L’école du désir

Le souvenir est franc. C’est l’empreinte restée fraîche en mémoire, laissée par une sensation de vertige au moment où j’ai compris l’ampleur du décalage.

À 23 ans, je retournais sur les bancs du cégep après un long détour. J’étais assis dans mon cours de littérature et, en observant mes congénères de 17 ans qui tentaient de répondre à des questions simplissimes sur Notre-Dame-de-Paris de Victor Hugo, je mesurais avec effarement la distance séparant nos mondes.


Un décalage, disais-je. Pas seulement entre eux et moi, ce qui était plutôt normal, puisqu’il s’écoule bien quelques vies entre ces deux âges. Mais surtout entre ces étudiants de tous les autres programmes réunis et ceux du mien : arts et lettres. Il y avait ces jeunes allumés, qui avec leur attachante immaturité parlaient de Zappa, de Gainsbourg, de Beauvoir et d’un million d’autres qu’ils ne comprenaient pas toujours, mais qui les fascinaient. Ils étaient vifs, curieux. Malhabiles et brouillons comme nous le sommes tous à cet âge. On sentait qu’ils étaient habités par un réjouissant désir de tout absorber.


En face, dans la population générale des étudiants, je constatais le désoeuvrement culturel, un ennui devant l’effort d’apprendre quelque chose qui ne semble pas nécessaire ou concrètement utile. Mais pire encore, il y avait cette difficulté si importante pour ceux qui abordaient la matière avec la meilleure volonté d’y toucher, d’entrer dedans. Je les voyais tâtonner, cherchant la serrure, comme des aveugles, et j’ai compris au fil des semaines et en partageant leurs efforts que ce dont ils souffraient, c’est d’une incapacité à sortir d’eux-mêmes.


Voilà qui répond à Pierre Moreau et à la cohorte de joyeux totons qui l’applaudissent depuis qu’il a suggéré qu’on réfléchisse à la pertinence des cégeps : c’est le début de l’éducation à la vie, c’est le commencement d’une nouvelle intelligence pour la multitude qui n’y touche jamais, même pas de loin. Le cégep, c’est peut-être le seul endroit où l’on apprend à réfléchir au monde en dehors de soi.


Au secondaire et au primaire, on l’apprend, ce monde : quels sont ses contours, comment le nommer, l’écrire et le compter. On marche à quatre pattes dans un univers où tout ramène invariablement à son nombril, à des envies qui sont programmées par les parents, la culture ambiante, les amis, la télé et l’ordi, toutes frelatées par un égoïsme enfantin. À l’université ? On est déjà dans la spécialisation, dans une machine à fabriquer des professionnels, tournée vers l’emploi.


Pour plusieurs, le cégep sera l’unique occasion de sortir d’une vie moulée par cette logique du monde du travail, de l’utilitarisme et de la consommation. C’est pour cela que, plus navrant encore que la suggestion de Moreau, il y a la réponse par laquelle Le Bon Docteur Couillard (marque déposée) a rapidement mis le couvercle sur le débat : les cégeps sont d’importants leviers économiques pour les régions. Point.


Voici donc comment, mesdames et messieurs, on emballe l’éducation supérieure avec un joli ruban pour la servir au monde des affaires. Pas que les deux choses soient mutuellement exclusives, mais le cégep répond à une autre exigence que celle de fabriquer des travailleurs ou de créer de l’emploi en région : celle de former, un peu, des citoyens. Et ailleurs que dans les centres urbains, justement.


Le défi est tellement ahurissant qu’on peut comprendre qu’il paraisse voué à l’échec. En quelques cours de français et de philosophie, on tente de donner à des enfants les outils pour réfléchir à leur condition, pour apprendre à douter de tout, et surtout d’eux-mêmes, alors que leurs parents ne cessent de leur répéter qu’ils ont raison. Tout d’un coup, les voilà garochés dans une école du désir, qui sert à donner l’envie d’autres choses que de leurs envies.


Si ça rend plus heureux ? Vous êtes drôles. Si c’était le cas, ça se serait su. D’ailleurs, je trouve toujours amusant qu’on reproche à une jeunesse qui conteste l’état des lieux sa méconnaissance du monde et sa naïveté. Parce qu’il me semble que c’est exactement l’inverse. Et cette lucidité, c’est un peu leur malheur.


Ils savent, et cela les désole. Ils observent ce monde qui est aussi le leur, et qui se trompe, bille en tête, avec la certitude d’avoir raison, avançant à quatre pattes, n’en finissant pas de sortir de l’enfance. Mais ils ont la conviction que chaque fois que l’un d’entre eux sort du rang, même pour un instant seulement, nous nous améliorons un peu collectivement.


Voilà à quoi sert cette école : à esquisser les contours d’une société qui ne sera peut-être pas plus heureuse, mais sans doute un peu moins conne.

  • Constance Laferrière - Abonnée 19 janvier 2013 09 h 34

    Merci

    Merci M. Desjardins,

    J'apprécie beaucoup vos propos, ils contribuent régulièrement à alimenter mes réflexions et cela me fait grand bien de sortir des sentiers (trop) battus. Et cela fait grand bien de réfléchir au-delà de l'actualité ambiante de façade.Et d'y être alimenté par des chroniqueurs comme vous

    Je suis un de ceux qui, il ya fort longtemps, ai profité de mon passage au cegep pour revoir ma trajectoire professionnelle et revenir à l'essence de ce qui m'habitait. Et ces quelques cours de philosophie et de français y ont été pour beaucoup. Comme quoi, cette pression de l'importance de l'économie ne date pas d'hier (je parle des années 70) même si ces formes de pression se sont raffinées.

    Merci d'être là!

    Pierre Létourneau
    Montréal

  • Jacques Boulanger - Inscrit 19 janvier 2013 10 h 07

    À qui l'abolition profiterait ?

    C’est précisément pour ce que vous dites que certains dont notre éminent politolotte suggèrent de les abolir. On l’a vu au printemps dernier, les CEGEPS sont des fourmilières de jeunes libres penseurs qui remettent tout en question et dont certains vont jusqu’à remettre en question la gestion de nos universités. Et après ce sera quoi, je vous le demande ? Il n’y a pas de doute, Pierre Moreau a vu juste: pour se faire réélire lui et ses comparses, vaut mieux un électeur ignare qu’avisé.

  • Nicole Faucher - Abonné 19 janvier 2013 11 h 36

    Nicole J.

    La preuve que c'est une autre excellente chronique de votre part... elle est déjà répandue sur Twitter.... Bravo !

    • Ginette Durand - Abonnée 20 janvier 2013 17 h 49

      Et moi je l'envoie sur Facebook.
      Vous tapez dans le mille Monsieur Desjardins. Et votre façon de décrire cette découverte du monde "autre que son nombril" me rappelle les deux premières années de l'École Normale des années 1963... C'était l'équivalent de ce que vous dites de ce qui se passe au CEGEP. Décidément, je suis en total désaccord avec Pierre Moreau du PLQ, et ses "joyeux totons".

  • Romain Jalbert - Abonné 19 janvier 2013 13 h 14

    J'aime vous lire !

    J'aime votre chronique, votre plume, continuez comme cela le plus longtemps possible.

    Romain

  • Michel Lebel - Abonné 19 janvier 2013 13 h 28

    La valeur de la formation reçue?

    Qui peut affirmer avec certitude que le cégep est une institution post-secondaire de grande qualité, que c'est un grand plus pour l'étudiant qui a fini son secondaire? Les évaluations de mes étudiants d'université sur les cours de cégep étaient souvent négatives. Qu'est-ce qu'il faut en conclure? Disons que leurs évaluations me laissaient souvent songeur. Qui pourait donner l'heure juste sur la formation reçue dans les cégeps? Il me semble qu'il y a eu, à ce jour, peu de réponses sérieuses à ces questions bien légitimes.


    Michel Lebel
    Ancien professeur d'université(droit)

    • Sylvain Auclair - Abonné 20 janvier 2013 11 h 55

      Vos étudiants auraient-ils préféré être obligés de faire un bacc universitaire de quatre ans avant de pouvoir s'inscrire en droit, comme c'est la règle, je crois, ailleurs au Canada?

    • Jacques Pruneau - Inscrit 21 janvier 2013 09 h 02

      Qui peut affirmer avec certitude que les certitudes existent? Certainement pas les avocats malgré toutes leurs qualités et moins encore la magistrature qu'on nous impose parce que ces gens sont du bon parti.

      Laissez les conneries à Moreau et le CEGEP aux étudiants, ça sera très bien. Ceci dit... sans certitude hors de tout doute raisonnable.