J’ai beaucoup aimé la défense de Depardieu par Jacques Attali sur le blogue qu’il tient à L’Express. D’abord pour sa conception de l’amitié : irréversible, elle ne se marchande pas, écrit-il. L’acteur restera son ami, quoi qu’il dise ou fasse.


J’ai aimé cette loyauté presque amoureuse, mais plus encore la manière, tandis que la meute hurle à mort, de partir renifler ailleurs. Alors que règnent l’opprobre et la colère, il s’éloigne du bruit qui empêche de réfléchir. Et du coup, comme on s’entend soudainement penser, on a envie de le suivre au moins pour un moment.


Ce qui ne veut pas dire qu’on est d’accord, puisqu’on peut reprocher mille choses à Depardieu et s’en fâcher. Comment faire autrement devant le ridicule de son théâtre, mais surtout l’imbécillité bien plus encore que l’immoralité de ses gestes ? Sa démission de citoyen nanti face à l’insécurité sociale du pays qui l’a rendu riche est insoutenable de connerie. Quant à sa défense de la « démocratie » russe, alors qu’il conspue la France pour sa fiscalité, c’est à hurler tellement c’est bête.


Que s’est-il produit, au juste ? Où plongent les racines d’une aussi pitoyable performance ?


On dirait que Depardieu s’est le plus simplement perdu à force de jouer à l’esprit libre. Et qu’avec ses manières de géant, il ne se contente pas d’être con, mais l’est splendidement, de manière éclatante, étalant son indécence dans ce qu’elle peut avoir de plus grossier, de plus débile, au service d’un pouvoir pourri qui n’aurait pas pu rêver d’une meilleure pub.


Au service, surtout, d’un ego démesuré. Le sien.


Attali écrit que son ami est l’incarnation de la France, comme si c’était une excuse, parce que l’acteur n’est que le miroir du conflit entre les riches et les pauvres qui déchire le pays. Mais que Depardieu fasse un doigt d’honneur au gouvernement et qu’il vire à droite n’est pas si choquant. C’est même dans l’ordre des choses.


Ce qui l’est moins, ce qui flabbergaste tout le monde, c’est la sensation d’assister en direct à une faillite de la raison. Comme si le poids des mots et des gestes ne comptait plus, qu’il ne s’agissait que d’un spectacle, un immense pied de nez, une bouffonnerie sans conséquence où l’on peut soudainement dire de Vladimir Poutine que c’est un chic type, de la Russie que c’est une bienveillante démocratie et de la France que c’est un pays communiste.


Jacques Attali parle de son ami comme d’un homme libre et provocateur. L’image qu’il projette est surtout celle de l’enfant gâté auquel on refuse enfin quelque chose et qui dit à son père qu’il ne l’aime plus.


Je sais, j’ai l’air de m’être fâché en cours de lecture, mais c’est plutôt le contraire. Je vous disais que j’ai beaucoup aimé cette défense, mais c’est surtout parce que ce n’en est pas vraiment une. L’auteur descend jusqu’au fond des choses avec une intelligence qui m’a d’abord agacé, parce qu’elle paraît avoir comme unique usage d’excuser l’inexcusable, mais à la deuxième lecture, j’ai été saisi par un sentiment qui s’apparente au ravissement. Ce qu’on ressent devant une écriture qui ébranle nos certitudes en ouvrant discrètement la porte au doute.


Sans jamais en avoir l’air, en quelques phrases d’une discrète efficacité, Attali nous fait la leçon, à nous et à son ami. Il nous dit la peur de Depardieu, comme la nôtre, que toutes les lumières s’éteignent. Celles de la gloire pour lui. Celles de la vie pour nous tous. Et qu’à force de ne plus pouvoir soutenir l’attente, l’acteur précipite les choses, et se saborde. C’est un enfant gâté. C’est vrai. Il est pourri par la vénération des siens qui se voient en lui. C’est un esprit rendu fou par son immense célébrité.


Et le public l’aime tant et si mal qu’il le pousse à l’autodestruction.


Si Depardieu est le reflet de quelque chose, c’est avant tout celui d’une société obsédée par sa représentation à travers le spectacle et ses grandes idoles. Nous en sommes si fous que nous les traquons et célébrons leurs excès jusqu’à ce qu’elles se croient finalement tout permis. Nous avons envie de croire à leur invincibilité et rien ne nous trouble chez elles, pas même lorsqu’elles jouent avec la mort comme d’autres font tinter les clés de voiture, par simple habitude.


Pourtant, cette fois, nous sommes sonnés. Incrédules.


Serait-ce parce que, dans cette effarante prétention autodestructrice que suggère son ami, Depardieu innove jusqu’à tenter de prouver que, finalement, le ridicule tue ?

16 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 12 janvier 2013 07 h 44

    Il y a des civilisation qui ont plus de respect

    Il y avait la conférie des poetes disparus nous avons maintenant celle des surdoués en filigrammes celles des mals-nés. Ce N'est pas que le sens des mots ne compte pas c'est surtout qu'ils ont d'autres sens.Je ne suis meme pas sur que dans soncas ce soit une affaire de gros sous, je crois que c'est plus une affaire sde statut. Si a l'époque on disait de Bardo qu'elle faisait entrer a elle seul plus de devises que toute l'industrie réunie , imaginer Depardieu. ne jeter pas la pierre trop vite je ne suis pas sur qu'a sa place je n'aurais pas fait la meme chose.Ce que j'ai envie de dire, il y a des gens qui ont une facon de faire qui ne peuvent etre assimilé a monsieur tout le monde.Ok il est vieux et souffre peut etre d'une maladie grave pas encore declarée.
    Mais comment une civilisation peut survivre si elle passe son temps a assassiner ceux qui ont donnés le plus, voila ce qu'a peut etre compris M.Poutine, il y a des civilisations qui ont plus de respects. Peut etre est-il la victime d'un fonctionnaire de basse-court. Ha! que j'ai envie d'un bon sacre.......

    • Solange Bolduc - Abonnée 12 janvier 2013 13 h 18

      Je vous trouve bien indulgent ou naïf (?)à l'endroit de Poutine !

  • Nasser Boumenna - Abonné 12 janvier 2013 08 h 43

    Depardieu

    Le sujet méritait-il une chronique? je n'en suis pas sûr. L'erreur que vous faites, que nous faisons aussi, est que, ne connaissant rien de ces gens (Depardieu par exemple), on se met à les juger à des moments précis de leur vie alors que si on les avait connu au quotidien, on aurait été de meilleurs témoins de l'évolution de leur caractère ou personnalité et donc aucunement surpris de leurs gestes et faits. Pensez-vous que Depardieu est unique parmi l'intelligentsia culturelle à penser que la Russie est une démocratie? Après tout, il y a des acteurs américains qui sont porte-parole du NRA et d'autres de beaux racistes. Quelques fois, il est préférable de ne connaitre que leurs avatars artistiques.

    • France Marcotte - Abonnée 12 janvier 2013 11 h 24

      Peut-être que cet homme a tout simplement perdu tous ses repères.

      On pourrait profiter des circonstances pour fouiller cette intéressante question: comment une identité survit-elle à autant de rôles successifs?

      Pauvres acteurs!
      Sont-ils encore quelqu'un?

    • Solange Bolduc - Abonnée 12 janvier 2013 12 h 16

      Au contraire, je crois qu'il y a une réflexion profonde à faire sur la société française, et même sur la nôtre, sur le personnage Depardieu! Nos contradictions, l'idée que l'on se fait de la démocratie quand elle nous arrange, la peur de perdre son "éclat", sous le couvert de la peur de perdre l'argent en trop, de toute façon! Celui qu'on a gagné et qui donne à peu près tous les pouvoirs, même celui d'être ridicule! C'est magnifique !

      Et même jusqu'à celui de nier ou presque sa propre identité française pour se voir acccueilli en grand héros de l'invraisemblance affichée partout dans le monde! Très payant comme spectacle de sa propre décrépitude !

      Jusqu'à se croire Roi, avec l'approbation du roi Poutine le grand démocrate; jusqu'à se laisser choir dans un mirage qui aurait perdu tout reflet, toute brillance ! Abîme !

      Que vous sousestimiez cette réflexion, qui nous rappelle les grandeurs et les misères des nos célébrités, ceci nous rappelle que nous avons tous, sans exception, aussi les nôtres !

      Brillante chronique !

  • François Dugal - Inscrit 12 janvier 2013 09 h 18

    Le ridicule, confusion des ordres

    Je lisais dans un livre d'André Comte-Sponville, sur la moralité du capitalisme, une réflexion intéressante empruntée à Blaise Pascal. Le ridicule survient dans la confusion des ordres (technique, politique, moral, spirituel) : il prend la forme d'angélisme lorsque la morale, par exemple, fait la morale à la politique et devient un tyran dans un ordre qui n'est pas le sien - ou, de l'autre sens, la forme de barbarie quand la politique tient lieu de morale, et que les lois de l'État deviennent celles du Bien et du Mal.
    On a définitivement quelque chose d'analogue ici avec Depardieu.
    Son art n'a rien à voir dans la politique. Mais David Desjardins semble nous montrer (de manière fort originale) que c'est toute une démocratie politique, ou en tout cas une manifestation de son opinion, qui, en se concentrant en Depardieu, le place au-dessus de la politique, et lui donne ainsi l'illusion qu'il peut y présider sans vergogne, alors qu'il n'y a rien à faire.
    Quoi qu'il arrive, il faut relire l'Apologie de Socrate. Il est toujours plus prudent de prétendre savoir qu'on ne sait rien!

  • Michel Gagnon - Inscrit 12 janvier 2013 09 h 31

    Des explications, encore... et encore!

    Devant un comportement, en apparence, aussi absurde d'une personnalité comme Gérard Depardieu, il est normal de chercher à comprendre. Mais j'ai tendance à me méfier des explications de journalistes, d'experts, de «M. et Mme tout le monde», et même des «intimes». Seul Gérard Depardieu lui-même connaît ses motivations profondes... ou peut-être pas. Il est donc légitime de se poser des questions. Apporter des réponses est plus délicat.

  • Jean Boucher - Inscrit 12 janvier 2013 10 h 20

    «...Depardieu innove...»?/!*

    Quelqu'un se souvient-il de Marlon Brando?