Médias - Le panurgisme médiatique

Panurge est le compagnon de Pantagruel. Dans l’oeuvre de Rabelais, les deux personnages s’embarquent pour un voyage au « pays des lanternes ». En mer, Panurge se dispute avec un autre passager, le marchand Dindenault « qui s’exaltait à vanter ses moutons ». Excédé, il lui achète un animal et le balance à l’eau. Les autres moutons attirés par les bêlements du naufragé « suivent bêtement ». Dindenault lui-même s’accroche à la toison du dernier et se noie avec lui. Depuis, un mouton de Panurge désigne un suiveur qui se fond stupidement dans le mouvement collectif sans se poser de question.

Le magazine français Marianne rappelle l’origine de l’expression dans un récent numéro dénonçant précisément le « panurgisme médiatique ». Le dossier s’en prend aux grands médias « qui disent tous la même chose » et font preuve d’« un unanimisme à toute épreuve ». Marianne a en plus l’honnêteté de s’autoreprocher de s’être trop souvent roulé dans la même laine.


Plusieurs cas concrets illustrent cette nouvelle déclinaison de la pensée unique « qui, parfois, vire à la désinformation ». Fiscalité, football, Syrie, Hollande, et plein de chicanes franco-françaises y passent puisqu’une hystérie médiatique chasse l’autre.


On peut noter au moins un point de jonction avec la situation de ce côté-ci de l’Atlantique Nord, le cas concret de l’étude du chercheur français Gilles-Éric Séralini liant la consommation de maïs transgénique à l’apparition de cancers sur des rats. Fin septembre, l’étude a fait la une de nombreux journaux dans le monde, y compris ici, sans toutefois la soumettre à des tiers critiques. Quelques semaines plus tard, elle était réduite en miettes par les mêmes brebis médiatiques soudainement éclairées.


Doit-on généraliser ce cas ? Peut-on aussi accuser les médias québécois de panurgisme généralisé ? Le troupeau journalistique du Québec avance-t-il à la file laineuse, en suivant un seul et même son de cloche ? Il semble d’autant plus pertinent de transférer le questionnement que la bande s’attroupe à nouveau pour son congrès annuel. La grande transhumance mènera les membres de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) à Saint-Sauveur, le week-end prochain.


La loi de la harde semble bel et bien palpable dans le choix partagé, le traitement uniforme et le commentaire uniformisé de certains sujets.


Quoi ? Évidemment, quand le vent de l’actualité tourne, la girouette médiatique suit avec les mêmes manchettes partout. Comme si une seule et unique bourrasque soufflait partout en même temps, sur toutes les chaînes et dans tous les journaux. Ce qui fait que les médias couvrent les mêmes sports (heu, plutôt un seul et une seule équipe), les mêmes vedettes, les mêmes films, les mêmes intellos tous en même temps. Ce n’est plus de la « fabrique du consentement », c’est carrément du clonage industriel de l’unanimité. Le constat pèse particulièrement pour les vieux journaux qui ânonnent les nouvelles de la veille, jusqu’en une, sans valeur ajoutée, des informations déjà surexploitées par les concurrents dématérialisés, y compris les propres sites des quotidiens. En plus, les nouveaux médias facilitent le plagiat. Un clic suffit pour avoir accès en temps réel aux nouvelles du concurrent. Les sites du réseau mondial Huffington Post misent même surtout sur la reprise des nouvelles des autres. C’est le mouton Alpha.


Comment ? La duplication du traitement renforce l’impression moutonnière. Les écoles de journalisme uniformisent les techniques d’écriture et de reportage. Très bien et tant mieux. Mais cette ressemblance devrait justement permettre davantage d’échappées, d’audaces stylistiques et de hardiesses formelles, de l’aplomb quoi, jusqu’à l’impertinence parfois.


Pourquoi ? L’emportement dans le journalisme d’opinion peint du gris sur du gris. La tyrannie du commentaire tourne à vide autour des mêmes obsessions. On l’a bien vu avec la crise des accommodements raisonnables : les commentateurs ont presque tous tapé sur les mêmes clous et puis, soudainement, plus rien. Les commentateurs (je le sais, j’en suis) semblent interchangeables dans leurs secteurs respectifs, surtout quand ils appartiennent à la même race idéologique d’ovidés. Le plus dommage évidemment, c’est ce qui manque. Plus de points de vue solides, informés et critiques sur le capitalisme financier par exemple. Ou sur un urbanisme du XXIe siècle qui ne serait pas à la solde de l’industrie de l’asphalte ou de l’auto. Ou simplement les meilleures idées de l’étranger en éducation, en santé ou en… information, tiens, qu’on pourrait importer ici.


Bêêêêh…

6 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 12 novembre 2012 06 h 30

    Bêêête..

    Il aura fallu qu'un magasine français, Marianne, fasse son autocritique pour qu'un bon commentateur québécois se demande si on ne pourrait pas faire le ême exercice ici. C'est certain. On n'aurait pas pu y penser tout seul...
    Continuons à regarder quotidiennement la Commission Charbonneau et d'échanger quotidiennement avec nos voisins en soupirant chacun son tour, avec son journal quotidien en main... c'est ti pas terrible...!

  • Paul Toutant - Abonné 12 novembre 2012 07 h 15

    Bêêêêlle histoire

    Ahh Panurge...
    Dans une salle de nouvelles télé où j'ai longtemps travaillé, c'est arrivé dans les années 1980: à la faveur d'une xième redécoration de la salle, les ti-boss furent équipés de multiples écrans de télé. Chaque ti-boss avait sur son bureau ses 6 écrans pour mieux surveiller la concurrence. Le résultat était prévisible: les ti-boss passèrent tout leur temps à épier les réseaux concurrents et à commander des reportages semblables à ceux qu'ils venaient de voir. C'est ainsi que, peu à peu, Radio-Canada se "télémétropolisa".
    Un jour, un ti-boss, rouge de colère, convoqua son équipe pour lui passer un savon: "Pourquoi n'avait-on pas cette nouvelle (vue à TVA) dans notre bulletin?", hurla-t-il.
    La réponse lui parvint d'un chef de pupitre, sur un ton désabusé: "Parce qu'on a sorti cette nouvelle avant-hier!" Ti-boss l'avait pas vue.
    C'est ainsi que Panurge fut élu roi des ondes. Que RDI est devenu un clone de LCN, et vice-versa.
    Bêêêlle histoire qui ne se racontera pas à la messe annuelle de la FPJQ.

    • Pierre Denis - Inscrit 12 novembre 2012 09 h 45

      Bêêêêêêle anecdote et très symptomatique. Difficile de trouver une meilleure analogie.
      J'espère que vous profitez bien de votre retraite. Vos reportages et l'humanisme que vous y mettiez me manquent beaucoup.

  • Bernard Terreault - Abonné 12 novembre 2012 09 h 17

    Bêêêêê

    Et tous les médias ont déjà déclaré Coderre maire de Montréal en 2013. Et tous montrent la même vieille image de Bettman et nous apprennent la "nouvelle" que rien ne se passe! Autant annoncer qu'il n'y a pas eu d'incendie sur la rue Papineau hier soir et que Justin Trudeau sourit toujours de toute ses grandes dents.

  • Alain Branchaud - Abonné 12 novembre 2012 10 h 15

    L'environnement n'intéresse personne...

    Une autre déclinaison du mal contagieux qui afflige nos médias est celle du choix de ce qui est intéressant et de ce qui ne l'est pas. À ce titre, les problématiques environnementales locales figurent en tête de liste des sujets oubliés. L'indice boursière, dont 99,9% des gens se fouent éperdument ça par exemple...

  • France Marcotte - Abonnée 12 novembre 2012 13 h 01

    Bourdonnement

    Servir la vérité quelle qu'elle soit, cela ne devrait-il pas être le seul mot d'ordre de votre harde de perroquets frileux?

    C'est en tout cas ce que l'on n'a, dans votre confrérie, jamais cessé de prétendre.

    Mais un peu d'attention soutenue révèle à l'auditeur ou lecteur le moindrement averti que ce qu'on entend c'est plutôt une sorte de bruit qui s'entretient lui-même et que la réalité dans toute sa complexité paradoxale peut très bien être laissée sur le bas côté, ignorée depuis toujours ou presque.

    Ce qui pourrait bien faire de nous tous à la longue des gens qui ne portent plus à terre.