Le nouvel ennemi public

En juillet 1990, Jacques Parizeau, alors chef de l’opposition, avait demandé au gouvernement Bourassa de prendre « toutes mesures nécessaires au dégagement du pont Mercier », qui était bloqué par les Mohawks de Kahnawake depuis deux semaines.

Malgré la frustration grandissante de la population blanche de Châteauguay, qui s’estimait prise en otage, M. Bourassa a refusé d’avoir recours à la force. Au total, le blocus a duré 50 jours, mais il s’est terminé sans effusion de sang. Ce jour-là, tout le monde a poussé un soupir de soulagement.


Il se trouve sans doute encore des gens qui sont d’avis que le gouvernement a fait preuve d’une impardonnable faiblesse à l’époque et qu’il aurait mieux valu risquer un carnage plutôt que de plier devant la violence. Pourtant, qui peut sérieusement prétendre aujourd’hui que la démocratie québécoise a pâti de la prudence de M. Bourassa ?


L’exercice du pouvoir a généralement - mais pas toujours - pour effet de renforcer le sens des responsabilités. Je ne crois pas que M. Parizeau aurait donné à la SQ l’ordre de donner l’assaut aux barricades mohawkes s’il avait été premier ministre.


Je tiens également François Legault pour un homme responsable. Dans l’opposition, il est facile de jouer les cow-boys pour se faire applaudir par les partisans de l’ordre à tout prix, mais j’ose penser que le chef de la CAQ garderait la tête froide s’il était à la place de Jean Charest.


Prendre « tous les moyens », c’est-à-dire utiliser la force policière, pour permettre aux étudiants qui le désirent de rentrer en classe dans les établissements où une majorité a voté en faveur de la grève ne pourrait qu’avoir pour effet d’aggraver une situation déjà dangereusement explosive.


Après les injonctions, les accusations d’outrage au tribunal vont placer la direction de ces établissements dans une situation impossible en les forçant à choisir entre l’obligation de respecter la loi et celle d’assurer la sécurité des étudiants et du personnel.


***
 

Il est clair depuis un bon moment que la crise actuelle ne peut être résolue par la voie judiciaire. Le ministre de la Justice, Jean-Marc Fournier, aura beau multiplier les sophismes, le courage politique ne consiste pas à se décharger de ses responsabilités sur les tribunaux.


Maintenant que la FECQ a rejeté à son tour l’entente de samedi dernier et que de nombreux étudiants se résignent à perdre leur session, l’espoir d’une solution négociée s’amenuise rapidement. Il faudra bientôt choisir entre une guerre d’usure, avec tous les risques que cela comporte, et le moratoire que réclament ceux qui arborent maintenant le carré blanc.


Renoncer ne serait-ce que temporairement à la hausse des droits de scolarité serait évidemment très mortifiant pour le gouvernement. Au dernier conseil général du PLQ, le premier ministre a bien fait rire les délégués en se moquant des moratoires que Pauline Marois réclame à tout propos.


Il est clair que le gouvernement a gagné le débat sur la hausse des droits de scolarité. Si besoin était, le sondage Léger Marketing-QMI, dont les résultats ont été publiés hier, confirme qu’une nette majorité de Québécois (60 %) approuve la hausse.


Il ne sert cependant à rien de gagner une bataille si c’est pour perdre la guerre. Aux yeux de la population, la question des droits de scolarité est devenue relativement secondaire. Ce qui lui importe est que le conflit et les perturbations qu’il entraîne cessent d’une manière ou d’une autre.


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La donnée la plus importante du sondage est que 71 % des personnes interrogées estiment que le gouvernement a mal géré le conflit, et la grogne pourrait encore augmenter si la saison touristique était bousillée. La CLASSE promet de nouveaux coups d’éclat au cours des prochaines semaines et le Grand Prix du Canada est déjà dans sa mire.


Aux prochaines élections, ce n’est pas la performance des associations étudiantes qui sera jugée, mais celle du gouvernement. D’ailleurs, il aurait peut-être avantage à ce que la hausse des droits de scolarité soit au coeur de la campagne électorale, plutôt que la corruption et les méthodes de financement du PLQ.


Tout au long de la semaine, Pauline Marois s’est faite aussi discrète que possible sur la grève étudiante. Depuis des semaines, le PQ y consacrait l’essentiel de la période de questions à l’Assemblée nationale. Cette semaine, on avait visiblement hâte de passer à autre chose.


Manifestement, la chef du PQ n’a aucune envie de faciliter une sortie de crise qui profiterait au gouvernement. Elle s’est donc contentée de ne plus nuire, demandant simplement au gouvernement de poursuivre les négociations avec les associations étudiantes.


Un autre sondage de Léger Marketing, réalisé celui-là pour le blogue de Jean-François Lisée, peut expliquer cet attentisme. Les francophones et les moins de 55 ans tendent à tenir le gouvernement pour responsable de l’échec du règlement de la crise plutôt que les associations étudiantes. Tout va donc très bien.

12 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 12 mai 2012 07 h 48

    Les humains des être tribaux

    Vous posez, les grands principes de la gouvernance humaine.
    Ce n'est pas une chose simple, car presque toujours les intérets privés priment sur les grands principes.
    C'est seulement quand la sommes des intérets privés se manifestent que l'on peut dire q'il y a concensus.
    Le corollaire est tres simple, les humains sont des etres tribaux et nous ne sommes pas pres d'en changer, vive le Québec libre

  • François Dugal - Inscrit 12 mai 2012 08 h 30

    Les leçons

    Les leçons de la crise:
    - Le gouvernement travaille pour les puissants.
    - La police les protègent.
    - L' éducation n'est valable que si elle produit des consommateurs qui ont un gros salaire et qui font «tourner la roue» de l'économie.
    - Les juges ne comprennent rien à la pédagogie.

    • Pierre Bellefeuille - Inscrit 12 mai 2012 11 h 18

      Dans le cadre de la crise étudiante, tous sont utilisés et salis par le gouvernement Charest à des fins électoralistes : les étudiant(e)s, les policier(ière)s, de larges tranches de la population s’opposant à d’autres groupes, etc. Les policiers sont aussi des parents ayant des enfants aux études, il ne faudrait pas l’oublier. J’ai eu une discussion récente, franche et ouverte, avec un policier qui reconnait que le gouvernement Charest salit tout le monde, alors qu’il aurait pu régler ce conflit beaucoup plus tôt.

      Diviser pour régner n’aura jamais été aussi vrai sous le gouvernement Charest!

      Si tous se reconnaissent comme étant salis par le gouvernement Charest, c’est déjà un très grand pas dans la bonne direction pour résoudre pacifiquement le conflit. Lorsque les gens comprennent qu’ils sont utilisés, et s’ils veulent s’en sortir, ils doivent tous collaborer pacifiquement à une même cause en reconnaissant le véritable élément perturbateur : Jean Charest et ses méthodes malhonnêtes.

  • Boisvert Nicolas - Inscrit 12 mai 2012 09 h 01

    L'opposition absente

    Parlant de Madame Marois,

    Depuis le début de ce conflit, il me semble qu'elle est molle et fait preuve de peu de leadership. Au lieu de se contenter de porter un carré rouge et de demander un moratoire, il me semble que si elle avait l'étoffe pour devenir la première Première Ministre, elle aurait dû dès le début trouver les moyens d'empêcher les libéraux de se rallier l'opinion publique dans ce dossier.

    Suite de dérapages dans les nombreux dossiers et manque total de contrôle sur les forces policières nous enfonçant peu à peu dans un état policier où les manifestations font l'objet de répressions sévères et où des vieux, des étudiants et des parents se font tabasser indistinctement des quelques casseurs infiltrées.

    Voilà une balle qu'une VRAIE opposition qui veut former le prochain gouvernement devrait saisir.

    • André Bissonnette - Abonné 12 mai 2012 11 h 57

      Cessez de vous en prendre à madame Marois. C'est Charest qui fait montre de peu de leadership.
      C'est dans son camp que se trouve la balle, mais John-James laisse pourrir la situation volontairement. Il a un agenda caché.

  • Gilles Théberge - Abonné 12 mai 2012 10 h 08

    @ Nicolas Boisvert

    Vous dites «il me semble qu'elle est molle et fait preuve de peu de leadership»

    Ce n'est pas un sujet nouveau. Le fabuliste avait déjà abordé le sujet. Voici ce qu'il en dit : «...suivez Mars, ou l'Amour, ou le Prince ;
    Allez, venez, courez ; demeurez en Province ;
    Prenez femme, Abbaye, Emploi, Gouvernement :
    Les gens en parleront, n'en doutez nullement».

    http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes

    Hé oui, les gens en parleront.

  • Jean Lapointe - Abonné 12 mai 2012 10 h 53

    Je vous trouve bien imprudent.

    «Il est clair que le gouvernement a gagné le débat sur la hausse des droits de scolarité. Si besoin était, le sondage Léger Marketing-QMI, dont les résultats ont été publiés hier, confirme qu’une nette majorité de Québécois (60 %) approuve la hausse.» dites-vous.

    Une première remarque:

    A ce que je sache ce n'est pas à un débat à quoi nous assistons mais bien plutôt à un rapport de forces entre le gouvernement qui veut imposer sa volonté par la force et des étudiants, des professeurs et de simples citoyens qui s'y opposent, les moyens pris variant selon les cas.

    Une deuxième remarque:

    Les sondages ne sont que des coups de sonde, tout le monde sait cela. Les résultats obtenus et déclarés peuvent être et doivent donc être interprétés de différentes façons et avec beaucoup de soin et de prudence.

    Ces résultats sont loin d 'être des certitudes.

    Je trouve donc pour le moins imprudent que vous déclariez qu'une nette majorité de Québécois approuverait la hausse des droits de scolarité.

    Ce n'est pas impossible mais c'est loin d'être une certitude pour un tas de raisons.

    Malheureusement, je crains que bien des gens qui vont vous lire reçoivent cela comme étant un fait établi alors que ce n'est loin d'être le cas à mon avis.

    Les conséquences peuvent être très regrettables.

    • Luc Archambault - Abonné 12 mai 2012 23 h 38

      Je crains fort que l'on puisse à bon droit affirmer à l'instar de Michel David que la bataille de l'opinion publique quant à la hausse des frais de scolarité a été bel et bien gagnée par le gouvernement de Jean Charest, et cela, de par l'erreur commise par les stratèges étudiant,es, mais cela serait un moindre mal, si elle n'avait pas été aussi le fait des seniors syndicaux et politiques.

      Cette erreur qui a abondé dans l'agenda des forces tentant de forcer la privatisation de l'éducation nationale des Québécois,es puisqu'elle a endossé le dictat du « coût nul » pour les contribuables, notamment en prétendant qu'on pouvait réinvestir massivement dans l'éducation post-secondaire, à « coût contribuable nul », simplement en corrigeant la sur&mal-administration universitaire et collégiale. Le ménage fait, les frais demeurent, on est ainsi parvenu à privatiser l'éducation nationale, de force, sans mandat électoral.

      Mais vous avez raison de prétendre que si la bataille de l'opinion a été gagnée, cela n'implique pas que la guerre l'a été.

      Mais pour la gagner cette guerre contre la privatisation forcée de l'éducation nationale, il faut corriger le tir et faire ce qu'il faut pour la contrer. De un, en la dénonçant. Les Québécois,es ne veulent pas de la privatisation forcée de la santé, de l'eau, de nos ressources naturelles, pourquoi voudraient-ils de la privatisation forcée de l'éducation nationale... ?

      Et pour cela, il faut prendre fait et cause pour le gel, avec pour visée, la gratuité scolaire, celle prévue dans le Rapport Parent et qui voulait mettre fin à la grande noirceur duplessiste...

      Pas étonnant qu'on s'en prenne au droit de grève étudiant... sous prétexte que la loi n'en règlemente pas l'usage... Nous voilà revenus 60 ans en arrière. Cette grève sera bel et bien pour la jeune génération, ce que la grève de l'amiante fut pour celles qui espèrent privatiser l'éducation nationale à « coût n