Gabriel Nadeau-Dubois dans la tourmente

Avec Tenir tête, Gabriel Nadeau-Dubois montre à ses dépréciateurs qu’il ne sera pas un feu de paille.
Photo: Victor Diaz Lamich Avec Tenir tête, Gabriel Nadeau-Dubois montre à ses dépréciateurs qu’il ne sera pas un feu de paille.

Gabriel Nadeau-Dubois (GND) ne sera pas un feu de paille. Le jeune militant, comme en fait foi l’essai qu’il publie ces jours-ci, a beaucoup d’aplomb et déjà une bonne dose de sagesse. Ses adversaires, pendant le printemps étudiant de 2012, ont voulu le présenter comme une tête brûlée, comme un boutefeu gauchiste épris de désordre. En publiant, un peu plus d’un an après les événements, Tenir tête, un essai sérieux, solide et intelligent, le jeune homme vient faire avec brio la barbe à ses contempteurs.

 

Récit honnête et plein d’humanité des coulisses « du plus grand débrayage de notre histoire, tous domaines confondus », Tenir tête est aussi un livre d’idées, dans lequel GND défend un modèle de société fondé sur le « maintien des conditions institutionnelles d’existence de la classe moyenne » et sur une fiscalité progressive.

 

Les libéraux de Jean Charest et leurs alliés médiatiques ont défendu, dans ce conflit, une conception étriquée de la démocratie et de l’éducation. En réduisant la première au seul droit de voter tous les quatre ou cinq ans et en condamnant les manifestations et « la rue », ils ont montré les limites de leur foi démocratique. « Si ceux qui appelaient le gouvernement à refuser de dialoguer avec les étudiants étaient un tant soit peu conséquents avec leurs prises de position, explique justement GND, ils cesseraient d’écrire des éditoriaux sur-le-champ. En effet, si on réduit la démocratie à la joute électorale et aux décisions de ceux qui en sortent gagnants, on ne voit pas à quoi servirait le débat public entre les élections. » La désobéissance civile bien comprise, continue GND, n’est pas, contrairement à ce qu’une certaine pensée « mononcle » veut faire croire, un parti pris pour le chaos ; « elle ne refuse pas les institutions, mais leur détournement », comme dans le cas du projet de loi 78.

 

Assauts argumentatifs

 

La logique de la « juste part » et de « l’utilisateur-payeur », défendue par Raymond Bachand au nom d’une « révolution culturelle », ne résiste pas non plus aux assauts argumentatifs de GND. « Le bénéfice social des études universitaires, rappelle ce dernier en citant le rapport Parent, a plus de poids que le bénéfice individuel. » Endetter lourdement les étudiants pour leur permettre d’accéder à ces études revient à renier ce constat qui est au coeur du modèle québécois et à pousser les diplômés vers le seul appât du gain pour rentabiliser cet investissement. Bachand n’a pas dit, explique GND, que l’ordre social qu’il voulait remplacer, « c’était celui de la classe moyenne, et que cet ordre-là avait au moins un mérite : il tentait de libérer les personnes des nécessités économiques ».

 

Critique féroce et brillant de « l’université de l’excellence », ce modèle à l’américaine dans lequel, selon Guy Breton, recteur de l’Université de Montréal, « les cerveaux doivent correspondre aux besoins des entreprises », GND dénonce la privatisation des savoirs, la bureaucratisation des institutions, la marchandisation des diplômes, la clientélisation des étudiants et plaide pour « une université accessible et gratuite, libre de poursuivre sa vocation universelle [développement de la culture, des savoirs et quête de vérité] et qui offre aussi une solide formation professionnelle ».

 

Quand il revient sur la « brutalité médiatique » (l’expression est du philosophe Christian Nadeau) et la brutalité policière réservées aux étudiants pendant les événements, GND laisse poindre l’émotion. Les grévistes, faut-il le rappeler, ont d’abord été qualifiés d’enfants-rois nombrilistes, de privilégiés opportunistes, pour être ensuite traités avec mépris, et en toute incohérence, de dangereux révolutionnaires anarchistes et communistes. « Niant aux étudiants le statut d’adversaires légitimes, écrit GND, [l’élite médiatique] avait refusé d’entendre leur cause, refusé d’examiner sérieusement leurs arguments, elle avait tourné le dos au débat, elle leur avait craché au visage, méprisé leur détresse, raillé leurs espérances. »

 

Au nom du respect de l’ordre social à tout prix, de nombreux éditorialistes et chroniqueurs soi-disant respectables ont « préféré le combat de ruelle au débat démocratique » et appuyé aveuglément des forces policières n’hésitant plus à jouer de la matraque et de l’intimidation. Nadeau-Dubois raconte même que, sous prétexte de lui assurer une protection policière, la Sûreté du Québec l’aurait incité, par des menaces détournées, à « collaborer » avec elle. À l’heure des bilans, il y a, manifestement, pour ceux qui croient vraiment à la démocratie québécoise, des leçons à tirer de cette brutalité médiatique et policière.

 

Motifs de réjouissance

 

Malgré tout, malgré le dénouement ni chair ni poisson de la crise, GND, étonnamment serein, retient quelques motifs de réjouissance. Cette grève, écrit-il, « a été la meilleure école d’engagement politique que l’on puisse imaginer ». Elle a été l’occasion d’un débat sur des valeurs fondamentales et a permis à une jeunesse éloquente (et non « articulée », comme l’écrit GND en reprenant un anglicisme répandu), souvent considérée comme strictement individualiste et apolitique, de s’inscrire pleinement dans le débat public.

 

En restera-t-il quelque chose, à cet égard ? Peut-on croire, comme GND nous y invite, que cet engagement aura des suites et marque, d’une certaine façon, le réveil politique d’une génération, à laquelle le jeune militant rend hommage ? Il faut, malheureusement, en douter. Le climat social de dépolitisation règne presque partout en Occident, nourri par un culte de la gouvernance sans projet autre que la croissance économique à tout prix et adossé à un fatalisme du chacun pour soi. Faire perdurer le sursaut étudiant, dans ces conditions, s’annonce comme un sacré défi.

 

Il y a, pourtant, plus de grandeur, de noblesse et de plaisir, même, à tenir tête à ceux qui veulent nous rapetisser qu’à s’adapter servilement à un modèle économique qui nous réduit au statut de ressources humaines. C’est le message du beau livre, rondement et habilement mené, de Gabriel Nadeau-Dubois.

8 commentaires
  • Denyse Côté - Inscrite 20 octobre 2013 06 h 00

    La pensée "mononcle"

    Il me semble mal placé, réducteur et insultant d'identifier de stéréotyper un type de pensée en l'associant, faussement d'ailleurs, à une génération. Le type de pensée critiqué ici est partagé par des gens de tous âges, races, sexes, etc. et véhiculée par des institutions sociales (média par exemple, ils ne sont pas les seuls). Les radio X par exemple ne sont pas peuplés par des "mononcles". Et beaucoup de personnes de cette génération qui a précédé celle de GND ne partagent pas la dite vision "mononcle". Quelle déception de constater que Le Devoir laisse glisser dans ses textes une telle grossièreté!

    • Louis Cornellier - Abonné 20 octobre 2013 10 h 28

      Madame,
      L'expression "pensée mononcle" est une formule qui n'a rien à voir avec une critique générationnelle. "Mononcle", ici, est une version québécoise du "beauf" ("petit-bourgeois aux idées étroites, conservateur et phallocrate) français. Il est évident que les "mononcles" et les "beaufs" sont de tous âges, de tous sexes et de toutes races. Et, oui, en ce sens, les radios X sont peuplées de "mononcles".
      Louis Cornellier

  • Gilbert Binette - Inscrit 20 octobre 2013 11 h 41

    oui... la pensée mononcle

    M.Côté prend une expression, ici «mononcle» pour son contenu. Peut-être M. Nadeau Dubois aurait-il dû trouver un terme équivalent, mais cela ne change rien sur le fond. Des animateurs de Radio-Canada qui raccroche le téléphone au nez de leur interlocuteur, des commentateurs qui ne cessent de parler de violence étudiante alors que des jeunes sans défense sont tabassés et violentés, physiquement et juridiquement, et lorsqu'on voit aujourd'hui comment ce gouvernement qui a créé cette crise était corrompu, malveillant et irresponsable... oui, «mononcle»... mais le mot est somme toute bien en deçà de ce que nous a révélé de printemps du carré rouge: que la bêtise organisée dévore nos rêves et nos solidarités.

  • Denyse Côté - Inscrite 20 octobre 2013 14 h 13

    la pensée mononcle

    Je persiste et je signe. Je connais bien l'expression. Et cette expression de "pensée mononcle" a aussi une connotation directement générationnelle, en tout respect MM. Cornellier et Binette. Il s'agit d'un stéréotype propre à la génération de GND, et il a été utilisé à cet effet pour invalider des groupes de personnes identifiées selon leur génération, leur apparence, leur sexe (oui parfois) ou encore leur lieu de résidence en les associant à des idées conservatrices lorsque ceux-ci ne partagent pas un style ou des valeurs précises. Il existe des mots propres pour désigner le phénomène, du conservatisme, il s'agit donc pour un intellectuel d'y avoir recours plutôt que d'encourager la propagation d'un nouveau stéréotype. Cela dit, je suis complètement d'accord de dénoncer la "bêtise organisée qui dévore nos rêves et nos stéréotypes", mais de grâce, mes ami(es) du Devoir, sans avoir recours à ces télescopages qui sont indignes de vous.

    • Louis Cornellier - Abonné 20 octobre 2013 15 h 57

      Une précision: l'expression "pensée mononcle" est bien la mienne et non celle de Gabriel Nadeau-Dubois. Preuve que l'âge et la génération n'ont rien à voir là-dedans. Je pourrais, en effet, étant donné mon âge, être l'oncle de GND, même si ce n'est pas le cas.

  • Denyse Côté - Inscrite 20 octobre 2013 16 h 25

    à Monsieur Cornellier

    merci pour votre précision, je savais bien que vous aviez choisi cette expression, en tant qu'auteur de cet article, et c'est pourquoi justement j'ai rédigé ce commentaire. Cependant, cette expression a été créée par les générations des 30 ans et moins, et, comme toute expression (et tout stéréotype d'ailleurs), elle s'est propagée par la suite. À bon entendeur!

  • Poulin Poulin - Abonnée 21 octobre 2013 09 h 00

    Les communicateurs de tout acabit.

    Je demande aux chroniqueurs et journalistes de tout genre. Dites-moi enfin une chose. Vous qu'avez-vous fait pour le Québec, ou le Canada....vous pérorez soit, mais quand durant le printemps 2012 vous avec critiqué ad nauseam sur le problème de l'éducation.Pour cette crise qu'avez-vous apporté personnelement réponse presque rien. Idem en ce moment sur une futur chartre votre critique est demesuré...vous êtes contre et vous vous répétez. Soit vous avez le micro ou le stylo mais qu'avez vous fait pour nous ...réponse presque rien. Laissez-nous respirer et lire des livres sérieux sur des sujets importants. Trouvez d'autres sujets.