Le retour du nationalisme conservateur

S’il faut en croire les politologues Jean-Marc Piotte et Jean-Pierre Couture, un réseau intellectuel de nationalistes conservateurs de choc serait à l’oeuvre au Québec et viserait, « au nom d’un passé mythifié et d’une nation surplombante et divinisée, [à] liquider l’héritage des multiples luttes pour la liberté, l’égalité et la solidarité qui ont traversé le Québec ». Les têtes d’affiche de cette « école cohérente » seraient Jacques Beauchemin, Joseph-Yvon Thériault, Éric Bédard, Marc Chevrier, Gilles Labelle et Stéphane Kelly. Leur objectif : en finir avec le pluralisme et le nationalisme civique afin de renouer avec le « vieux nationalisme canadien-français ». Telle est la thèse que soutiennent Piotte et Couture dans Les nouveaux visages du nationalisme conservateur au Québec.

Selon les deux politologues, la défaite référendaire du camp du Oui, en 1995, aurait fait ressortir deux courants dans le mouvement souverainiste. Le premier, qui occupe le devant de la scène de 1995 à 2007, regroupe les partisans du nationalisme civique et pluraliste (Gérard Bouchard, Michel Seymour, Micheline Labelle et quelques autres), qui définissent la nation québécoise « par des lois communes et l’usage du français comme langue publique commune ». Cette tendance trouve grâce aux yeux de Piotte et Couture.


Le deuxième courant, qui effectue une montée en puissance dans la foulée de la débâcle du Parti québécois en 2007 et du dépôt du rapport de la commission Bouchard-Taylor en 2008, réunit des intellectuels qui, selon Piotte et Couture, identifient « la nation québécoise à sa souche canadienne-française ». Sans nécessairement défendre un programme identique, ces penseurs partageraient des « dénominateurs communs » : « le passéisme, la critique conservatrice de la modernité, l’épistémologie idéaliste, l’oubli ou le rejet de l’apport des sciences sociales et l’euphémisation de leur conservatisme ».


Militants de gauche associés à la revue À bâbord !, qui défend des positions souvent très près de celles de Québec solidaire, Piotte et Couture rejettent cette seconde tendance, qu’ils assimilent à un « repli sur soi » et à une régression sociopolitique. Les critiques qu’ils lui réservent ont le mérite d’alimenter le débat, mais elles manquent de nuances et sont parfois empreintes de mauvaise foi.


D’une tradition à l’autre


Certains des auteurs analysés dans cet ouvrage peuvent, en effet, être assimilés au courant de la droite conservatrice. C’est le cas de l’historien Éric Bédard, des politologues Marc Chevrier et Gilles Labelle et, dans une moindre mesure, du sociologue Stéphane Kelly, quatre auteurs qui critiquent sévèrement, sous divers prétextes, le modèle québécois issu de la Révolution tranquille.


On ne peut, toutefois, ranger les sociologues Beauchemin et Thériault dans cette catégorie. Tous deux partisans de la social-démocratie, ce que reconnaissent au passage Piotte et Couture, ces sociologues plaident pour un attachement à une certaine tradition canadienne-française, mais leur projet relève d’une démarche de philosophie politique qui exclut un retour au modèle socioéconomique d’avant 1960 et qui montre que s’inscrire dans une tradition n’est pas nécessairement réactionnaire.


Il est vrai, comme l’écrivent Piotte et Couture, que, pour Thériault, « le sens d’une société, l’intention qui l’anime, réside dans la mémoire d’une tradition qui résiste à la modernité » et que, pour Beauchemin, « l’indépendance serait l’aboutissement heureux de notre survivance », mais cela ne fait pas pour autant de ces deux penseurs des clones intellectuels du maire Jean « la-la » Tremblay.


Selon Piotte et Couture, depuis 1960, « la nation canadienne-française n’est plus une réalité vivante » et s’y référer comme à une inspiration pour guider les débats d’aujourd’hui serait franchement réactionnaire, surtout quand on considère les traits ethnicistes, colonialistes, racistes, patriarcaux, homophobes, autoritaires et messianiques qui ont caractérisé cette tradition.


Piotte et Couture ne rejettent pas tous les recours au passé, mais ils proposent de renouer avec une autre histoire, « avec les patriotes, les rouges, le Refus global et les luttes du mouvement ouvrier ». Selon eux, et ils ont en cela partiellement raison, « la nation québécoise, qui s’est affirmée dans et depuis la Révolution tranquille, et le mouvement indépendantiste auquel elle a donné naissance auraient été impossibles sans cette critique impitoyable d’un passé replié sur la survivance ».


Beauchemin et Thériault développent une autre lecture de ce processus. Ils ne nient pas la pertinence de la Révolution tranquille, mais déplorent que, dans son mouvement, les Québécois francophones aient oublié « l’intention » qui anime leur histoire depuis le début. Piotte et Couture voient un progrès dans le rejet de l’idéologie de la survivance. Beauchemin et Thériault défendent plutôt la nécessité, pour que la nation québécoise garde son sens, de se réconcilier avec le passé canadien-français et critiquent le fait que le Québec, depuis 1960, se définisse essentiellement sur le mode de la rupture avec le passé au lieu de concevoir son projet d’émancipation nationale comme une modernisation de la survivance d’hier.


Dans Critique de l’américanité, son plus important essai, Thériault évoque « l’intentionnalité culturelle du Canada français » qui s’est développée dans la tension « entre les valeurs universalistes de la démocratie et les valeurs particularistes de défense de sa nationalité ». Selon lui, la nation québécoise perd son sens si elle néglige les secondes pour ne plus laisser place qu’à une société d’individus sans ancrage.


Beauchemin ne dit pas autre chose quand il plaide pour la nécessité d’un projet national conçu comme « un projet politique d’ensemble » qui rallie les identités fragmentées autour d’un horizon commun qui n’exclut pas, comme le suggèrent Piotte et Couture, les minorités, mais les invite plutôt à participer pleinement à la singulière aventure nationale québécoise.


À la fois polémique et savant, cet essai tendancieux pour lecteurs avertis nourrit malgré tout un débat fondamental pour l’avenir du Québec.


louisco@sympatico.ca

14 commentaires
  • Jacques Lafond - Inscrit 1 septembre 2012 18 h 28

    Nationalisme de droite

    Il est plus que temps qu'au Québec on se retrouve avec des nationalistes et des séparatistes de droite.

    Ces gens, se doivent d'avoir une forte voix au Québec et en dehors du Québec.

    Des gens modernes, dynamiques, capables de faire bouger les choses.

    Cela risque de faire changement de la vieille rengaine de go-gauche complètement déphasée de la réalité planétaire. Cela risque de faire changement des québécois naïfs, attendant les solutions pour tout venant du gouvernement. Cela risque de faire changement des thèmes comme démocratie (servi à toutes les sauces), droit et libertés, et distribution de la richesse (tellement illusoire et naïve)

    Un Québec libre moderne, dynamique, prospère; un Québec libre d’avenir avec des citoyens adultes ayant tous un rôle dans l’économie globale du Québec et dans sa prospérité.

    Et tout ça, en français québécois …

    Bravo …

    JL

    • Louis Farzam - Inscrit 2 septembre 2012 00 h 13

      Ouf...vous ne vous ferez pas d'amis ici avec ces éloges

  • Mathieu Normand - Inscrit 2 septembre 2012 08 h 14

    Clairement, les auteurs ont oublié Mathieu Bock-Côté, qui souligne depuis un bon bout de temps son nationalisme conservateur.

  • Pierre Bellefeuille - Inscrit 2 septembre 2012 10 h 33

    Ah! Le réalisme planétaire à la sauce conservatrice!

    Si vous désirez aborder la mondialisation néolibérale sauvage, où finalement le conservatisme furieux règne en maitre au sein des banques d’affaires spéculatives, où ces banques font la pluie et le beau temps partout sur la planète, où on déclare la guerre à coups de bombes à tous ceux n’entrant pas dans le modèle socio-économique conçu par et pour les les élites économiques de droite, de ce modèle je ne veux point, car il est trop violent structurellement.

    L’économie globale dérégulée n’est pas le mirage de prospérité que certains voudraient que nous croyions, loin de là. Dans les faits, en 2012, plus de 30 pays sont plus pauvres qu’ils ne l’étaient il y a 30 ans. D’immenses richesses se sont créées, elles se sont déplacées vers l’Asie, l’Inde et autres, là où on paie 10 à 100 fois moins cher pour la main-d’œuvre.

    Dans certaines usines de l’Inde, on peut s’offrir 250 employés pour 250 $ par jour! Dans ce contexte d’inégalité sociale, des gens comme Lucien Bouchard et d’autres l’appuyant au Conseil du patronat disent que les Québécois ne travaillent pas assez! Il faut le faire! Qui ici pourra compétitionner avec des salaires aussi bas en Inde et ailleurs?

    L’idéologie que soutenez, Monsieur Lafond, sans vous en rendre vraiment compte, dans un contexte de mondialisation dérégulée, sert des intérêts privés où on règne le grand esclavage contemporain.

    Matière à réflexion!

    À mon sens, le discours affairiste au niveau de la politique ne tient pas la route.

  • Line Merrette - Inscrite 2 septembre 2012 10 h 34

    contradiction dans les termes

    Je n'ai nulle envie de me faire renvoyer dans ma cuisine.

    Pour moi, être de drotie et être moderne, c'est uen contradiction dans les termes.

    Je rejete la xénophobie, la bigoterie qui caractérise souvent les gens de ce courant. J'ai assez débattu avec certains df'entre eux pour le savoir : leur modernité n'est qu'un masque.

    Je ne veux pas pour le Québec d'un Tea Party!

    • Catherine Paquet - Abonnée 3 septembre 2012 06 h 49

      Bravo, Mme Merrette. Il fallait le dire. La modernité peut très bien s'inspirer du passé, mais elle ne doit pas le dupliquer.

  • France Marcotte - Abonnée 3 septembre 2012 10 h 42

    À quand faire remonter l'intention?

    Avant ou après la rupture de la Révolution tranquille?

    «Piotte et Couture ne rejettent pas tous les recours au passé, mais ils proposent de renouer avec une autre histoire, « avec les patriotes, les rouges, le Refus global et les luttes du mouvement ouvrier ». Selon eux, et ils ont en cela partiellement raison, « la nation québécoise, qui s’est affirmée dans et depuis la Révolution tranquille, et le mouvement indépendantiste auquel elle a donné naissance auraient été impossibles sans cette critique impitoyable d’un passé replié sur la survivance ».«

    Partiellement raison?

    Beauchemin et Thériault [...] ne nient pas la pertinence de la Révolution tranquille, mais déplorent que, dans son mouvement, les Québécois francophones aient oublié « l’intention » qui anime leur histoire depuis le début.

    Depuis le tout début?

    «Dans Critique de l’américanité [...] Thériault évoque « l’intentionnalité culturelle du Canada français » qui s’est développée dans la tension « entre les valeurs universalistes de la démocratie et les valeurs particularistes de défense de sa nationalité ». Selon lui, la nation québécoise perd son sens si elle néglige les secondes pour ne plus laisser place qu’à une société d’individus sans ancrage.»

    Quand cette tension s'est-elle manifestée?
    En renouant avec une autre histoire que celle de la survivance, celle qui lui est ultérieure, la nation québécoise négligerait-elle vraiment les secondes valeurs, «les valeurs particularistes de défense de sa nationalité»?