Les miettes tombées de la table

Le ridicule de la situation n’échappe à personne. On a tous vu le film diffusé par Anonymous qui montre tout le gratin du 1 % des nantis de notre pays évoluant, avec aise, dans un décor d’un luxe inouï, digne d’une production hollywoodienne, sans l’ombre d’un doute sur son bon droit de faire ce qu’elle veut de son argent. La famille royale reçoit. Tout ce beau monde jurerait, sans hésitation et la main sur le coeur, que ce qu’il dépense dans la région permet au bon peuple d’en profiter d’une certaine façon et qu’il fait sa « juste part » avec des impôts à payer, même s’ils ne paieront tous que 200 $ de plus pour l’assurance-maladie du Québec, ce qui est la même somme que pour tous les autres citoyens québécois, même les plus pauvres. Parce que c’est la justice et que plus tout le monde est égal, mieux c’est pour tout le monde.

La fête peut continuer puisqu’on ne manquera jamais de rien et que la vie est plutôt facile. Tout le monde travaille pour tout le monde. On se rend volontiers service. On s’entraide. On ouvre des portes pour ceux qui en ont besoin, on recommande pour des postes payants, on fait des alliances, on livre la marchandise, mais on s’attend toujours à un retour d’ascenseur. Je te gratte le dos, tu grattes le mien… La table du vrai pouvoir déborde… Les miettes sont très recherchées. On est prêt à se mettre à genoux pour les ramasser.


À l’autre table, celle des étudiants, qui sert de cantine aux représentants des associations étudiantes en grève depuis près de 110 jours, c’est dans la dignité qu’on se fait dire qu’il n’y a plus rien à manger depuis longtemps, que les carottes sont cuites et que les casseroles vont devoir se trouver une autre justification, car elles ne serviront plus à donner à manger à qui que ce soit.


Si elle réussit bien à rouler les étudiants dans la farine pour la deuxième fois, elle sera sans doute invitée, elle aussi, à la prochaine grande fête des riches pour « service rendu ».


Les leaders étudiants, qui sont arrivés animés d’une belle confiance, dépérissent de jour en jour. Martine a avoué qu’ils avaient frappé un mur. Gabriel tient le coup même s’il a dû se dire cent fois qu’il vaudrait mieux quitter la table que de se faire offrir du pain noir à chaque repas. Léo n’est plus que l’ombre de lui-même. Il avait l’espoir de régler la question des droits de scolarité comme un dernier cadeau à faire à ses membres avant de quitter son poste de représentant de la FECQ. Il est peu probable que ça se fasse.


De la table de négociation, il ne tombe que des miettes vieilles de plusieurs mois, des nouilles trop cuites et réchauffées si souvent qu’on en arrive à ne plus pouvoir les regarder. Même la sauce 78, récemment mise sur le marché, n’a pas réussi à les rendre plus attrayantes. Les jeux sont faits. Rien ne va plus.


Il faudrait un miracle pour que les étudiants puissent en sortir gagnants.


Un jour, le maire Labeaume de Québec est entré dans le bureau du Jean Charest. Il en est ressorti un peu plus tard avec un engagement de quelques centaines de millions pour la construction d’un aréna à Québec. Charest avait sûrement trouvé tous ces millions dans sa petite cassette personnelle puisque le gouvernement n’a pas d’argent. C’est un refrain bien connu.


Depuis, ont défilé les sommes faramineuses qu’allait nous coûter le développement du Plan Nord, où monsieur Charest a proposé d’envoyer les étudiants chercher du travail, vous vous souvenez ? Je crois même que c’est ce jour-là que les demandes étudiantes sont devenues les demandes du peuple du Québec.


C’est ainsi que nous sommes devenus le 99 % d’une population qui ne veut plus être au service du 1 % qui ne nous laisse que les miettes. Nous voulons notre « juste part » du gâteau arrosé d’une bonne couche de respect pour ce 99 % qui a construit ce pays et qui s’est fait dire pendant tout ce temps qu’il était né pour un petit pain.


Nous tenons à la solidarité sociale qui nous unit. Nous tenons à nous redonner une démocratie véritable et pas juste une pâle imitation qu’on nous vante comme si c’était la merveille des merveilles. Nous tenons à l’éducation de nos enfants parce que nous tenons à briller parmi les peuples instruits du monde.


Pour ces objectifs, nous sommes prêts à nous mobiliser, nous sommes prêts à nous serrer un peu plus la ceinture s’il le faut, mais à condition qu’on cesse le gaspillage de l’argent que nous mettons en commun, nous sommes prêts à respecter les lois qui nous respectent, et nous sommes prêts à voter chaque fois qu’il le faudra. Comme maintenant, par exemple.

19 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 1 juin 2012 02 h 53

    Contre la société du spectacle...

    Qui a du temps à perdre à regarder une bande de «has been» parvenus fêter leur splendeur perdue! Pathétique!

  • François Delisle - Inscrit 1 juin 2012 08 h 08

    Un autre monde est possible

    Merci, Mme Payette pour cette excellent texte.

    Nous devons nous rappeler que le fatalisme néolibéral selon lequel il n'y a pas d'alternative à l'austérité, à la destruction de la solidarité sociale et à l'atomisation des citoyens en autant de consommateurs, est une erreur, un mensonge.

    C'est une idéologie vicieuse qui place l'économie au sommet de tout et lui offre le politique comme un outil. Replaçons le politique au sommet, établissons nos buts, nos moyens d'actions, et tout redevient possible.

  • Raymond Chalifoux - Abonné 1 juin 2012 09 h 27

    Merci "LISE"

    De vous lire, "ça me donne les bleus" comme disait feue ma mère...

    Vous manquez beaucoup, à la gouvernance du Québec: vous avez l'intelligence, la vision, l'étoffe...

    Quel dommage... Au moins, on écoutera très bientôt vos entrevues "commentées"...

    Merci encore!

  • G. Gilles Normand - Inscrit 1 juin 2012 09 h 44

    La philanthropie suspecte des hyper-nantis !

    Ces Belles Histoires au royaume de Sagard nous permettent de mieux mesurer notre degré de "servitude volontaire"...Qu'on se le dise: la ploutocratie libérale multiplie la multitude de plus en plus appauvrie pour mieux "asservir"! L'indécence mondaine du "jet set" financier nous rappelle l'époque des Borgias de la Renaissance et du machiavélisme. Le philanthropisme corporatif est trop souvent opportuniste et intéressé... notamment quand il est utilisé comme abri fiscal.
    La main droite qui "donne" est loin d'être ignorée par la main gauche dans la générosité ostentatoire ... Pourtant la rue interpelle pour davantage d'ÉQUITÉ SOCIALE (1% vs 99%) ! Il y a beaucoup de mégalomanie et d'auto-congratulation dans la Réserve des Grands Crus de Sagard !

  • Clement Bernard - Inscrit 1 juin 2012 09 h 52

    Cruising bar...

    Moi, ce n'est pas tant la réception en comme telle qui me dérange. Quand tu es milliardaire, que tu es nostalgique de la grande époque des rois de France et que tu peux te permettre de telles fantaisies, pourquoi pas?
    Mais quand je vois Jean Chrétien, le p'tit gars de Shawinigan et Lucien Bouchard, le p'tit gars de Jonquière parader dans leur costume de pingouin et se faire l'accolade, eux les grands ennemis politiques de jadis, je me sens vraiment mal à l'aise. Mais je me dis, ils sont retraités et à la retraite, tes convictions peuvent ramollir quelque peu.
    Et que dire de notre bon ami Brian Mulroney, accusé il n'y a pas si longtemps d'avoir accepté d'énormes pots de vin. De le voir souriant, chanter la pomme à Madame, on dirait qu'il fait vraiment partie de la famille et qu'il n'a aucune gêne de le montrer.
    Quant à Jean Charest, je me doutais des relations incestueuses qu'il avait avec les Desmarais, mais jamais à ce point. Assis à la table d'honneur il semblait tout à fait à l'aise avec les grands de ce monde, beaucoup plus cependant que lorsqu'il discute avec de vulgaires minus que sont les étudiants ou encore les minables de l'opposition.
    Et le bon peuple que doit-il penser de cette promiscuité malsaine?
    N'ayez crainte,les journaux biaisés et les slogans politiques auront tôt faits d'atténuer toutes les réserves qu'il pourrait avoir envers la mégalomanie des grands de ce monde.