La dérive de Lisée

Jacques Parizeau n’a pas été tendre envers son ancien « conseiller à l’ouverture », Jean-François Lisée, qualifiant de « dérive » sa proposition d’augmenter le niveau de bilinguisme à la Société de transport de Montréal (STM).

« Dans toutes les sociétés, il y a des apôtres de la bonne entente, des bon-ententistes », a déclaré l’ancien premier ministre dans une entrevue au Journal de Montréal, rappelant le célèbre discours du théâtre Centaur que M. Lisée avait inspiré à son successeur, Lucien Bouchard, qui n’a jamais pu se le faire pardonner par les militants péquistes.


Personne n’est à l’abri d’un faux pas, mais plusieurs se demandent comment un aussi fin observateur de la société québécoise a pu s’aventurer sur un terrain aussi glissant. Il faut dire qu’en sa qualité de ministre responsable des relations avec la communauté anglophone, il a le mandat d’arrondir les angles, et la haute opinion qu’il a de lui-même l’amène peut-être à se croire capable de résoudre la quadrature du cercle.


Que ce soit dans son rôle de journaliste, de conseiller ou d’essayiste, il a amplement démontré son ingéniosité, même si ses trouvailles, indéniablement séduisantes sur papier, ne passaient pas toujours le test de la réalité politique. Quand il conseillait les premiers ministres, quelqu’un se chargeait de faire le tri ; il doit maintenant travailler sans filet.


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M. Parizeau avait raison de dire que « Lisée a toujours été porté sur l’ouverture aux Anglais ». On peut trouver une explication dans son livre intitulé Sortie de secours, publié au début de l’an 2000, qui se voulait une proposition visant à sortir de la « dynamique de l’échec » dans laquelle le projet souverainiste semblait s’être enfermé.


Cela n’avait rien à voir avec l’argument touristique qu’il a invoqué récemment sur les ondes de CJAD. Dans son livre, il se réclamait plutôt de Platon, selon lequel « le commencement est la moitié de l’action ».


Il ne s’imaginait évidemment pas amadouer les anglophones au point de les amener à voter oui. Il pensait plutôt à l’après-oui. Pour qu’un Québec indépendant naisse dans le meilleur climat possible, il croyait important pour les souverainistes de « préfigurer, dans les propositions qu’ils formulent aujourd’hui, le sens des responsabilités dont les Québécois devront faire preuve une fois leur indépendance acquise ».


En ce qui concerne la communauté anglophone, cela impliquait « un certain nombre de mesures pour sécuriser les Anglo-Québécois, en déclarant ainsi légitime leur insécurité ». C’est dans cette perspective qu’il aurait fallu voir le discours du Centaur.


Si la jeune génération n’avait plus la nostalgie des années 1950, quand les Anglo-Montréalais dominaient non seulement le Québec, mais le Canada tout entier, elle se méfiait néanmoins d’un parti qui voulait la couper de la majorité anglophone du ROC et s’inquiétait de l’effritement de sa communauté au Québec, expliquait M. Lisée.


Or un Québec souverain aurait besoin de ces anglophones, qui « contribuent puissamment à nous brancher sur l’Amérique anglophone, notre principal client et partenaire ». À tous égards, un nouvel exode comparable à celui qui avait suivi l’élection d’un premier gouvernement péquiste, en 1976, lui causerait donc un grave préjudice. Il ne fallait surtout pas laisser aux anglophones l’impression que les souverainistes souhaitaient les voir partir.


De toute évidence, les anglophones demeurent toujours aussi méfiants. Selon le sondage réalisé par Ekos Research pour le compte de la CBC, 42 % d’entre eux auraient songé à quitter le Québec après l’élection du 4 septembre dernier. Imaginez au lendemain d’un oui !


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Dans le contexte nord-américain, il serait très étonnant que le français puisse un jour se passer de toute protection juridique, mais il est tout à fait possible que le sentiment de sécurité culturelle et linguistique créé par la naissance d’un État souverain rende éventuellement les francophones plus sensibles aux doléances de la communauté anglophone. Il s’agit là, toutefois, d’un scénario dont la réalisation semble hautement improbable dans un avenir prévisible.


Au moment où M. Lisée écrivait son livre, la souveraineté connaissait peut-être un creux de vague, mais elle recueillait encore l’appui de 42 % de la population, alors que le dernier sondage Léger Marketing -Le Devoir l’évaluait à 37 %.


Même un gouvernement voué à la souveraineté devrait être suffisamment responsable pour envisager la possibilité que les Québécois décident malgré tout de demeurer au sein de la fédération canadienne, dont la démographie et la dynamique politique jouent lourdement contre le français.


Il serait imprudent, même au nom de la courtoisie, de favoriser une tendance à la bilinguisation de Montréal, qui ne peut que freiner l’intégration des immigrants à la majorité francophone et qui pourrait bien devenir irréversible.

33 commentaires
  • Cyr Guillaume - Inscrit 21 février 2013 03 h 52

    D'accord avec monsieur David

    Le bilinguisme est le pont qui mène inévitablement à l'unilinguisme anglais, tot ou tard. Et je crois qu'il est important de favoriser d'autres langues secondes que l'anglais, tel l'espagnol, le chinois(même si c'est compliqué en titi), l'Allemand, voir même l'arabe(également compliqué). Alors bilingue oui, mais dans quel sens? Car dans 10 ans, qui sait si l'anglais sera toujours aussi important? J'ai comme l'impression que la Chine saura sortir son as du jeux international.

    Finalement, j'aimerais ajouter qu'il est plus que frustrant de voir l'anglais comme prérequis sur n'importe quelle offre d'emploie. Je connais un ami dont la mère à + de 20 ans d'expérience en tant que comptable, mais ne peut travailler, parce qu'elle ne parle un traitre mot d'anglais! Nous ne sommes plus en 1950, pourtant, mais bel et bien en 2013! Finalement l'angais intensif Étatiser pour tous mur à mur en 6ième année, est une énorme erreur! Pourquoi? Parce que ce n'est pas tout les élèves qui peuvent suivent également dans deux langues à la fois, à un moment de leur vies, ou ils ont à peine une base de leur langue maternelle! D'ailleurs ce dogme et ce culte que l'on voue à l'anglais sous pseudo-mondialiste, avec l'obession traditionelle '' d'ouverture sur le monde '' (qui quand à moi n'en est pas une mais qui caractérise au contraire un écrasement/applaventrisement et un reniement de soie/de l'identité Québécoise en général). Dieu merci, le PQ ira de l'avant avec la nouvelle loi-101, ou du moins essaiera d'obtenir le plus possible de la CAQ.

    • Loraine King - Abonnée 21 février 2013 10 h 58

      Pseudo-mondialiste...

      L'anglais est une langue officielle dans 54 pays, une langue étrangère étudiée par 89 % des écoliers de l'Union européenne.

      Aux Indes, 125 millions de personnes parlent anglais, au Pakistan, 18,7 millions, Au Nigéria 75 millions, aux Philippines 72,8 millions, en Allemagne 46 millions, etc...

      http://en.wikipedia.org/wiki/List_of_countries_by_

      Contrairement à vous, je n'ai aucun doute que dans dix ans la langue anglaise sera toujours aussi importante, et sur tous les continents. Quant à la mondialisation, ce n'est pas strictement une idée politique alors qu'on peut de nos jours faire le tour du monde en avion en 48 heures.

    • André Le Belge - Inscrit 21 février 2013 12 h 53

      @ Lorraine King Etes-vous certaine que dans 10 ansl'anglais restera ce qu'il est actuellement:une langue dominante? Quand on voit les Etats-Unis grugés par les hispanophones.... Mais pour constater cela, il faut sortir du plussss beau pays au monde, y aller et peut-être parler un peu l'espagnol avec des gens légèrement basanés.

    • Solange Bolduc - Abonnée 21 février 2013 14 h 41

      Mme King, il n'y a aucune raison pour que nous ne tentions pas ultimement de conserver notre langue. Cela fait partie de notre identité, et je n'ai absolument pas le goût d'être une "moitié", ou la partie de quelqu'un d'autre!

      Nous sommes une entité distincte (une nation) dans le Canada, que cela vous plaise ou non ! L'anglais a beau être partout, cela ne nous empêchera pas de vouloir conserver notre langue !

      Et même la langue espagnole est en train de devenir une langue presque aussi importante que l'anglais...elle pourrait tout au moins le devenir. Et ne demandez pas aux espagnols de choisir entre l'une ou l'autre, vous verriez ce qu'ils vous répondraient !

      Je me rappelle, il y a quelques années, j'avais rencontré un neurologue qui s'intéressait à l'aphasie, il m'avait dit avoir réalisé que même si une personne cesse de parler sa langue maternlle pendant toute sa période adulte, à la fin de sa vie ou sur son lit de mort, il y a des chances qu'elle revienne à sa langue maternelle ! C'est vous dire....

    • Gilles Théberge - Abonné 21 février 2013 19 h 51

      Je suggère à madame King, et à tout le monde en fait d'aller lire ça : http://www.britishcouncil.org/learning-research-en

      Certains pourraient avoir une drole de surprise. Hé oui, ça vient du british council...

    • Loraine King - Abonnée 21 février 2013 20 h 45

      Je suis convaincue que l'anglais sera une langue dominante dans 10 ans. Et dans 20 ans. Ce n'est pas la domination économique des USA qui est la source du rayonnement de la langue anglaise, mais l'empire britannique, ce même s'il n'est plus depuis longtemps l'empire d'autrefois. L'anglais est facile à articuler, avec une grammaire plutôt simple.

      Malgré ce qu'on peut lire ici, je sais qu'on peut voter pour l'indépendance du Québec et admirer l'empire britannique et sa culture. La vitalité d'un peuple ne dépend pas de sa capacité d'en détester un autre.

      Il faut définitivement sortir du plus meilleur pays du monde pour constater que l'anglais est utilisé sur tous les continents. Je me débrouille en espagnol lors de mes voyages, mais c'est l'allemand que j'ai étudié et dont la grammaire me donne des maux de tête après 40 ans de pratique. Pas surprenant que le rayonnement de l'allemand, malgré la vitalité économique de l'Allemagne, soit encore plus en danger que le français.

  • André Chevalier - Abonné 21 février 2013 04 h 29

    C'est le monde à l'envers

    Un chauffeur d'autobus de Montréal, ville supposément francophone, affiche publiquement le fait français.
    Quelques clients anglophones outrés se plaignent de la situation et exigent d'être servis en anglais.
    Monsieur Lisée leur donne raison et plaide pour un service bilingue à la STCUM dans le but de favoriser la bonne entente.

    Résultat final, des anglophones unilingues de Montréal, nés à Montréal et qui ne se sont jamais donné la peine d'apprendre le français parce qu'ils n'ont aucun problème à trouver de l'emploi même dans les entreprises dotées d'un certificat de francisation, sont confortés dans leur attitude hostile au fait francophone et se sentent désormais à l'aise d'exiger d'être servis en anglais dans les services publics.

    La bonne entente que prône monsieur Lisée est à sens unique.

    • Laurent Desbois - Inscrit 21 février 2013 11 h 52

      Je me suis promené dans les métros de Chine pendant quatre mois et les préposés me répondais : « 我不懂英语!!! ». Pour les bilingues CANADIANS, ceci veut dire : « Je ne comprends pas l’anglais!!! ». Je me suis aussi promené dans votre beau pays officiellement bilingue dans le métro de Toronto et de Vancouver et je me suis fait dire par les préposés : « I do not speak french!!! ». Pour les bilingues CANADIANS, ceci veut dire : « Je ne parle pas français!!! ».

  • Pierre Schneider - Abonné 21 février 2013 06 h 38

    Les naufragés

    Le problème de M. Lisée, c'est qu'au lieu de rappeler avec justesse aux anglos québécois à quel point ils sont chanceux de faire partie de la minorité la plus choyée au monde, à quel point les francophones hors Québec vivent comme des naufragés victimes de l'assimilation irrémédiablement galopante, il cause en dilettante comme si le Québec était déjà un pays indépendant.
    Ce qui, avec la timide gouvernance nationaliste, est loin- très loin même- d'être le cas.

    • Claude Desjardins - Abonné 21 février 2013 12 h 32

      On ne cesse pas de leur répéter qu'ils sont choyés, en vain depuis 1977.

      Lisée a au moins le mérite d'explorer une autre avenue.

  • Guy Lafond - Inscrit 21 février 2013 07 h 15

    L'épaule à la roue

    Au Canada et surtout au Québec, les anglophones n'ont plus ce luxe de maîtriser qu'une seule langue.

    Et puis, la langue française est une langue riche et précise.

    • Solange Bolduc - Abonnée 21 février 2013 14 h 52

      Je suis d'accord que le français est une langue riche et précise, mais on ne peut l'imposer! Et si les anglophones refusent de le parler, il n'auront qu'à rester dans leur milieu, là où ils n'auront pas à faire l'effort d'être compris!

      Le Québec est francophone avant tout, et la minorité est Anglophone, il faut donc essayer de composer avec cette réalité sans avoir, nous francophones, à courber l'échine !

      Trop de Québécois le font, à commencer par M. Lisée, semble-t-il. À force de vouloir céder aux anglophones, pour avoir la sainte paix sociale, on risque de perdre notre identité, qui n'est pas que la langue, bien sûr, mais qui nous distingue assez pour qu'on fasse tous les efforts nécessaires pour la préserver !

  • Jacques Boulanger - Inscrit 21 février 2013 07 h 39

    Dommage

    Aura-t-il l’humilité de reconnaître son tort et de faire marche arrière ? Pas sûr. Il va simplement passer à autre chose et faire comme si cette incartade ne s’était jamais produite. Dommage, un esprit si brillant. Parce que comme vous dites, avant de préparer l’après référendum, encore faut-il que nous puissions, comme collectivité distincte, nous rendre jusque là et en un seul morceau.