Les hommes qui lisent

Une étrange forme de contestation est apparue il y a deux semaines sur la place Taksim à Istanbul. Après les grandes manifestations qui avaient mené à des affrontements violents, des hommes ont simplement choisi de se tenir debout en lisant. Ce mouvement lancé par le chorégraphe Erdem Gunduz a rassemblé jusqu’à 300 personnes. Devant le centre culturel Ataturk, à deux pas du parc Gesi dont le projet de réaménagement a provoqué la colère de la population, ces vigiles silencieux se contentaient de lire. Ils lisaient des ouvrages sur Mustafa Kemal Atatürk (père de la République laïque turque), d’Albert Camus, de Gabriel García Márquez ou de Kafka. Selon certains témoins, le livre le plus populaire était 1984, parodie prophétique d’une société totalitaire, de George Orwell.

Lire, symbole ultime de protestation ! On ne pouvait trouver image plus percutante pour s’opposer à la pensée islamiste qui s’abat comme une chape de plomb sur les peuples des pays arabes et du Moyen-Orient. Qu’est-ce en effet que la lecture, sinon un geste de liberté, l’affirmation qu’aucun despotisme ne pourra jamais réduire le droit de chacun de penser comme il l’entend ?


Le symbole est aussi vivace en Égypte, même si là-bas les rôles sont inversés. Ce sont en effet les militaires qui viennent de déposer par la force l’islamiste Mohamed Morsi, premier président démocratiquement élu du pays. Avant de qualifier ce putsch de « seconde révolution », peut-être vaudrait-il mieux s’interroger sur ce cuisant échec de la jeune démocratie égyptienne.


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En se tenant debout un livre à la main, les protestataires de la place Taksim ont mis le doigt sur ce qui gangrène les sociétés musulmanes bien au-delà des clivages religieux et politiques : l’incapacité d’accepter la liberté de penser et le pluralisme. C’est aussi la thèse que défend un livre récent qui jette un éclairage en profondeur sur les rapports difficiles du monde musulman avec la démocratie. Dans L’Islam et la démocratie (Le Débat, Gallimard), Philippe d’Iribarne rejette la thèse selon laquelle l’islamisme ne serait qu’une résurgence féodale. Au contraire, dit-il, l’islamisme est un courant moderne qui, contrairement aux formes traditionnelles, s’appuie sur l’alphabétisation des masses arabes et l’accès direct au texte du Coran. Un mouvement que l’on pourrait comparer par certains aspects à la réforme protestante qui a permis à tous de lire la Bible. D’ailleurs, les cadres des partis islamistes n’ont rien de « féodaux », ils ont souvent étudié à Harvard et à Oxford. Cette réalité, mieux vaut la regarder en face même si elle contredit la doxa « progressiste » selon laquelle l’Histoire mènerait inévitablement, malgré quelques détours, au progrès démocratique.


L’Islam en soi n’est pourtant pas incompatible avec la démocratie, estime d’Iribarne. Les croyants peuvent parfaitement adhérer à l’idée d’une majorité qui se gouverne, de l’égalité entre citoyens et même de la séparation de la religion et de l’État (qui a existé à l’époque mamelouke, aux XIIIe et XIVe siècles). Là où le bât blesse, dit-il, c’est lorsque vient le temps de favoriser l’expression des points de vue minoritaires. L’Islam refuse toute dérogation à un texte sacré qui, contrairement aux Évangiles, n’est pas le témoignage d’un homme, donc sujet à interprétation, mais la parole de Dieu.


Même un symbole des « Lumières » islamiques comme le philosophe Averroès refusait l’interprétation des textes, source de division et d’incroyance. Dans la philosophie musulmane, il n’est « guère pensable que la connaissance philosophique vienne questionner l’obéissance à la lettre du Livre saint », écrit d’Iribarne. Les discussions sont généralement qualifiées de « stériles », « malsaines » et « vaines ». Elles sont le fait des mécréants. « Le président Morsi est un ennemi de Dieu », a-t-on entendu dans les rues du Caire.


Le contraste est frappant avec une Chrétienté où, malgré des hauts et des bas, la foi est indissociable du doute pascalien et de l’interprétation des Évangiles. Sans compter que le royaume des chrétiens « n’est pas de ce monde ». C’est pourquoi un philosophe comme Marcel Gauchet a vu dans le christianisme la « religion de la sortie de la religion et l’accoucheur de la laïcité ».


D’Iribarne dénonce l’aveuglement de ceux qui, en prétendant que « toutes les religions se valent », refusent de voir dans certains préceptes de l’islam une des sources des difficultés du monde musulman. Cet aveuglement volontaire rappelle étrangement le paternalisme des anciens colonisateurs.


Comme cette philosophie du consensus et de la vérité révélée pénètre profondément tout le droit musulman, d’Iribarne ne croit pas que la sécularisation suffise à ouvrir les portes à la démocratie. Il est encore plus difficile d’imaginer que l’Occident puisse aujourd’hui servir de modèle. Sa voix porte d’autant moins que l’individualisme post-moderne a tendance à détruire dans nos sociétés toute forme de solidarité, celle de la nation comme celle de la famille. Ce que les musulmans perçoivent à juste titre comme une forme de décadence.


Ainsi, les déboires du monde musulman nous renvoient-ils à nos propres travers. Vite, relisons Orwell !

16 commentaires
  • Gérald Grandmont - Abonné 5 juillet 2013 07 h 21

    Le dérèglement du monde

    Excellent papier de C. Rioux. Il faut certes relire Orwell mais surtout Amin Maalouf Le dérèglement du monde. Depuis que la planète est organisée en marché, l'individualisme et la finance triomphent. La réduction de la solidarité affaiblit la démocratie et les droits humains. L'Occident n'est plus est modèle pour le monde et l'obscurantisme et la manipulation ont beau jeu.

    • Robert Bernier - Abonné 5 juillet 2013 10 h 58

      Et avant le marché, qu'y avait-il? Et après ou hors du marché, que préconisez-vous?

      Historiquement, avant le marché, il y avait le féodalisme. Le Seigneur vous disait à quoi vous auriez droit et ce à quoi il vous était loisible d'aspirer. Dans les pays communistes, après et hors du marché, nous savons aussi ce qu'il y eut.

      Qu'on le veuille ou non, la loi du marché est historiquement et corrélativement reliée à l'origine et à l'existence d'une démocratie. C'est, pourrions-nous dire, un "mal nécessaire". À nous, en en acceptant le caractère incontournable, d'apprendre à le (nous) maîtriser.

      Robert Bernier
      Mirabel

    • Patrick Jalbert - Abonné 5 juillet 2013 12 h 09

      Accepter le caractère incontournable de la loi du marché?

      Mais quoi encore...

      En quoi le capitalisme est-il incontournable? Notre incapacité collective à concevoir et implanter une alternative n'est guère plus incontournable.

  • Michel Lebel - Abonné 5 juillet 2013 07 h 24

    Foi et raison


    Graves questions! Et les réponses ne sont pas simples. Mais je crois bien que le plus tôt que l'islam fera son renouveau fondé sur la raison, le mieux ce sera. Aucune religion ne peut y échapper: elles doivent toutes être soumises à l'examen de la raison. À cet égard, Benoît XVI a vu juste: raison et foi sont indissociables.


    Michel Lebel

    • André Le Belge - Inscrit 5 juillet 2013 14 h 34

      Raison et foi sont indissociables? Et moi, incroyant, serais-je donc incapable de raisonner?

  • Catherine Paquet - Abonnée 5 juillet 2013 07 h 28

    Le droit fondé sur la vérité révélée.

    On ne peut donc pas blamer les manifestants de la place Tahrir et d'ailleurs en Égypte d'avoir réclamé une retour à la case départ dans l'espoir de créer les conditions d'une avancée démocratique durable, respectueuse de toutes les libertés et de toutes les croyances. Ils ne voulaient pas de cette réislamisation. Ils l'ont dit haut et fort. Ils ont été entendus. Le prix Nobel de la Paix, Mohammed el Baradei, un de leurs concitoyens le plus frespectables a tenté d'expliqué celà aux diplomates européens et américains. Espérons qu'il aura été compris.

  • Pierre Samuel - Inscrit 5 juillet 2013 07 h 51

    La subversion tranquille...

    Lire par simple plaisir dans le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui, toute idéologie confondue, est effectivement un geste subversif: oser penser par soi-même, quelle hérésie! Ces Egyptiens semblent l'avoir compris..bravo!

    • Jean Boucher - Inscrit 5 juillet 2013 12 h 27

      Subversion tranquille !/?*

      Les hommes et les femmes qui lisent les propos de sites web extrémistes islamistes ou Mein Kampf font aussi parti de ceux qui lisent "...par simple plaisir
      ...toute idéologie confondue..." en osant "...penser par soi-même...".

    • Pierre Samuel - Inscrit 6 juillet 2013 11 h 26

      @ Jean Boucher,

      Faut justement comprendre ce qu'on lit, cher monsieur:

      On parle ici de gens qui lisaient Camus, Gabriel Marquez, Kafka et même Orwell...

      Où ai-je mentionné «des sites web extrémistes» ou «Mein Kampf»?

  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 5 juillet 2013 08 h 00

    Vivre en adéquation...

    S'épanouir en adéquation avec l'évolution constante de la modernité telle que véhicu-
    lée par toutes les iPhones et tablettes de ce monde individualisant.La démocratie
    prend ses assises sur une société de Droit répondant et encadrant l'individualité des temps modernes en regard du vivre ensemble dans la complexification de la vie de
    ces mêmes temps modernes incontournables.La Bible,les Évangiles et le Coran,c'est vieux codes pondus pardes cerveaux d'alors et pour qui la raison raisonnante était à
    proscrire.Le monde ne se fait pas en criant ciseaux...quoique patience et longueur de temps valent mieux que force et rage.