Les nouvelles églises (4)

C’est une nuit d’été parfaite. Chaude, sans un souffle de vent. C’est une nuit Modiano où l’ordinaire prend une teinte de mystère sans qu’on sache trop pourquoi. La magie de la littérature - et donc de l’imagination - infecte le réel.

 

Les lampadaires et les phares des voitures braquent leurs faisceaux dans la noirceur des petites rues assombries par le feuillage étouffant des grands arbres. Et chaque part d’ombre recèle une énigme. Chaque silhouette, une histoire qu’on a soudainement envie de connaître.

 

Il y a toi, et toi. Et toi aussi. Vous rentrez maintenant chez vous dans cette nuit bleue et mauve. Cruellement blanche sous les néons des stations-services.

 

Quelques heures plus tôt, vous avez convergé au même endroit. Pas géographiquement, mais vous avez eu la même idée que des milliers de Québécois quand l’été tient enfin ses promesses : rejoindre vos semblables dans la nuit caniculaire. Quitter votre état sauvage pour retourner à votre statut d’animal social. Sortir sur une terrasse.

 

Toi, à pied. Tu as remonté la rue Saint-Vallier dans ta robe d’été bleue avec de gros motifs de fleurs rouges. Le ciel virait à l’indigo. Les passants s’échangeaient des sourires entendus : les soirs d’été comme ceux-là, nous sommes tous dans cet état de bonheur collectif que ne connaissent que les peuples de pays où il fait un temps de merde huit mois par an.

 

Toi, à vélo. Du silence de ta rue, tu as émergé pour rejoindre le bruit du boulevard. Rue Saint-Paul, les voitures paralysées par le trafic avaient toutes allumé leurs phares. On aurait dit des guirlandes blanches et rouges. Et que quelqu’un dans l’édifice de la Marine canadienne, tout au bout de la rue, tirait dessus de temps en temps.

 

Toi, en auto. Dans tes shorts, ta camisole et tes gougounes. Par miracle, tu as trouvé du stationnement rue Laurier. Tu as marché dans la ruelle entre Le Cosmos et l’hôtel Concorde pour débarquer dans l’orgie de décibels et de lumières de la Grande Allée. Paradis des voyeurs et des poseurs, et ça te plaît. T’es un peu venu pour ça. T’émerveiller du scintillement des femmes qui paradent dans la moiteur de la nuit.

 

Pour toi, toi et toi, tout a commencé de la même manière. Série d’échanges de textos. Parfois au téléphone, comme avant. « On sort ? »

 

Rendez-vous à 20 h au Sacrilège. Au Belley. À la Taverne Grande Allée. Ou à La Ninkasi. Au Boudoir. Au Maurice. Peu importe. Dans n’importe-fucking-quelle place, du moment où les gens nous ressemblent un peu. Là où il y a l’alcool dilué par la fonte des glaçons, l’odeur de robine de la bière échappée par terre et toutes ces dégueulasseries familières qu’on retrouve avec affection.

 

Là où il y a les amis, évidemment.

 

Mais si on sort en public, c’est pour le bourdonnement de tout le reste autour. La bruyante et rassurante proximité des inconnus. Les conversations qu’on épie dans les moments de silence ou quand on attend les autres. Ton divorce. Ma négociation d’hypothèque, un dégât d’eau. La nouvelle blonde, décrite dans le détail. Les enfants. Je m’ennuie de mon ancien appart. J’ai hâte aux vacances.’Est belle ta jupe. Vas-tu au New Jersey ou dans le Maine cette année ? Crisse que la musique est poche icitte.

 

Et puis on repart, mais pas exactement comme on est arrivé. Léger comme après une longue confession. Soulagé d’avoir parlé pour parler.

 

Le chemin du retour termine cette espèce de purification nocturne.

 

Toi, à pied, le pas léger tandis que tu passes sous les fenêtres ouvertes qui crachent des paroles indistinctes, des cris. Toi, en auto, la musique au fond, porté par l’impression d’éternité qui nous vient lorsqu’on file sur une autoroute qui disparaît dans la nuit, les fenêtres ouvertes. Et toi, sur ton vélo, glissant dans l’obscurité.

 

Des cafés qui ferment tandis que les derniers clients terminent une partie d’échecs. Le château d’eau Craven A de l’usine à tabac explose de blancheur dans le noir mat d’un ciel que l’éclairage urbain prive d’étoiles.

 

Les employées de la crèmerie vident des poubelles en forme de cornet. Tu pénètres dans la noirceur opaque de ta rue, grisé par le bruit des autres qui vrombit encore dans ta tête. Et tous ces destins qui ne sont pas le tien et que tu as frôlés te font du bien.

 

Tu te souviens des paroles du prêtre à la messe quand tu étais jeune : bienvenue à cette célébration de la vie.

 

Comme dans la chanson de Bashung : plus rien ne s’oppose à la nuit. Sans prêtre, sans liturgie, sans Dieu : à condition qu’il y ait les autres, ce soir, la vie se célèbre toute seule.

10 commentaires
  • David Boudreau - Inscrit 10 août 2013 11 h 07

    Quelles églises?

    Je suis cette chronique estivale depuis le début et à chacune d'elle, je cherche un lien consistant entre les églises et les rassemblements populaires que M. Desjardins nous décrit avec sa remarquable plume. Va pour l'analogie avec l'atrouppement autour du perron d'église, mais qu'en est-il de ce qui se passe avant, à l'intérieur? Qu'en est-il de ce moment où tous ensembles, simultanément, les gens sont appelés à écouter et méditer un discours sur la condition humaine et le possible salut de l'âme après la mort? L'auteur nous parle de la célébration de la vie, mais où donc célèbrons nous la vie après la vie si ce n'est dans les églises, toutes religions confondues? Où sont ces nouvelles églises avec lesquelles nous pourrions établir un véritable rapport entre le nouveau et l'ancien? Quels sont ces endroits où les humains sont confrontés aussi directement à leur angoisse de mort? Il me semble que nous serions davantage coeur du sujet.

    • Alain Castonguay - Abonné 10 août 2013 11 h 36

      Je crois justement que la série de l'auteur vise à trouver la réponse à votre question: "Où sont les nouvelles églises?" Réfléchir au sens de la vie, à l'impact et à la nécessité du deuil, ça ne se fait plus au même endroit qu'il y a un demi-siècle.
      Je suis né en 1962, je suis allé à l'église sur une base hebdomadaire jusqu'en 1973. À l'époque, je n'avais pas l'impression d'y être pour donner un sens à ma vie, ce qui est normal à cet âge. Quand je vais à l'église bien plus rarement ces années-ci, j'adresse mes pirères aux gens que j'aime et qui ne sont plus là. Mais je ne crois pas que l'on puisse trouver du sens à l'existence au milieu d'une foule, à l'église ou ailleurs. La lecture, bien plus que la télé, est un puissant outil de réflexion. Ce chroniqueur soulève des questions, à chacun de trouver les réponses, de manière individuelle.

    • France Marcotte - Abonnée 10 août 2013 12 h 19

      Comme quoi une plume peut être flamboyante sans être nécessairement pertinente..

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 11 août 2013 07 h 54

      À bien y réfléchir, M.Desjardins nous expose ces nouvelles églises du vacarme, de la foule impersonnelle, de l'oubli, de l'échappatoire, de la meute. Tout pour «oublier»

      Oublier quoi ? Cette réponse, nous cherchons a l'oublier effectivement. Nous cherchons a l'engourdir car elle dérange.

      Nous ne pouvons trouver la paix intérieure, alors, on se garoche dans le bruit pour «oublier» que toutes les vérités ne sont rendues que slogans creux et menteurs qui ne nous apportent plus rien que déception.

      Nous avons largué toutes nos ancres et nous nous demandons pourquoi notre bateau est à la dérive, pour ceux qui y pense encore.

      Certains d'entre nous (les humains) vivent encore sur des préceptes écrits quand le bœuf devant une charrue était encore une nouvelle invention, pendant que d'autres s'échappent dans un monde virtuel où rien est vrais.

      Et on oubli qu'on fait parti d'un tout qui ne doit sa survie que parce qu'il n'y a pas eu d'accident majeure - à date.

      C'est de ça que M.Desjardins parle. Patience, il va finir par arriver à sa conclusion.

      Merci de votre attention.

  • Solange Bolduc - Abonnée 10 août 2013 17 h 03

    Le temps passe si bien à ne rien pouvoir se dire !

    J'aime ce texte de Desjardins: des images se déroulent devant nos yeux sans suite logique apparente...Un texte dans sa plus grande simplicité, bien écrit, sans fioriture..on suit la trame du sujet obscurcit par la nuit, on se perd, on revient comme lorsque qu'on se promène dans les rues la nuit sans gouvernail.

    Une idée m'est venu en lisant ce texte: J'ai pensé que dans nos beaux jardins luxuriants (le mien en tous les cas), on entend des conversations banales qui ne veulent rien dire. On se réunit pour prendre un verre, faire du BBQ, pour parler pour parler...C'est simple, mais surtout ennuyant!. Le temps passe plus vite quand on n'a pas besoin de réfléchir à l'ennuyant, à ce qui pourrait ennuyer les voisins ennuyés par ces conversations moches. On se croit drôle parce qu'on a l'impression de bien se divertir. On boit beaucoup ça aide à oublier...Le temps passe plus vite dans ce temps-là! On s'amuse tellement quand on se soûle pour oublier que la vie est plate, qu'on n'a rien à se dire, excepté qu'on existe pour n'avoir rien à se dire avec ces conversations de sourds. On parle fort (l'alcool aidant) pour oublier qu'on ennuie les gens avec nos conversations banales...mais il fait beau, on est entre amis, et le temps passe si vite à ne rien pouvoir se dire !!!

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 11 août 2013 08 h 25

      Madame Bolduc, je vous salut et soupire avec vous sur le semblant dédale absurde de nos vies.

      Ça prend une grande lucidité pour se rendre compte qu'on est qu'un canard parmi tant d'autres. Et la «question» devient : Pourquoi tant de canards ?

      Cette question m'est venue quand mon père est décédé alors que je regardais dans l'azur tous ces canards s'en allant dans le sud.

      Et la réponse que j'ai trouvé est : Toutes ces vies doivent être vécues afin que l'expérience de la «Vie» soit totale. Toutes les avenues doivent être essayées. Toutes les versions possibles et viables doivent être expérimentées.

      Ma conclusion : Qui que nous soyons, nous serons tous sauvé car nous aurons tous «vécu» !

      Et l'expérience de la «Vie» sera terminée quand tous se rendrons compte que nous ne formons qu'UN ! C'est pas demain la veille.

      À la prochaine.

    • Solange Bolduc - Abonnée 11 août 2013 21 h 18

      Oh, que j'aime, M. Lefebvre : "Ma conclusion : Qui que nous soyons, nous serons tous sauvé car nous aurons tous «vécu» !"

      C'est profond !

      Mais, "Et l'expérience de la «Vie» sera terminée quand tous se rendrons compte que nous ne formons qu'UN ! C'est pas demain la veille."

      Je dois admettre que c'est encoore plus profond et qu'il me faut y réfléchir! Un peu abstrait quand même, pour moi, car j'aime bien toucher ou sentir...Il me reste, faut croire, à comprendre ce que vous dites. Avec le temps...

      Vous êtes philosophe, M. Lefebvre, et vous me surprenez de jour en jour !

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 12 août 2013 06 h 48

      Je vous remercie Mme Bolduc et pour vous aider à saisir le «non abstrait» de mon propos, je vais me servir de votre apport.

      «j'aime bien toucher ou sentir». Il n'y a que «vous» madame qui touche et sente comme vous le faites. Tout autre personne le fait différemment selon ses propres qualités et défauts (pour appeler ça comme ça) et votre façon de «percevoir» ce qui vous entoure est primordial et nécessaire à la conclusion totale.

      Sans vous, la Vie n'a pas tout essayé, n'a pas fait toutes les expériences. Si vous êtes ici et maintenant, c'est que votre présence est nécessaire ici et maintenant car nous sommes rendu au point où vous êtes nécessaire. Toutes les expériences passées ont conduit le monde entier à votre présence ici et maintenant et votre passage influencera ce qui adviendra.

      Ex : Le gueux assis sur le trottoir est aussi important que le président de cie. qui passe sans le voir ou que la secrétaire qui lui donne un dollar (pour un café) car «LA VIE» doit «savoir» et «connaître» ces expériences, celle du président, celle de la secrétaire et celle du gueux. Peut-être jusqu'au jour où quelqu'un le sortira de son malheur... ça je ne le sais pas. Ce gueux est peut-être délaissé par la société, mais il ne l'est pas de «LA VIE» car il peut être le déclencheur de quelque chose de grand. Il n'y a que l'avenir qui nous le dira et l'avenir est long !

      En attendant, nous sommes ici et maintenant et devons la vivre cette vie. Nous sommes une des briques dans le mur et sans cette brique... le mur n'est pas complet.

      L'avantage de voir la «Vie» de cette façon est qu'on ne regarde plus personne de haut et ajoute quelques freins à nos jugements envers les autres qui sont une partie intégrante du «TOUT» dont nous faisons «également» partie nous-même. Je signale «également» dans le but de faire bien comprendre que - Personne n'est plus important que d'autres, mais nous sommes tous aussi important que tous les autres !

      Bonne journée madame.

  • Denis Paquette - Abonné 11 août 2013 14 h 12

    Que dire de plus

    J’aime ton texte et ta plongée, dans notre nous, tout simple et sans manières, je dirais peut etre éternelle. Peut être faut-il pénétrer plus avant, et, parler d’amour, dire l’émotion, d’une nuit d’été si douce, qu’elle annule le temps. J’ai le gout de parler de l’instant, de cette instantané qui nous met en harmonie avec l’univers. J’aime parler de la vie et de la mort, qui nous lie a jamais. L'église, la vie ne sommes nous pas dans la meme chose. Que dire de plus

    • Solange Bolduc - Abonnée 11 août 2013 21 h 26

      Il parle pourtant d'amour, monsieur, mais si superficiel ! Cet amour dont on n'a pas encore réusisi à apprivoiser, à rendre plus universel, à rendre moins superficiel...On parle, c'est tout, sans comprendre ce qu'on dit parce qu'on passe son temps à répéter les autres au lieu d'être à l'écoute de soi-même, de ce qu'on aura accumulé comme expérience, et de la transmettre avec authenticité!