Depuis vingt ans, pas un patriotard québécois qui ne gonfle le thorax pour dire et redire jusqu’à plus soif l’extraordinaire, la grandiose, la magnifique, l’exemplaire réussite du Cirque du Soleil. Avec Céline Dion, le Cirque du Soleil constitue l’exemple des exemples cités dès lors qu’il est question d’évoquer la « réussite québécoise ».

 

Mais quel monde exactement dessinent les lignes de force tracées par ce modèle de réussite ? Guy Laliberté, fondateur et principal animateur du Cirque, nous le donne à voir dans toute sa splendeur à l’occasion d’une entrevue publiée dans Le Journal de Montréal.

 

« Je suis mondial », tient à préciser le milliardaire. « Je suis citoyen de la planète. » Il n’a jamais voté de sa vie, plaide-t-il, sauf pour lui-même. Ce qui revient à dire, à son sens, qu’il est apolitique, donc sans parti pris politique, sinon celui du « monde ». Son monde ?

 

Laliberté affirme pourtant que le Québec ne devrait pas se séparer du Canada. Pourquoi ? Parce que « le Québec fait partie d’une planète ». Ne pas avoir de position, le clamer haut et fort, mais s’empresser d’en défendre une, sans la moindre justification digne de ce nom : comme apolitisme, c’est spécial.

 

Il a cédé une part de son entreprise à des sociétés de Dubaï, ce pays où le droit de vote autant que les partis sont interdits. Lorsqu’on est « citoyen de la planète », apolitique de surcroît, on va jusqu’au bout de sa belle logique.

 

De Dubaï aux paradis fiscaux, il n’y a qu’un pas, comme le montre Philippe Couillard dans la brève marche qui l’a conduit au pouvoir. En octobre 2012, l’émission Enquête de Radio-Canada avait expliqué comment le Cirque du Soleil enjambait l’impôt au Canada en enregistrant ses affaires dans un paradis fiscal : le Luxembourg.

 

« Je trouve ça triste ce qu’on se fait à nous-mêmes, au Québec, et à Montréal », lance Laliberté lorsqu’il évoque les problèmes auxquels sa terre natale fait face. L’ancien cracheur de feu a-t-il en tête sa propre histoire en jouant ainsi les éteignoirs ?

 

En 2009, après s’être envolé à grands frais pour son plaisir à bord d’un vaisseau spatial russe Soyouz, Laliberté a publié un livre de ses clichés réalisés dans l’espace. Des photos semblables sont offertes gratuitement par la NASA, mais les siennes sont vendues pour amasser des fonds au profit de One Drop, sa fondation vouée à la promotion d’une saine gestion de l’eau en vue de la rendre plus accessible dans le monde. Les mauvaises langues qui n’appréciaient pas le fait de lécher du vernis humanitaire rappelaient que les vols spatiaux utilisent au minimum un million de litres d’eau à chaque décollage. Mais pour voir le monde d’encore plus haut et, de là, faire des gestes forts pour le changer, pourquoi pas ? « De la terre aux étoiles pour l’eau », affirmait Guy Laliberté avec un sens de la mesure très personnel.

 

À Las Vegas, où tourne depuis plusieurs années le Cirque du Soleil, l’eau demeure un enjeu de toute première importance. Comment en effet faire la fête en permanence au milieu du désert, parmi 2 millions de personnes, alors que l’eau y devient de plus en plus rare ? L’entrevue ne le dit pas, mais peut-être que cela a joué dans la décision de Guy Laliberté de vendre sa propriété de Las Vegas. Il affirme en tout cas que les fêtes, à Vegas comme ailleurs, ne l’intéressent plus comme avant. « Ce n’est plus là où j’ai du fun. » À Saint-Bruno en Montérégie, à l’occasion du Grand Prix de F1, ses soirées extravagantes sont pourtant devenues légendaires.

 

Si les fêtes l’amusent moins, les voitures continuent de le passionner. Il en possède une vingtaine. Sa nouvelle Ferrari, une édition limitée produite à 348 exemplaires, devrait lui être livrée bientôt. « Déjà, avant de la recevoir, elle a déjà pris quasiment 750 000 $ de valeur. » C’est ce qui s’appelle faire de l’argent comme de l’eau.

 

Pour avoir « du fun », il lui faut désormais à l’évidence plus d’eau que ce que peut contenir un simple lac privé de la Montérégie. Guy Laliberté a donc acquis Nukutepipi, une île de Polynésie située à 700 km de Tahiti. Son île pourrait, dit-il, servir éventuellement de refuge à ceux qu’il aime en cas d’épidémie ou de guerre. En attendant, il espère y emmener ses proches pour « prendre une bonne bouteille de vin, des repas, et se raconter nos vies ». Sa contribution à la santé de la planète sera sans tache puisque son paradis sera « solaire, environnemental, écologique, tout ça ». Faudra-t-il que sa belle conscience planétaire songe à protéger toute cette beauté par une milice privée ?

 

En attendant de pouvoir profiter pleinement de son nouveau paradis, rien ne l’empêche de goûter aussi à des plaisirs plus sobres, comme celui de jouer au poker. Le magnat avoue avoir perdu des sommes colossales aux cartes. Ce qui l’encourage aujourd’hui à plus de sagesse, par exemple à assister simplement aux meilleurs matchs de la Coupe du monde de soccer. Il dépense, dit-il, à peu près 25 000 $ en billets à cette occasion. Une question de passion, dit-il. D’argent aussi, sans doute.

 

Malgré l’évidence de ses délires de grandeur, la suffisance de ses jugements sur sa société, Laliberté se sent supérieur, immanquablement, au point de n’éprouver aucune gêne à faire l’étalage de cette richesse ostentatoire dont la bonne conscience écolo-mondialiste fait désormais partie. Mais quelles forces nouvelles cet homme contribue-t-il à dégager pour l’humanité tandis qu’il savoure sa gigantesque complaisance envers lui-même dans toutes ces sphères du vide où il aime tant s’imaginer faire le plein ?

51 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 12 mai 2014 05 h 04

    L'anarchisme à son meilleur

    Tous ceux et celles qui rêvent d'une liberté totale et sans entrevue aucune découvrent finalement pour pouvoir réaliser ce rêve ou ce fantasme, la vraie condition première et sine qu'à non c'est d'être plein comme un boudin.

    Et quand ça mène à une pensée telle que le rapporte le chroniqueur, peut-être qu'au fond ce n'est pas une si belle chose qu'elle en a l'air.

    Les vrais anarchistes ce sont les riches finalement.

    • Jean-Christophe Leblond - Inscrit 12 mai 2014 13 h 07

      La vie en société est un élément fondamental de la pensée anarchiste. Or le comportement de M. Laliberté est antisocial. Et cette liberté totale d'une minorité fortunée requiert la répression violente de la majorité. Rien de très anarchiste là dedans.

    • Christian Fleitz - Inscrit 13 mai 2014 09 h 36

      La véritable anarchie, non pas celle de façade, prétexte de l'inacceptable, est un exercice particulièrement difficile qui implique une haute moralité, une rigueur de comportement sans faille et une sollicitude de tous les instants pour son environnement. Ce n'est évidemment pas le cas de ce bateleur qui tente de se donner des justifications qu'il veut afficher conformes à ce qui serait une éthique universaliste, alors qu'il ne s'agit que d'une fraude dissimulée destinée à ne pas participer à sa collectivité d'origine et à préserver son enrichissement.

  • Carole Jean - Inscrite 12 mai 2014 06 h 20

    L’immoralité en matière fiscale et le déracinement apatride érigés en principes


    Ainsi donc, selon certains aventuriers planétaires et incultes, les êtres humains seraient des atomes apatrides et malléables, fondus dans un fourre-tout mondial, sans nation d’attache et sans personnalité propre. Dans ce nouveau monde dépourvu de culture nationale et de solidarité sociale, le but premier des super riches à la Guy Laliberté serait de ne point payer d’impôts tout en profitant des infrastructures de toutes sortes que seuls les pauvres seraient appelés à payer, parce qu’eux ne peuvent avoir recours aux paradis fiscaux des très riches. Quelle mentalité d’égoïsme aveugle.

    Dans ce nouveau monde, en effet, plus besoin de voter car la démocratie n’existe plus. Seul l’argent compte, et ceux qui en ont beaucoup peuvent s’en servir pour établir une ploutocratie qui sert leurs intérêts mercantiles. Comme le proclamait le film satirique « Network » en 1976, « il n’y a pas d’Amérique; il n’y a pas de démocratie. …Le monde est une “business” ».

    Or ce n’est guère une théorie farfelue car ce monde impersonnel sur lequel les gens n’ont plus d'emprise est en train de se concrétiser aux États-Unis, où une cour suprême contrôlée par l’extrême droite fait tout pour transférer le pouvoir politique aux forces de l’argent.

    Mais, il ne faut pas se réjouir trop vite de l’émergence de ce monde kafkaesque, un monde dans lequel les individus atomisés sont livrés, impuissants, aux forces occultes de l’argent. Loin d’être un monde de bonheur et la liberté, ce monde des super riches sera un monde de cauchemar et d’esclavage pour le plus grand nombre.

    • Raynald Collard - Abonné 12 mai 2014 12 h 08

      Une impression seulement? Ces nouveaux souverains ne pourront pas indéfiniment pomper pour eux-mêmes toutes les richesses de la terre, sans entendre gronder le bruit de fond d'une colère sourde qui monte.

      Quand j'entends un Premier Ministre, qui a lui-même avoué avoir caché son argent dans un paradis fiscal, nous annoncer qu'il faudra se serrer encore plus la ceinture, je sens le coeur me lever. Le capitalisme apparaît de plus en plus sauvage, l'injustice, de plus en plus obscène.

    • Jean-Pierre Bédard - Inscrit 12 mai 2014 19 h 40

      Avant que de s'effondrer, le capitalisme et la bureaucratie ont encore le temps de faire suer pas mal de monde. Grâce notamment aux composantes kafkaesques dont les deux entités « coupables » se sont pourvues avec l'appui d'une bonne partie des victimes qu'elles font quotidiennement en leur faisant prendre des vessies pour des lanternes.

  • Claude Paradis - Abonné 12 mai 2014 07 h 00

    Pauvre clown

    Comme bien d'autres, Guy Laliberté a perdu le Nord à partir du moment où l'argent s'est mis à entrer à plein régime. Le richissime homme d'affaire n'est en fait qu'un pauvre clown.

  • Marcel Bernier - Inscrit 12 mai 2014 07 h 23

    C'est la fête...

    Aujourd'hui est un jour faste : deux journalistes du Devoir, vous et monsieur Deglise, exprimez haut et fort ce que beaucoup pensent tout bas. Et dans des termes qui donnent la mesure de votre professionnalisme mais aussi de votre vision du monde, unique et particulière. Merci!

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 12 mai 2014 07 h 25

    Et vlan !

    Super chronique ! Bravo !