Le signe du printemps - L'outarde vole et le suicide plombe

Le printemps est la saison des suicides et ceux-ci s'accompagnent rarement d'un communiqué de presse pour les annoncer. Ah! les signes, dira-t-on. Il y avait sûrement un signe, comme le printemps qui nous ramène le cri des bernaches.
Photo: Le printemps est la saison des suicides et ceux-ci s'accompagnent rarement d'un communiqué de presse pour les annoncer. Ah! les signes, dira-t-on. Il y avait sûrement un signe, comme le printemps qui nous ramène le cri des bernaches.

Beau temps pour étendre. Ou se pendre. Le printemps est la saison des suicides et ceux-ci s'accompagnent rarement d'un communiqué de presse pour les annoncer. Ah! les signes, dira-t-on. Il y avait sûrement un signe, comme le printemps qui nous ramène le cri des bernaches. Généralement, la personne qui coule nous signale son envie d'en terminer et les mailles du filet social se resserrent, le CLSC rapplique avec ses bouées de sauvetage diplômées, le réseau s'agite.

Essayez de broyer du noir pour voir. Personne ne pourra vous arrêter. Et si vous allez suffisamment mal, vous ne serez même pas effleuré par l'idée de composer 1 866 APPELLE. On demande du secours lorsqu'on veut encore vivre.

Chaque printemps qui revient, je repense à mon père, ce matin d'avril où je suis allée manifester contre la guerre en Irak, enceinte de quatre mois, pleine de vie. Je l'ai eu au téléphone avant de partir: «Comment tu vas?» «Je ne vais pas bien, Josée. Je te passe ta mère.» C'était la première fois de mes 40 années d'existence que le paternel m'avouait qu'il n'allait pas bien. La dernière aussi. Le lendemain matin, tout avait basculé.

Un signe? Laissez-moi rire. J'y avais vu une lueur d'espoir. C'est bien pour dire comme on peut mal interpréter les signes du destin. Il m'aurait dit: «Je suis en train de nettoyer ma carabine» et j'aurais probablement pensé qu'il était un peu en avance pour la chasse aux oies. Voyez comme on peut flirter avec le déni ou l'optimisme.

Je sais, il y a des sujets plus jojos, moins tabous. Mais chaque fois que j'en entends se désoler à la radio et dans les journaux sur les suicidés et leur messaaaaaage, je ne peux m'empêcher de penser combien nous ne supportons pas de ne pas avoir le dernier mot.

Un suicide nous renvoie notre indifférence au visage. Le suicide parle davantage de ceux qui restent que de ceux qui sont partis, de leur affairement ou de la peur face au désespoir de l'autre.

Celui qui tire sa révérence est peut-être le plus lucide, le plus courageux, ou le plus désespéré, le plus sensible, le canari de la mine. Celui qui part protège souvent son entourage immédiat jusqu'à la fin et ne veut pas toujours qu'on le dissuade dans son projet libérateur. Et c'est sans parler des suicides déguisés, ces accidents qui n'en sont pas, ces vieux qui se laissent mourir parce qu'ils ont perdu «l'appétit de vivre».

Qu'on ne vienne pas me bassiner avec la «solution définitive à des problèmes temporaires». Temporaires? Qui a dit qu'une dépression est temporaire? Que le mal de vivre l'est aussi? Que la misère passerait? Que les souffrances ou la douleur s'apaiseraient? C'est vrai, il y a un médicament pour tout. Sauf pour ceux qui refusent de vivre avec un parachute.

Non, je ne suis pas parachutiste. Ni suicidaire. Je suis bien trop peureuse. Mais il m'est arrivé de flirter, comme tout le monde (?), avec l'idée.

Do not disturb


La dernière pièce écrite par le comédien Christian Bégin, Après moi, porte sur notre indifférence, le tissu social, ces drames banals qui se côtoient sans jamais se toucher, ce silence collectif devant la détresse qui ne se partage pas facilement. Son texte — excellent —, joué ces jours-ci par le collectif Les éternels pigistes (Isabelle Vincent, Patrice Coquereau, Marie Charlebois, Pier Paquette et Bégin), nous raconte l'histoire d'une rencontre qui pourrait ne jamais avoir lieu, d'un suicide qui aurait pu être évité, de l'indifférence des uns envers les autres, de la main tendue qui peut changer le cours des choses.

Après moi pose des questions: «Que fait-on pour l'autre?», «Veut-on vraiment savoir?», «Avec qui peut-on se délester?», «Sait-on jamais ce que porte le voisin?» On ressort de là touché et, finalement, plus conscient de la souffrance généralisée et du mensonge bien réparti. Oui, une main tendue peut faire une énorme différence.

Au final, c'est notre formidable capacité de vivre à côté de nos pompes et de faire semblant qui est questionnée. Dans un monde où il faut payer 90 $ pour être écouté 50 minutes (à moins de laisser de bons pourboires à la barmaid), le constat est dur. Et il pourrait laisser penser qu'il n'y a que la dépression pour pousser au suicide.

C'est une autre avenue qu'explore l'écrivain Philippe Besson dans son dernier roman Une bonne raison de se tuer. Laura, 45 ans, divorcée dont les enfants ont quitté la maison, se retrouve seule et dans la précarité, face à la fadeur de son existence, et décide d'en finir. Comme ça, pour rien, parce qu'il n'y a plus rien, justement.

«Elle est la femme sans histoire, la définition même de la femme sans histoire. [...] Elle se dit que cela ne fait pas d'elle une bonne candidate au suicide. Elle s'imagine que les gens qui se tuent le font parce qu'ils sont plongés dans de profondes dépressions et cherchent à y échapper, ou qu'ils affrontent des épreuves insurmontables, des coups du sort tellement atroces qu'ils ne peuvent y survivre. Elle suppose qu'ils ont voisiné trop longtemps avec l'obscurité, ou la violence, ou la désolation. Elle ne peut pas prétendre s'être approchée de leurs abîmes. Et cependant, elle a choisi de mettre fin à ses jours. Elle en conclut qu'on peut vouloir cesser de vivre simplement parce que la vie est fade.»

Le cas de Laura n'a pas été prévu. Et pourtant, on la comprend. Tous n'ont pas la force de caractère pour se réinventer, se découvrir une passion, donner un coup de roue au destin ou faire du bénévolat.

L'ultime politesse


C'est par politesse que l'on tait ses intentions, qu'on dissimule ses marécages sous le tapis, qu'on épargne aux autres le spectacle désolant de sa propre déchéance. Par orgueil aussi, peut-être. Par pudeur, un peu. Mais le civisme est pour beaucoup dans ces faux sourires, faux-semblants, faux-fuyants dans lesquels on s'emmure vivants tels des kamikazes résignés.

Si l'humour est la politesse du désespoir, alors le suicide est une exquise politesse qui a perdu le sens de l'humour.

Ou qui a perdu le sens de l'amour.

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cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com/cherejoblo

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Et les zestes


Tripé toute la semaine sur les chants et les cris d'oiseaux. Vous saviez, vous, que l'hirondelle trisse, l'alouette tirelire, la bécasse croule, la mésange zinzinule, la perdrix cacabe ou glousse, le merle flûte, jase ou babille, l'oie siffle, criaille ou cacarde? Il en va probablement de même pour la bernache. Quant au maire Stéphane Gendron, comme le paon, il braille ou il criaille.

Reçu
L'art de ne pas être un égoïste - Pour une éthique responsable, du populaire philosophe allemand Richard David Precht. Ce dernier essai (celui de l'année dernière portait sur l'amour) s'attarde à l'indifférence généralisée qui a engendré une crise économique, les dérives écologiques, le laisser-faire et le désengagement politique. «Parce que nous sommes la seule espèce animale qui réussit à avoir de bonnes intentions tout en n'en tenant pas compte. Parce que nous parvenons à faire deux poids deux mesures, selon qu'il s'agit de nous ou des autres. Parce que nous avons toujours une bonne excuse. Parce que nous sommes toujours enclins à polir l'image que nous avons de nous-mêmes. Et parce que nous commençons très tôt à nous exercer à nous défaire de toute responsabilité.» À lire si l'on croit encore à l'empathie et à la cohérence.

Acheté
Nouveau projet, le magazine philosophique bimestriel de l'heure dont le premier numéro s'intéresse à «(Sur)vivre au 21e siècle». Le thème est bien campé. Peut-on y vivre ou doit-on y survivre? On vous parlera de slow politics, du surmenage parental, de la contre-agriculture, d'environnement mental (le bruit est une source de pollution mentale sous-estimée, j'ajoute). Un texte tout à fait contemporain et juste sur l'ampleur de nos échecs amoureux. De quoi tenir encore six mois, jusqu'à la prochaine parution. Ça se vend comme des p'tits ponchos, m'a dit mon libraire. J'y ai même vu le mot «devoir» dans l'intro de Nicolas Langelier. Je ne peux pas croire qu'on y reviennne. Y a de l'espoir. nouveauprojet.com.

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JoBLOG


Les tableaux intimes de Paule

Un film autobiographique qui raconte ses états d'âme et ne fait pas de mystère sur la solitude, la dépression, les pertes et les deuils, les pensées suicidaires aussi. Les Trente tableaux de Paule Baillargeon nous invitent dans son monde, son féminisme, sa folie, sa pulsion de vie. Entre fragilité du papier et force du pinceau, il y a l'artiste qui se livre avec des réflexions intimes sur le passage du temps et la trace qu'on laisse derrière soi, enfants, amours ou dessins. Tout ça à la fois.

En salle aujourd'hui et demain à l'Excentris, en présence de la réalisatrice.

On ne mourra pas d'en parler

Un autre documentaire qui mérite le détour, celui de Violette Daneau, porte sur la mort, celle qu'on fuit, celle dont on évite de parler, à laquelle on ne veut jamais penser. Propulsée par un besoin de comprendre notre rapport à la mort, la réalisatrice a interviewé de vieux sages (dont le père Benoît Lacroix), des mourants, des accompagnateurs, même une femme qui donne des ateliers de dernière année de vie, un entraînement à vivre (et mourir) comme si c'était le dernier tour de piste.

Le témoignage de l'infirmière, ex-accompagnante en soins palliatifs qui se retrouve à son tour au seuil de la mort, est particulièrement vibrant. En fait, tout sonne vrai dans ce film. Et c'est la grande leçon de l'heure de vérité.

Se préparer aux adieux est un exercice mental auquel peu de gens se livrent. Et pourtant, c'est probablement le seul qui soit valable. Merci à Violette Daneau pour cette fenêtre ouverte sur la vie. Au cinéma Beaubien dès aujourd'hui.

http://fr.chatelaine.com/blogues/jo_blogue

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«La politesse, c'est l'indifférence organisée.»
- Valéry

«Le seul vrai problème philosophique ce n'est pas le suicide, c'est de savoir pourquoi on ne peut pas se suicider.»
- Louis Gauthier
12 commentaires
  • François Desjardins - Inscrit 23 mars 2012 06 h 18

    J'adore vos articles...

    Je vous lance ça, comme ça, sans plus d'explications: parfois, pour ceux qui désespèrent il ne manque que de ces petites choses, faciles a donner, mais qu'on oublie de donner, dont on ignore l'importance, parce que justement, on est «à côté de nos pompes».

    Les désespérés souffrent souvent d'une immense soif même d'une «petite chose».

    • Sylvain Perreault - Inscrit 23 mars 2012 10 h 03

      J'ai perdu mon fils aîné, il y a près de 6 ans. Au beau milieu du printemps, saison de la « renaissance. » Cultiver l'espoir et arracher le chiendent...

      Merci pour ce commentaire simple mais si vrai. ll faut parfois se « mêler » de la vie des autres... quand on la sent menacée. Politesse et détresse sont incompatibles !

  • fruitloops - Inscrit 23 mars 2012 10 h 14

    Le canari de la mine…

    Il ne manque qu’un zeste de Cioran, celui qui s’est défénestré en se demandant (sans doute) pourquoi il ne l’avait pas fait plus tôt.

    Et une belle image : le canari de la mine…

  • Huguette Proulx - Abonnée 23 mars 2012 10 h 16

    Tellement juste...

    Depuis que je vous lis - Le Devoir, Twitter - j'admire votre plume, la justesse de vos réflexions, votre intuition et votre perspicacité. Mais aujourd'hui, je suis plus touchée encore.

    Vous avez exprimé si justement ce que je pense depuis longtemps sans le dire. J'ai toujours pensé que les messages du genre "Appelez à l'aide si vous souffrez trop " manquent le but cruellement. - On demande du secours quand on veut encore vivre - comme vous l'exprimez si bien. C'est aussi mon avis.

    La détresse ordinaire, fidèle compagne de chaque jour, celle d'une vie trop vide, celle qu'on dissimule par politesse, pour ménager amis, amours et progéniture (ils ne sauraient qu'en faire de toute façon) n'est pas très glamour. Merci d'exprimer publiquement que c'est bien souvent celle-là qui plombe les jours.

    Merci de nous sensibilliser à ce tabou, car c'en est un, en ce début de printemps. Merci au nom de tous ceux qui se sentent exclus de l'effervescence ambiante .

  • Sylvain Perreault - Inscrit 23 mars 2012 11 h 50

    Propos irresponsable

    Ce matin, j'ai relu plusieurs fois l'article de Josée Blanchette. Le noir et l'espoir s'y côtoient, mais je trouve ce paragraphe « dérangeant » et irresponsable.

    « Essayez de broyer du noir pour voir. Personne ne pourra vous arrêter. Et si vous allez suffisamment mal, vous ne serez même pas effleuré par l'idée de composer 1 866 APPELLE. On demande du secours lorsqu'on veut encore vivre. »

    On ne badine pas avec un sujet aussi grave, même si on a perdu son père de façon violente. La ligne entre le désir de vivre et de mourir devient parfois si mince que l'on peut penser qu'un appel à une ligne d'aide est inutile, voire futile. Mais, pour l'avoir fait à quelques reprises depuis le suicide de mon fils, j'y vois une façon de déstabiliser la pensée suicidaire en formation. Je suis l'exemple vivant que l'on peut appeler quand la mort a commencé à tisser sa toile dans notre tête. Un peu de respect pour le travail réalisé par les bénévoles qui sauvent des vies chaque jour.

    • Michel Leclaire - Inscrit 23 mars 2012 13 h 29

      Absolument! Pour l'avoir vécu, il est absolument vrais que l'on appelle que si l'on veux vivre.

  • Lorraine Jeanne Couture - Inscrite 23 mars 2012 14 h 43

    Alternative

    Il y a une alternative à la corde, à « la bouche d’un pistolet », à la défenestration.

    La personne désespérée peut être guérie par la foi et libérée par l’espérance.

    Jules Barbey d’Aurevilly écrivit à Baudelaire : « Il ne vous reste plus qu’à choisir entre la bouche d’un pistolet ou les pieds de la croix. »

    Baudelaire, le poète maudit est mort chrétien.

    Lorraine Couture

    • Pierre Laberge - Inscrit 23 mars 2012 17 h 52

      Chrétien ? oui, a la dernière minute peut-être...
      Sauf que toute sa vie il a cherché à se tuer de toute les façons possibles. Il était suicidaire mais son suicide fût plutôt lent: opium, alcool et syphillis non soignée. On ne peut pas dire qu'il a déjà espéré en la rédemption humaine. C'était un misantrope mélancolique et excessif, mais génial.
      La vie n'a pas la même importance pour tous Mme Lorraine, parfois la complexion de certaines personnes fait qu'ils ont peu d'attachement à la vie, ce n'est pas une maladie, c'est parfois la singularité de la personne qui en fait un candidat au suicide.
      Je ne fais pas l'apologie du suicide, je suis d'accord avec Josée que l'aide au suicide ne peut atteindre ceux qui ont vraiment décider d'en finir (après mûre réflexion)