Quand l’égalité fait du bien

Dans Miser sur l’égalité, les auteurs rappellent que l’égalité passe notamment par des hausses d’impôt pour les plus riches, par le syndicalisme et par des politiques sociales solidaires.
Photo: William West Agence France-Presse Dans Miser sur l’égalité, les auteurs rappellent que l’égalité passe notamment par des hausses d’impôt pour les plus riches, par le syndicalisme et par des politiques sociales solidaires.

Chaque année, en juin, l’Institut Fraser tente d’enfumer l’opinion publique avec sa « journée de l’affranchissement fiscal » (tombée le 14 juin en 2014). L’idée est simpliste : l’Institut fait la somme des taxes et impôts que doit payer annuellement une famille moyenne et calcule le nombre de jours de travail que cela représente. Il considère cet effort comme le tribut que les contribuables doivent payer au gouvernement avant de pouvoir travailler pour eux. Le message est clair : ce que nous donnons à l’État est perdu pour nous.

 

Le message, cependant, est stupide : nos taxes et impôts servent évidemment à financer des services publics (santé, éducation, services sociaux, sécurité du revenu, police, justice, etc.), que nous devrions assumer directement et individuellement s’ils n’étaient financés collectivement. C’est notamment pour redire cette évidence, niée par l’Institut Fraser, que l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC) a décidé d’opposer, cette année, son concept de « journée de la solidarité fiscale » à la bête « journée de l’affranchissement fiscal ». Manière de rappeler que payer des taxes et impôts, c’est aussi travailler pour nous.

 

« L’impôt constitue l’outil principal dont nous disposons pour exprimer nos choix collectifs en matière de citoyenneté sociale et de bien-être », explique la politologue Jane Jenson, de l’Université de Montréal, dans Miser sur l’égalité, un essai collectif qui plaide pour une société juste. Les mécanismes du marché, laissés à eux-mêmes, tendent à faire augmenter les inégalités économiques. Or ces dernières ont des effets délétères sur le tissu social et nuisent à tous, surtout aux plus pauvres, mais aussi aux plus riches.

 

Le culte de la croissance

 

Cette thèse a été solidement développée par les épidémiologistes britanniques Richard Wilkinson et Kate Pickett dans L’égalité, c’est mieux (Écosociété, 2013), un essai que j’ai qualifié, l’an dernier, de bible pour la gauche occidentale sociale-démocrate. Ce livre, en effet, établit une corrélation statistique entre la réduction des inégalités économiques et la réduction des problèmes sociaux. En comparant les sociétés riches les plus égalitaires (pays scandinaves et Japon) aux plus inégalitaires (États-Unis, Royaume-Uni, Portugal), les auteurs montrent que les premières permettent une meilleure qualité de vie à presque tous les égards. Les plus défavorisés sont les premiers à en bénéficier, mais les plus riches y trouvent aussi leur compte.

 

Un poncif économique veut qu’il faille créer la richesse avant de la redistribuer. Il sert principalement à nourrir un culte de la croissance économique à tout prix (dont les bénéfices sont principalement accaparés par les plus riches) et à justifier un report aux calendes grecques des politiques de redistribution. Or, selon Wilkinson et Pickett, dans les sociétés riches, la croissance économique « a achevé l’essentiel de son travail », en ce sens que « les niveaux de bien-être et de bonheur ont cessé d’augmenter de concert avec la croissance économique ». Pour améliorer la situation globale de ces sociétés, la réduction des inégalités doit être mise en avant.

 

Nuances et précisions

 

Sous la direction d’Alain Noël et Miriam Fahmy, les auteurs de Miser sur l’égalité, presque tous professeurs d’université, s’inspirent du livre de Wilkinson et Pickett pour réfléchir à l’égalité en contexte québécois, qu’ils explorent à partir d’angles différents. Tous partagent la thèse principale des épidémiologistes — l’égalité, c’est mieux —, mais plusieurs d’entre eux lui apportent des nuances et des précisions.

 

Philosophe, Christian Nadeau s’intéresse à la morale de l’égalité. Cette dernière, explique-t-il, permet une vraie liberté. Sans égalité, les relations entre les citoyens sont réduites à des rapports de pouvoir, alors que la liberté « implique une réelle indépendance et une interdépendance » de tout un chacun.

 

Économiste français, Éloi Laurent montre que les inégalités économiques détruisent l’environnement. Dans les pays riches, la classe moyenne est incitée à surconsommer pour imiter la classe riche. Dans les pays pauvres, les besoins liés à la survie font oublier le souci environnemental. Partout, « plus la création de richesses d’un pays est accaparée par un petit nombre, plus le reste de la population aura besoin de compenser cet accaparement par un surcroît de développement économique », souvent nuisible à l’environnement.

 

Le politologue Henry Milner insiste sur l’importance, pour réaliser l’objectif d’égalité, de la redistribution non matérielle, grâce à des services d’éducation aux adultes et au soutien des médias étatiques. Pour lui, l’égalité des compétences civiques est essentielle. « Puisque des individus informés perçoivent plus clairement les effets des choix politiques, il y a des raisons de s’attendre à ce que les sociétés informées soient plus égalitaires », écrit Milner.

 

Viser plus d’égalité, rappellent bien des auteurs de ce livre, passe aussi par des hausses d’impôt pour les plus riches (la tendance, depuis 30 ans, est à la baisse), par le syndicalisme et par des politiques sociales solidaires.

 

Cet éclairant ouvrage, qui fait toutefois l’impasse sur le scandale de l’évasion fiscale, dit rigoureusement que l’Institut Fraser a tort.

Miser sur l’égalité

Sous la direction d’Alain Noël et Miriam Fahmy Fides Montréal, 2014, 280 pages

17 commentaires
  • Denis Vézina - Inscrit 26 juillet 2014 05 h 53

    Quand l'égalité mène à l'impasse

    M. Corneillier, permettez-moi de réagir à vos commentaires suite à la lecture du livre cité dans votre article. L'humain a certes besoin d'un minimum de dignité pour pouvoir vivre décemment. Par exemple, un revenu minimal imposable de $1000 par mois à tous les contribuables québécois permettrait de réaliser cet objectif. En contrepartie, l'aide sociale sera par conséquent abolie dans le but de réduire la technocratie étatique sans âme et sans jugement. Dans la foulée de la commission Charbonneau, il est naïf et illusoire de croire que nos impôts visent le bien commun. Il faut au contraire réduire au minimum le pouvoir de dépenser des politiciens et des employés de l'État afin d'endiguer la corruption, les malversations et détournements de fonds. En somme, juste en remplaçant l'aide sociale par le revenu minimum garanti, il serait possible d'enrichir à la fois les pauvres, la classe moyenne et les plus fortunés. Dans ces conditions, la dignité humaine est recouvrée par tous sans entacher les libertés individuelles.

    • André Le Belge - Inscrit 26 juillet 2014 11 h 49

      Vous pourriez vivre avec 12 000 $/an?

    • Jean-Pierre Bédard - Inscrit 26 juillet 2014 13 h 04

      Si on attribue un revenu minimal imposable à tous les contribuables québécois et qu'on supprime l'aide sociale, de quoi vivront les assistés sociaux, qui jusqu'à preuve du contraire ne sont pas des contribuables ? Et en prenant connaissance des autres éléments du commentaire touffu de Monsieur Vézina, les gestionnaires de l'Institut Fraser l'auraient inspiré lors de la rédaction qu'on n'en serait pas surpris... Avec odeur de sophisme en prime !

    • Jean-Philippe Delorme - Abonné 26 juillet 2014 15 h 19

      La corruption n'est pas l'apanage du secteur public; les firmes de génie-conseil et les contracteurs sont des organismes privés.

      L'État est comme "l'arbitre au hockey". C'est pas parce qu'il rend parfois de mauvaise décisions que lui enlever ses moyens ou le supprimer va régler les problèmes.

    • Irène Richer - Inscrite 27 juillet 2014 18 h 37

      "nos taxes et impôts servent évidemment à financer des services publics (santé, éducation, services sociaux, sécurité du revenu, police, justice, etc." Cette phrase malheureuse me fait croire que vous vivez encore dans les années '60. Peu importe oû vous êtes en ce moment, je supppose que vous êtes en excellente santé, que vous bénéficiez d'un revenu assuré et suffisant pour vos besoins, que vous traitez avec la police seulement lorsque vous avez des contraventions et que vous n'avez jamais eu affaire à la justice depuis.
      Tout le monde est conscient maintenant que tous les services publics auxquels nous avons droit parce que les contribuables les assument largement, sont l'ombre d'eux-même et ceci depuis au moins 2 générations. Vous ne mentionnez pas le coût de l'immigration incontrôlée sur nos frais de santé, d'éducation, etc. Vous ne mentionnez pas à quel point tous nos services publics sont devenus archaiques, non performants, en général incompétents et corrompus. Habitez-vous Magog ou quelque endroit de ce genre ou les privilégiés de notre société peuvent se permettre de profiter de la vie dans tous les sens? Vous êtes donc d'accord avec m. Harper qui favorise la privatisation des services de l'état? qui va gérer nos services publics? M. Potter? et son réseau dans le gouvernement libéral québécois? et possiblement dans le gouvernement fédéral? Oui, je crois qu'en effet mes impôts ne servent à rien, surtout lorsque je me présente à l'hôpital d'urgence et que je doive attendre 12 heures pour être vue avec mon fils qui est en train de collapser, ou quand je suis obligée de me présenter au garage parce que les routes, rues et ponts sont en désuétudes complètes et que mon dessous d'auto est en train de perdre ses pièces, quand je vois que la police de mon quartier laisse les jeunes de 12 à 15 ans recevoir de la part de jeunes adultes de la drogue après l'école dans les parcs, que nos déchets ne sont pas ramassés parce qu'il pleut, ou bien que l'on tue des anim

  • Yves Côté - Abonné 26 juillet 2014 09 h 01

    Merci...

    Merci Monsieur Corneillier de nous avoir parlé de cet ouvrage !

  • Yvon Bureau - Abonné 26 juillet 2014 09 h 59

    Éloge de l'impôt

    Févrirr devrait être nommé Mois Éloge de l'impôt.

    Avec des gens qui témoignent...

  • Jacques Morissette - Abonné 26 juillet 2014 10 h 16

    Pas toujours facile de voir et sentir les abus dans lesquels on baigne.

    Un texte rempli de choses qui tombent sous le sens et qui va faire ma journée. Le culte de la croissance, c'est surtout pour le 1%. Par exemple, les Sables bitumineux de Fort McMurray les travailleurs profitent à profusion du marché des emplois, avec de très bons salaires. Le hic, ces gros salaires sont accompagnés de l'augmentation du coût de la vie proportionnel aux salaires. À ces endroits donc, les travailleurs doivent donc assumer des dépenses qui leur enlèvent une bonne partie des gros salaires gagnés. Ce qui fait qu'ils se retrouvent gros gens comme devant. Ce culte ne profite donc qu'à certains.

    Nous payons beaucoup d'impôts, j'en conviens. Mais une très grosses part de ces impôts sont abusifs, parce que les gens riches et les grosses entreprises ne paient pas assez de leur côté. Tout bien considéré. S'il y avait plus d'équilibre à cet égard, tout le monde s'en sentiraient bien mieux du simple fait que l'intelligence humaine, au fond, favorise plus l'équilibre que les abus. Oui, les privilégiés sont dénaturés dans leur façon étroite de voir ces choses.

    Somme toute, notre évolution culturelle a suivi notre évolution biologique, des groupes d'humains se sont arrangés pour s'emparer de certains privilèges, partant d'une façon tordue de voir les choses et défendre leurs classes sociales au détriment des autres. Il serait temps de faire du ménage là-dedans, on ne peut nier que ces classes sociales ne se gênent pas pour dire que ces distorsions sont des vérités inaliénables, d'autant plus ce qui les aide, l'école et l'éducation populaire cherchent à confirmer leurs acquis.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 28 juillet 2014 08 h 42

      «des groupes d'humains se sont arrangés pour s'emparer de certains privilèges, partant d'une façon tordue de voir les choses et défendre leurs classes sociales au détriment des autres»

      Et comment vous placez la section "avantages sociaux" des conventions collectives qui prévoient soins de santé privés, multiples congés, et surtout prise de retraite en bas age, et avec des revenus qui font fi des réalités économiques, sinon que pour les augmenter ?

  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 26 juillet 2014 10 h 22

    Le "faschisme" ordinaire de l'Institut Fraser

    En somme!Parlons des vraies affaires?Parlons de la dichotomie entre le je et le nous
    dans un contexte de capitalisme exacerbé par le désir de tout posséder pour son soi-même et que cela se sache.Cette doctrine naguère totalitaire,corporatiste et na-
    tionaliste sans fard,s'est de nos jours travestie en dictature de la croissance menée manu militari sous la botte de la sacro sainte consommation.Mais au-delà d'un mini-
    mum requis pour vivre à l'aise dans la vie,cette doctrine,aujourd'hui insinueuse,table
    sur le subtil conditionnement des masses afin de dissocier le je du nous.La vanité du
    je-moi-même ainsi acquise ne peut se pavaner que s'il y a un faire valoir sous la main
    Ce faire valoir est tout bonnement le voisin ou le cousin qui lui en arrache visiblement
    à se dépêtrer de cette glu inégalitaire où les rîches sont encore plus rîche et les pau-
    vres encore plus pauvre.
    L'enfumage de l'opinion publique par cette doctrine de " l'affranchissement fiscal " a
    pour objectif de neutraliser les colporteurs des dignes égalités socio-économiques.
    De ce fait,cette doctrine faschiste pervertit dans la moelle l'ossature sociale de la
    compassion et du bonheur pour tous... par ricochet.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 28 juillet 2014 08 h 55

      Beaucoup de gros mots M. Guillotte.

      «le subtil conditionnement des masses afin de dissocier le je du nous»

      Un peu la même question au commentaire précédent, votre « nous » inclus t’il vraiment tout le monde, ou juste les membres cotisants a votre syndicat?

      Parce que les membres cotisants a un syndicat c’est une association de «je» qui voie exclusivement a l’intérêt de ces «je», et non pas la collectivité dans son ensemble.