L’autre façon de compter

Le ministre de la Culture, Maka Kotto, ne pouvait pas décemment parler de gras, déterrer une étude anesthésiante, promettre de s’en prendre uniquement aux structures ou encore aux frais administratifs. Sabrer les budgets de l’Aide au cinéma affectera nécessairement la production.

« On ne pourra peut-être pas à court terme réaliser ce à quoi nous nous sommes engagés. Certains projets seront probablement différés », a-t-il reconnu mercredi dans une entrevue en marge de la semaine du Cinéma du Québec à Paris. Quand un ministre en est réduit à un tel aveu d’impuissance, c’est vraiment qu’il a épuisé tous les recours.


Bien entendu, il a dénoncé la « mystification » dont l’ancien gouvernement s’est rendu coupable en laissant les finances publiques dans un état « lamentable », mais cela ne change rien à la dure réalité avec laquelle l’industrie du cinéma devra composer.


Comme si cela pouvait consoler qui que ce soit, chaque ministère « contribuera d’une manière ou d’une autre » à l’effort budgétaire exigé, a-t-il assuré. Précisément, tout est dans la manière, surtout dans la manière de présenter les choses. M. Kotto et ses collègues devront être très imaginatifs pour retrancher 1,5 milliard à la hausse des dépenses prévues en 2013-2104 sans provoquer de hurlements.


Pour un nouveau venu en politique, il faut reconnaître que le ministre de la Santé, Réjean Hébert, s’est très bien tiré d’affaire à l’Assemblée nationale, quand il a dû justifier des compressions de 50 millions dans les budgets consacrés à la chirurgie dans les hôpitaux, qui entraîneront inévitablement le nombre d’interventions, selon les médecins et les établissements de santé.


Le gouvernement Charest payait deux fois plus pour les mêmes frais de soutien et d’administration, a-t-il lancé à son prédécesseur libéral, Yves Bolduc, qui ne l’a pas contredit. Quant à François Legault, allait-il lui reprocher de faire en sorte que le contribuable en ait pour son argent ?


***


La manoeuvre la plus audacieuse est certainement celle du ministre de l’Enseignement supérieur, Pierre Duchesne, qui a entrepris de régler le problème du sous-financement des universités en niant tout simplement son existence.


Le chef de la CAQ est demeuré bouche bée de voir le gouvernement Marois remettre en question le seul point sur lequel la classe politique semblait unanime durant la crise étudiante du printemps dernier.


On ne s’entendait pas sur le partage de la facture, mais les associations étudiantes étaient les seules à contester l’écart négatif de 620 millions avec les universités canadiennes qu’avait constaté une étude de la Conférence des recteurs (CREPUQ), basée sur les chiffres du ministère de l’Éducation (MEQ).


Loin de nier la réalité du sous-financement, le PQ évoquait à l’époque la possibilité de fixer dans une loi-cadre la part que le gouvernement devrait verser aux universités, précisément pour éviter qu’il ne trouve un moyen de se désengager.


Il est troublant de voir surgir une nouvelle étude du MEQ démontrant que les universités québécoises disposent en réalité de plus d’argent que leurs vis-à-vis canadiennes, précisément au moment où le gouvernement, qui s’est commis en faveur d’un gel des droits de scolarité, avec ou sans indexation, se retrouve dans un cul-de-sac budgétaire. La coïncidence est pour le moins heureuse.


***


Les recteurs ont dénoncé « une manière de compter qui donne un reflet incomplet et faussé de la réalité ». En bon français, on appelle cela du tripotage. Le président de la CREPUQ, Daniel Zizian, a raison de dire que les fonds octroyés aux chercheurs ne peuvent être utilisés pour l’enseignement, mais il aura fort à faire pour convaincre le gouvernement des défauts d’une méthode qui donne d’aussi bons résultats. Tant qu’à faire de la politique autrement, pourquoi ne pas compter autrement ?


La population risque de ne pas être très réceptive aux doléances des universités. Il est vrai qu’au printemps dernier, elle était généralement favorable à la hausse des droits de scolarité proposée par le gouvernement Charest, mais elle est généralement indifférente aux problèmes qui sont simplement hypothétiques.


Un malheur n’arrivant jamais seul, voilà que l’UPAC a décidé d’enquêter sur la transaction qui permettrait au Groupe Catania de transformer en condos l’ancien couvent des Soeurs des Saints Noms de Jésus et de Marie, ce qui pourrait faire perdre 10 millions à l’Université de Montréal, selon les calculs effectués par Le Devoir. Cela ne sera rien pour dissiper les doutes sur la saine gestion des universités.


Convaincus que les dés sont pipés, les libéraux ne semblent pas très enclins à participer au Sommet, mais les universités auront bien besoin d’alliés.

17 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 10 novembre 2012 05 h 18

    Très inquiétant...

    ... pour l'avenir. M. David nous dit que les Universités québécoises "auront bien besoin d'alliées." quand elles auront à discuter de leur avenir avec le gouvernement du Québec. On avait l'impression que de se dire un peu à gauche, s'était sussi dévoiler un penchant pour l'enseignement supérieur. On repassera...

    • Louka Paradis - Inscrit 11 novembre 2012 21 h 04

      En complément de lecture, je vous suggère cette excellente entrevue avec M. Duchesne sur la question du forum : http://www.lapresse.ca/actualites/quebec-canada/po
      Bonne lecture !
      Louka Paradis, Gatineau

  • Normand Carrier - Abonné 10 novembre 2012 06 h 35

    Faudra-t-il ajouter les universités aux enquêtes de la commission Charbonneau ?

    Tous ces nouveaux campus qui surgissent et ces ventes de terrains propices a la spéculation feront-elles en sorte que les universités et certains de leurs recteurs et administrateurs se retrouveront comme témoins a la commission Charbonneau soient comme corrupteurs et corrompus ?
    Ce ne serait pas la première fois qu'il y aurait de la mauvaise gestion si l'on considère le fiasco de l'ilôt Voyageur de l'UQUAM dont trois administrateurs ont démissionné rapidement et qu'une enquête interne baclée n'a pas fourni de preuves suffisantes ...... Considérant que les ministres Courchesne et Fournier ont dormi sur la <switch> durant cet malheureux épisode , le gouvernement de Jean Charest n'avait pas intérêt a pousser l'enquête plus loin mais cet épisode devrait intéresser la juge Charbonneau qui pourrait l'ajouter a sa longue liste de méfaits publiques .....

    • Louka Paradis - Inscrit 11 novembre 2012 16 h 57

      Bravo ! vous posez les bonnes questions. Nous attendons tous des réponses, je crois... et c'est bien légitime.
      Louka Paradis, Gatineau

  • Raymond Labelle - Abonné 10 novembre 2012 08 h 14

    Personne ne parle de déshabiller la recherche pour habiller l'enseignement.

    L'étude évoquée par M. David ne parle pas de déshabiller la recherche pour habiller l'enseignement. C'est pourtant l'argument invoqué par M. Zizian et repris par M. David. C'est la technique de l'homme de paille. On prend un argument faible contre son point de vue, on invente que l'autre a utilisé cet argument et ensuite on détruit l’argument.

    L'étude ici évoquée ne parlait que des dépenses par étudiants.

    M. Zizian avait sorti le même argument en réponse à un article de Martine Desjardins... qui n'avait pas abordé la question.

    Je cite de l'article de Mme Desjardins: "En réduisant l’augmentation des dépenses administratives qui ne sont pas en lien avec l’enseignement et la recherche à 3 % par année, la FEUQ avait trouvé, ô grandiose miracle, 190 millions, plus qu’il n’en fallait pour combler le soi-disant manque à gagner venant d’un gel des droits de scolarité."

    Mme Desjardins avait également invoqué des dépenses administratives exagérées, non liées à l'enseignement et à la recherche - entre autres, " l’octroi d’augmentations de salaire et d’avantages financiers aux hauts dirigeants administratifs ".

    Vous pourrez vérifier ce que j'affirme en lisant l'article de Mme Desjardins à: http://www.ledevoir.com/societe/education/362243/d

    Vous ne trouverez absolument rien qui propose de déshabiller la recherche pour habiller l'enseignement dans cet article. Néant.

    Et la réponse de M. Zizian à: http://www.ledevoir.com/societe/education/362672/p

    • Louka Paradis - Inscrit 10 novembre 2012 12 h 23

      Excellent commentaire, bien structuré et appuyé, et très éclairant. Merci de cette contribution à un débat ouvert, constructif et appelant la bonne foi des intervenants.
      Louka Paradis, Gatineau

    • Raymond Labelle - Abonné 10 novembre 2012 22 h 26

      Merci de vos bons mots Mme Paradis.

    • Raymond Labelle - Abonné 11 novembre 2012 08 h 25

      Petite précision sur l’utilisation du mot « homme de paille » utilisé dans le contexte de mon intervention principale ci-dessus. « L’homme de paille » est l’argument faible que l’on construit pour ensuite le démolir. J’avais l’impression que c’était mais mais j’ai plus tard senti le besoin d’apporter cette précision pour éviter tout interprétation qui serait désobligeante envers qui que ce soit.

  • enid bertrand - Inscrit 10 novembre 2012 09 h 14

    Les dés sont en effet pipés. Le gouvernement aura à faire des choix et ses choix sont prévisibles.

    L'avenir est sombre pour les universités sous un règne péquiste, principalement dans les domaines scientifiques, tant en enseignement qu'en recherche.

    Le secteur scientifique n'a jamais été dans les vues du parti gouvernemental actuel, un parti truffé d'avocats ou de représentants des secteurs des sciences sociales.

    En sont à-peu-près absents les scientifiques, technitiens ou ingénieurs, dont la vision pragmatique manque tant au Québec.

    L'ingénierie, la pétrochimie sont actuellement dans le colimateur de la pensée québécoise, seuls les écologistes trouvant la faveur du public.

    Couper dans la qualité de l'enseignement et de la recherche de ces secteurs en particulier, n'aura pas beaucoup d'impact auprès de la population, qui oublie trop souvent que notre qualité de vie en est dépendante.

    Nous nous retrouverons donc avec des universités de pacotille, regorgeant de spécialistes en sciences humaines de toutes sortes, universitaires peu dispendieux à produire (salaires moins compétitifs, pas de la boratoires etc), mais dont l'utilité ne répond pas à l'urgence économique actuelle.

    Nos professeurs de hauts niveaux dans les domaines scientifiques déserteront nos universités pour l'étranger ou pour l'entreprise privée.

    Ce sommet sur l'éducation, dont tout nous montre que les résultats sont déjà écrits , sera un moyen pour le gouvernement de couper dans un secteur qui lui semble non névralgique, en même temps qu'une façon flatter son électorat plus à gauche.

    • Louka Paradis - Inscrit 10 novembre 2012 17 h 19

      Voilà exactement ce que décrit André Pratte dans son ouvrage "Les Oiseaux de malheur".
      Louka Paradis, Gatineau

    • Daniel Bérubé - Abonné 10 novembre 2012 23 h 05

      ...L'ingénierie, la pétrochimie sont actuellement dans le colimateur de la pensée québécoise, seuls les écologistes trouvant la faveur du public.

      Couper dans la qualité de l'enseignement et de la recherche de ces secteurs en particulier, n'aura pas beaucoup d'impact auprès de la population, qui oublie trop souvent que notre qualité de vie en est dépendante...

      Tout dépend de ce que l'on entend par qualité de vie...
      Je ne crois pas que les milliards reçus pour l'exploitation du gaz de shiste par exemple, ne m'apporte une qualité de vie beaucoup plus grande si je dois utiliser ces milliards dans les années à venir pour m'acheter de l'eau potable...

    • Raymond Labelle - Abonné 11 novembre 2012 08 h 36

      Martine Desjardins, présidente de la FEUQ, dans ses propositions d'examen des dépenses d'université, en tout cas dans ce texte qui représente son point de vue sur le sous-financement des universités, ne propose pas de toucher ni à la recherche, ni à l'enseignement.

      Référence au texte de Mme Desjardins dans mon intervention principale ci-dessus.

    • enid bertrand - Inscrit 11 novembre 2012 09 h 36

      @Luka Paradis

      Je trouve amusant de me faire traiter d'oiseaux de malheur. Probablement par le même genre de personne qui argumentait que sous un gouvernement conservateur, on réétablierait la peine de mort, et rendrait illégal l'avortement.

      Et qu'un péquiste lise André Pratte me surprend beaucoup. Je croyais qu'on n'y voyait que le diable en personne.

      Et si madame Desjardins ne mentionne pas de couper la recherche, il n'en a pas été de même de Gabriel-Nadeau dubois.

      Et actuellement, l'Asse est en maraudage intensif.

  • Marc Bourdeau - Abonné 11 novembre 2012 08 h 01

    compter les subventions!

    Tous les professeurs qui demandent des subventions le savent: s'ils n'ont pas d'étudiants aux étudies supérieures, les chances d'obtenir des subventions sont très diminuées. C'est ainsi depuis longtemps maintenant.

    La présence sur les demandes de subvetnions d'étudiants aux études supérieures comptent pour une très large part dans les cote que les organismes subventionnaires attrribuent aux demandes. Avec les publications, la participation aux congrès et colloques. Qui sont d'autres marques de l'importance (enfin, on peut dire) de la recherche à subventionner.

    Avoir des étudiants aux études supérieures (Maîtrise et Doctorat) est une nécessité.

    Et non seulement pour se mériter des subventions, mais aussi un professeur ne travaille pas dans son coin, il a une équipe, et les étudiants doivent être payés... à même la subvention du projet. Ce sont des bourses.

    Les universités ont d'ailleurs des normes à ce sujet pour éviter les dérapages...

    Le travail des contrats de recherche avec l'netreprise ou les administrations obésisent à la même logique.

    Sur quoi repose-t-elle la volonté des recteurs de ne pas compter l'argent de la recherche dans leurs budgets? Je vous laisse deviner.

    Mais ayez les yeux comme eux sur classement de Shanghai, la gloire, quoi!

    Notez aussi, que les hauts gestionnaires des universités proviennent de moins en moins des milieux universitaires. Ils sont des administrateurs avec, en tête, des critères d'administrateurs de la finance. Et ils en veulent aussi les salaires, et comme ce sont eux qui décident...

    • enid bertrand - Inscrit 11 novembre 2012 16 h 56

      Si je me souviens bien, le principal instigateur de l'Ilôt Voyageur était un professeur d'histoire, ancien chef du syndicat des professeurs de l'UQUAM.

      Un administrateur en finances auraient peut-être fait mieux.