Condamnés au minimum

À ces patrons rapides à dénoncer l’effet fragilisant d’une hausse constante du salaire minimum au fil des ans, Statistique Canada répond qu’il n’a, en définitive, pas bouger en 40 ans. L’agence fédérale leur dit aussi qu’ils sont aujourd’hui plus nombreux à travailler à ce salaire de base, qui concerne toujours plus de jeunes.

Statistique Canada déboulonne plusieurs mythes avec son étude Les hauts et les bas du salaire minimum, de 1975 à 2013. Le plus important : sur une base réelle, en dollars constants de 2013, il se situait l’an dernier au même niveau qu’en 1975. Donc, tout au plus les hausses décrétées au fil des 40 dernières années ont-elles permis de protéger le pouvoir d’achat tel que mesuré par l’indice des prix à la consommation.

 

Et ces hausses tant décriées par le patronat sont peu nombreuses et récentes, ces dernières prenant davantage l’allure d’un rattrapage. Ainsi, toujours en termes réels, le salaire minimum moyen au Canada a plutôt baissé entre 1975 et 1986, de 10,13 $ à 7,53 $ l’heure. Il a monté sur dix ans pour n’atteindre que 8,81 $ en 1996. Il est ensuite demeuré stable, autour de 8,50 $, jusqu’en 2003. Depuis, il est en progression dans toutes les provinces, récupérant le terrain perdu, pour finalement revenir à la fin de 2013 au même niveau qu’en 1975.

 

Nous sommes donc bien loin d’un enrichissement des bas salariés menaçant la pérennité des entreprises ! D’autant que la rémunération horaire moyenne réelle de l’ensemble des travailleurs est également demeurée stable au cours de la période, a ajouté Statistique Canada. Et que la proportion des employés rémunérés au salaire minimum a bondi à 6,7 % l’an dernier, contre 5 % en 1997.

 

Baisse du taux de syndicalisation et accroissement du poids des services ne sont pas étrangers à cette poussée. Ainsi, il y a davantage d’emplois au salaire minimum, touchant toujours plus les jeunes. En 2013, la moitié des employés âgés de 15 à 19 ans touchaient le salaire minimum. Chez les 20-24 ans, cette proportion était de 13 %. Les personnes jeunes, moins scolarisées, occupant un emploi à temps partiel ou dans les secteurs de l’hébergement, du commerce de détail et de la restauration doivent composer avec cette réalité. « Dans le cas des employés n’ayant pas terminé leurs études secondaires, un travailleur sur cinq touchait le salaire minimum en 2013 »,a souligné l’agence fédérale.

 

Étudier rapporte moins

 

Le nivellement par le bas n’est pas sans s’arrêter. Car s’ajoutent les constats d’autres études concluant qu’étudier rapporte toujours moins. Selon les observations de Marchés mondiaux CIBC rendues publiques en août dernier, les avantages associés aux études supérieures tendent à disparaître. Au chapitre de l’emploi, le taux de chômage d’un diplômé universitaire n’était plus que de 1,7 point de pourcentage inférieur à celui détenant un diplôme d’études secondaires. À la fin des années 1990, cet écart pouvait atteindre les 5 points. Au chapitre de la rémunération, un baccalauréat peut se traduire par un revenu de 30 % supérieur à celui d’un diplômé du secondaire. Mais le coût d’un baccalauréat est en hausse de près de 25 % depuis 2007, soit plus de quatre fois la hausse de l’inflation. De plus, au cours de la dernière décennie, « les salaires hebdomadaires réels des diplômés des niveaux secondaire et collégial ont progressé de 13 % contre 8 % chez les diplômés de premier cycle », soulignaient les auteurs de l’étude.

 

Sans oublier de greffer à l’équation le fait qu’environ la moitié des étudiants du baccalauréat s’endettent pour obtenir leur diplôme. Et qu’un peu moins de la moitié de tous les étudiants récemment diplômés ont choisi un champ d’études composant les secteurs moins lucratifs.

 

Une autre étude, publiée en mai dernier par l’Institut de recherche en économie contemporaine, arrivait à la conclusion que la prime à la scolarité avait fortement baissée au Québec au cours des 12 dernières années. Le Canada n’échappe également pas au phénomène. Sur l’horizon, et en tenant compte cette fois de l’inflation, le salaire horaire moyen des travailleurs a augmenté de quelque 6 % pour les détenteurs d’un diplôme secondaire, deux fois plus vite que celui des détenteurs d’un baccalauréat ou d’un diplôme de maîtrise ou plus.

 

Le salaire horaire moyen des détenteurs d’un diplôme postsecondaire pouvait être presque 13 % supérieur à celui d’un diplômé du secondaire en 2012. Mais cet écart atteignait les 17 % en 2001.De toute évidence, les patrons n’ont pas à s’inquiéter.

3 commentaires
  • Chantal Gagné - Abonnée 17 juillet 2014 08 h 33

    Les salaires et profits des entreprises

    Avec tous ces pourcentages, j'aurais bien voulu voir quel pourcentage des profits .des entreprises est alloué aux salaires des salariés, puis des cadres. Ne serait-ce pas à partir de ces chiffres qu'on devrait légiférer sur les salaires?

  • Leclerc Éric - Inscrit 17 juillet 2014 11 h 51

    Qu'a-t-elle changée?

    L'adoption de la Loi sur la pauvreté et l'exclusion sociale adoptée par le gouvernement du PQ de Lucien Bouchard a-t-elle changée le sort des plus démunis?

    Même Bernard Landry qui avait modifié la Loi sur les normes du travail, n'a pas apporté beaucoup d'acquis pour les salariés "au bas de l'échelle"; obligation pour les employeurs de fournir l'uniforme de travail, application de la clause sur le harcellement psychologique (PAE), et quelques jours fériés par an seulement.

    Voilà une nouvelle qui relance un très vieux débat sur l'écart entre les avantages qu'obtiennent les prestataires de l'aide sociale, par rapport aux travailleurs au salaire minimum et à pourboires.

    Le ministre du travail (sûrement très préoccupé par ses projets de vacances - à l'extérieur du Québec naturellement) réagira-t-il à la nouvelle. Pas certain.

  • Pascal Barrette - Abonné 17 juillet 2014 15 h 43

    La grenouille

    Pour les patrons, la majorité ? belle étude à entreprendre, un terrain, une usine est un «investissement», la main-d'œuvre un «coût». Combien d'entre eux reconnaissent par la parole et le «payroll», que leur main-d'œuvre est non seulement un investissement mais qu'eux et leurs actionnaires lui doivent leurs profits? Il est rassurant de constater que Statistique Canada puisse encore publier les chiffres réels sur la non progression du salaire minimum à la face-même de notre gouvernement antisyndical qui en 2010 a tripoté de manière intruse ses méthodes scientifiques de recherche, provoquant la courageuse démission de son directeur, Munir Sheikh.

    Rassurant aussi de voir qu'il y a aussi des organismes de recherche indépendants, tel celui que vous citez Monsieur Bérubé, L'IRÉC. L'Institut nous dévoile les chiffres révélateurs sur la corrélation niveau d'éducation et salaire. Cette étude nous distance de la posture cupide d'une classe de patrons clamant être les premiers à assumer les fardeaux «investissement» et «coût» du développement économique. La bulle gonflante de l'écart de richesse entre patrons-actionnaires et travailleurs va finir par éclater, à moins que ces patrons-actionnaires cessent de coasser comme la grenouille de Lafontaine.

    Pascal Barrette, Ottawa