mais elle ne devrait surtout pas laisser croire qu’il faut aussi bannir toutes les technologies du monde de l’éducation, un raccourci mental et pratiqué par quelques vieux esprits de ce milieu, dont le présent ne pourrait certainement pas se satisfaire. Le développement de cours massifs en ligne (les MOOC comme on dit en anglais), l’apparition d’applications didactiques pour apprendre les mathématiques, la géographie, l’histoire, la programmation, dans des environnements ludiques, sont certainement là pour témoigner d’une tendance contre laquelle toute opposition ne peut être que vaine.

 

Un combat perdu d’avance même, surtout lorsque ces nouvelles formes de transmission de la connaissance auront fini par démontrer que ce qui nuit finalement le plus à l’apprentissage, ce n’est peut-être pas l’ordinateur, mais la façon que le monde de l’éducation a, pour le moment, de chercher à l’inscrire dans de vieilles pratiques en s’étonnant que cela ne fonctionne pas.

18 commentaires
  • Robert Breton - Inscrit 18 août 2014 09 h 23

    Ne pas généraliser ni simplifier!

    J'enseigne depuis 32 ans et j'en ai vu des «technologies» et des «réformes». Qu'il s'agisse du TBI (tableau blanc interactif), des ordinateurs et des tablettes (et même du Iphone dans ma classe), ou quoi que ce soit d'autre qu'on nous offre comme moyen d'enseignement, il y a quelques règles à suivre:
    1) donner la passion de sa matière, même si elle est «platte»!
    2) varier aux 20 minutes les interventions et applications!
    3) maîtriser sa matière comme enseignant!
    4) maîtiser les techniques et technologies appliquées en classe (et ne pas en avoir peur)!
    5) d'abord s'adresser à l'élève (à ses yeux!), pas au TBI ni au tableau (le quoi?)!
    6) donner des règles d'utilisation claires à l'élève et lui montrer que son Iphone/Ipad sert aussi à de merveilleuses choses, comme l'accès à tout le savoir de l'humanité!

    Il ne faut pas combattre ces outils en classe, comme le font trop d'écoles, c'est une guerre perdue par cette approche. Il faut simplement éduquer, bien gérer et ne pas croire que c'est magique.

    • Charles Lebrun - Abonné 18 août 2014 20 h 05

      Attention de ne pas confondre l'outil avec la "savoir"... Le iPhone/iPad son des outils appartenant à Apple... et ce sont parmi les plus coûteux sur le marché! Ce ne sont pas tous les élèves qui peuvent se les procurer! Il y a de nombreux outils bien moins coûteux qui font très bien l'affaire pour une fraction du prix! Et vous aurez accès au "savoir de l'humanité"!

    • Robert Breton - Inscrit 20 août 2014 08 h 28

      @ monsieur Lebrun:
      l'outil permet de maîtriser, de développer le savoir et les compétences.
      Par exemple, mes élèves rédigent leur rapport de laboratoire (secondaires 3 et 4) à l'aide de leur portable, que ce soit du Macbook ou PC, ou avec LEUR Ipad et même, maintenant, avec LEUR Iphone.
      Conclusion: leur rapport est d'une qualité que même un étudiant universitaire ne peut atteindre, qualité de la langue inclu!
      Finalement, vous avez dû écrire votre message sur un PC, puisque vous propagez encore le mythe du Mac qui coûte cher. C'est vrai qu'un vrai outil intuitif et polivalent, multiplatteforme, coûte plus que les copies (voir Samsung et Windows).
      En passant, je ne fournis que 5 vieux PC dans ma classe; la majorité de mes élèves apporte leur propre matériel, qui est même plus poussé que le mien (mon Macbook pro date de 2009).

  • Jean-Serge Baribeau - Abonné 18 août 2014 11 h 08

    Ces ordinateurs «divins» qui «mettent de l’ordre»...

    Brillant et judicieux est le texte de Fablien Deglise.

    Il est certain que les ordinateurs ont de bons côtés. En ce qui me concerne, le passage de la machine à écrire à l’ordi m’a beaucoup réjoui et a ouvert de nouveaux horizons, littéraires ou autres.

    Ce qui m’inquiète avec toute cette «quincaillerie numérique», c’est que les «machins-trucs» que nous achetons sont périmés quelques jours après (ou avant) l’achat.

    Aussi, cette artillerie numérique a, selon moi, amplifié, pour de nombreuses personnes, le narcissisme et l’égocentrisme. Moi qui essaie de marcher beaucoup avec ma canne, ma complice, je suis fréquemment heurté par des maniaques qui essaient de rédiger un texto, de téléphoner, ou je ne sais trop quoi. Et très souvent, ces personnes pensent que c’est toi qui les a bousculées et tamponnées. La marche en zigzag est de plus en plus glamour et prestigieuse. Attention, vieux piétons! Vous devriez peut-être rester chez vous!

    J’aime beaucoup me distraire et me recréer. Mais les merveilleuses activités récréatives n’occupent pas tout l’espace de mon existence. Fabien Deglise parle de la distraction qui peut devenir omniprésente ou trop présente.

    Aussi, je pense que nous devons accepter un fait formidable et inquiétant : nous n’avons pas d’autre choix que de devenir des mutants. Le Devoir a publié, il y a quelques mois, un de mes textes portant sur les mutants. Je pense que c’est ce que suggère Deglise dans son dernier paragraphe.

    Intéressant!

    Jean-Serge Baribeau, sociologue des médias

    P.-S.

    J’aimerais beaucoup, en toute candeur, que les progrès à venir, sur cette planète, soient plus sociaux et «humains» que technologiques.

    Aussi, j’aimerais que nous tenions compte de l’étymologie du «mot ordinateur». Voici ce qu’en dit le professeur Jacques Perret :

    «C'est un mot correctement formé, qui se trouve même dans le Littré comme adjectif désignant Dieu qui met de l'ordre dans le monde.»



    JSB

  • Arthur Desgagnés - Inscrit 18 août 2014 11 h 30

    Pas si bête ...

    Je dirais même pas bête du tout. Si j'étais encore dans l'enseignement, le IPhone, le IPad ou le simple cellulaire seraient interdits en classe. L'écran du portable serait rabattu et le portable serait utilisé sur indication du professeur et dans le but précisé par ce dernier, conscient que le portable donne accès à tout le savoir de l'humanité accessible sur La Toile.

  • Catherine Lavoie - Abonnée 18 août 2014 12 h 25

    Malaise

    L'article n'est pas inintéressant, même s'il provient d'un chroniqueur dont l'opinion est sur le sujet est déjà largement biaisée.
    Cependant, je ne peux que ressentir un malaise quand l'auteur mentionne ce bout de phrase inutile et sorti de nulle part : "deux profs de psychologie de l’université de Princeton et de l’Université de Californie — un État américain où le clavier est aussi répandu dans la population locale que les faux seins dérivés du silicium — ont mis en lumière un drôle de paradoxe."
    Est-ce qu'il est vraiment nécessaire de parler de seins dans un article sur les nouvelles technologies?!!

    • Jacques Gagnon - Inscrit 18 août 2014 15 h 15

      Je corrigerais plutôt l'auteur de l'article en ce qui a trait au silicium. Ce que l'on appelle la Silicon Valley, ce n'est pas en raison de l'abondance de vedettes en manque de redondance mammaire, mais bien parce qu'historiquement l'industrie de la microinformatique s'y est développée, faisant référence aux semi-conducteurs dont le silicium est l'illustre représentant.

      Le silicium est aussi utilisé pour les fameuses prothèses. Je crois que monsieur Deglise a confondu la vallée avec les bosses et il a voulu consacré la Californie comme «breast valley».

  • Maria Acosta - Inscrite 18 août 2014 13 h 47

    Démence digitale

    La distractibilité engendrée par les appareils sans fil est accompagnée par une dépendance, un changement de comportement, une perte de mémoire et plus encore : le côté droit du cerveau ne se développe plus chez les plus jeunes. Démence digitale : www.digitaljournal.com/article/353047 Oui à l’utilisation de l’ordinateur en classe, non à toute connexion Wi-Fi en classe. Pas un seul prix Nobel n’a reçu son éducation utilisant la technologie sans fil. On verra dans 30 ans, quelle sorte de génies nous allons avoir.

    • Robert Breton - Inscrit 20 août 2014 08 h 35

      La démence digitale n'existe pas! Vous citez un article qui n'est pas d'origine scientifique et qui a été démenti par toute la littérature scientifique. Entre autre, il est totalement faux que le côté droit du cerveau cesse de se développer! Tout comme les dangers du wifi, des cellulaires et le cancer du cerveau, et autres. Rappelez vous que la Terre est elle-même un aimant géant (champ magnétique) et, surtout, toutes les recherches qui suivent la méthode scientifique, démentent ces affirmations non scientifiques. À moins de croire, dès qu'un article de science (de vraie science) contredit la pseudoscience, qu'il y a complot.