L'obsession conservatrice de Bock-Côté

Énergique commentateur de la scène politique québécoise, le sociologue Mathieu Bock-Côté est un indépendantiste déprimé. Dans Fin de cycle. Aux origines du malaise politique québécois, il constate, avec une certaine tristesse, l'échec du souverainisme tel qu'il a été pensé depuis 1960 et le désarroi que cet inachèvement engendre dans la société québécoise. La souveraineté n'est pas advenue, mais les fédéralistes d'ici, qui souhaitaient un arrangement satisfaisant pour le Québec dans la fédération, n'ont pas gagné non plus. D'où le malaise.

Bock-Côté, contrairement à d'autres, n'en tire pas la conclusion que cette question est dépassée et qu'il faudrait maintenant passer à autre chose. «Le jour, écrit-il, où le peuple québécois renoncera définitivement à l'idée d'indépendance, ou qu'il la considérera comme totalement impraticable [...], un ressort identitaire profond se brisera chez lui, qui enclenchera une dynamique de folklorisation le conduisant à une agonie politique lente donnant un nouveau visage à ce que Hubert Aquin avait appelé la fatigue culturelle du Canada français.»

Afin d'éviter toute ambiguïté quant à ses convictions profondes, Bock-Côté réaffirme son credo fondamental. «Le Québec est notre seul pays, écrit-il. Nous n'en avons pas d'autres. C'est le seul endroit dans le monde où nous pouvons exister comme un peuple normal. Avoir un pays n'est pas un gadget identitaire parmi d'autres. C'est la condition même de notre participation au monde en notre propre nom.» Voilà qui a le mérite d'être clair et juste.

Or le problème, selon Bock-Côté, c'est que cet «appel de la patrie» n'est plus entendu. La question nationale lasse les Québécois qui, désemparés, se cherchent, en refusant les étiquettes idéologiques. Ce pragmatisme, écrit pourtant le sociologue, «ne propose rien de mieux qu'une gestion raisonnable et responsable de notre déclin».

Sur la base de ce douloureux constat, Bock-Côté avance sa proposition principale selon laquelle un ressaisissement du Québec passe par «une révolte du sens commun contre la déconstruction de l'identité nationale», par une réappropriation du «vieux fond bleu de la société québécoise», par «la reconstitution d'un conservatisme moderne, reconnaissant l'héritage de la Révolution tranquille mais qui s'attacherait à le débarrasser de son utopisme technocratique».

Le cycle évoqué dans le titre de cet ouvrage et qui s'achève, c'est celui qui a commencé avec la Révolution tranquille et qui liait libération nationale et libération sociale. Le «mythe de la Grande Noirceur», créé notamment par les intellectuels de Cité libre et repris par les nationalistes progressistes, impose alors de mettre tout le passé canadien-français en procès. Dans cette logique, il faut non seulement se déprendre du Canada anglais, mais aussi du Canada français pour faire advenir un Québec libre et moderne. «Nous comprenons maintenant les effets pervers de cette émancipation sans tradition, de cette société qui confond la confiance en l'avenir avec la détestation du passé», affirme Bock-Côté.

Le souverainisme, selon le sociologue, se serait donc égaré en ne devenant «que la poursuite du progressisme par d'autres moyens». Alors qu'il trouvait sa légitimité dans une expérience historique et un substrat identitaire, ceux de «la majorité historique francophone», il se serait dénaturé, surtout après 1995, en se dénationalisant pour se fonder sur une affirmation des valeurs du Québec. Ces dernières, disait-on, étaient plutôt de gauche, alors que celles du Canada étaient plutôt de droite, raison pour laquelle la souveraineté s'imposait. Non plus tant, donc, pour affirmer une identité historiquement fondée que pour réaliser un projet de société différent.

Or, quand ce projet social-démocrate commence à connaître des ratés, il est inévitable que le projet de souveraineté, qui lui est désormais directement associé, perde des plumes, explique Bock-Côté. De plus, l'abandon par les élites souverainistes du discours identitaire aurait achevé de discréditer leur projet. Au moment de la crise des accommodements raisonnables, alors qu'un vieux fond conservateur renaît, ces élites s'en dissocient et refusent d'y reconnaître un élan national porteur.

Cette thèse selon laquelle le «virus idéologique» du progressisme serait la cause de l'échec du souverainisme est très contestable. Bock-Côté affirme, par exemple, que les élites souverainistes auraient fait fausse route en abandonnant «une définition substantielle de l'identité collective engendrée par l'expérience historique majoritaire» pour lui substituer des valeurs communes universalistes, comme le français, langue officielle, la démocratie, les droits fondamentaux, la laïcité, le pluralisme, la solidarité, etc.

Le sociologue évo-que même à quelques reprises «la désoccidentalisation de l'identité québécoise». Les valeurs précédemment mentionnées sont pourtant l'honneur de la civilisation occidentale et sont enracinées dans l'histoire du Québec. Associées à la défense du français — «tout le reste est accroché à cet élément essentiel, en découle ou nous y ramène infailliblement», écrivait René Lévesque dans Option Québec —, elles sont aussi l'honneur de l'évolution du Québec et du mouvement souverainiste.

À quoi Bock-Côté fait-il donc référence quand il répète que le souverainisme néglige le discours identitaire et se désoccidentalise? À l'effacement de l'héritage catholique? Ce processus concerne tout l'Occident, justement, et n'explique certes pas l'échec du projet de souveraineté. À l'adhésion au multiculturalisme? Le PQ est contre. Au mépris de ce qu'il appelle le «sens commun»? Cette formule est un mantra qui ne signifie rien. De même, quand Bock-Côté conclut à la relative faillite de la social-démocratie québécoise, il relaie bêtement une opinion qu'un ouvrage de Jean-François Lisée vient de détruire.

Bock-Côté a raison de rappeler que la souveraineté, en soi, n'est ni de gauche ni de droite (ce que Québec solidaire refuse d'accepter), mais il a tort de croire que le progressisme est son talon d'Achille et qu'un virage conservateur s'impose pour la sauver. L'expérience historique du Québec, à laquelle il est si attaché, a mené à ça: sauf exception, ce ne sont pas les conservateurs qui croient à sa nécessité, mais les sociaux-démocrates.

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louisco@sympatico.ca

43 commentaires
  • Matulu Tremblay - Inscrit 25 février 2012 01 h 17

    J'irai sûrement

    Me procurer cet ouvrage de Monsieur Bock-Côté.
    C'est tellement rafraîchissant de voir une nouvelle tête dans notre paysage socio-politique.

    Le monsieur est loin d'être insignifiant. Ça fait quelques années qu'on le voit, un peu, pas assez, dans nos médias.

    Enfin!

    Bienvenu Monsieur Bock-Côté. Vous êtes trop peu nombreux de votre calibre.

  • Alexandre Dionne - Inscrit 25 février 2012 04 h 31

    BRAVO M. Cornellier !

    Trois ajouts simples :

    1) Contrairement à la laïcité " ouverte " toute à la sauce multiculturaliste, les sociaux-démocrates souverainistes sont pour une laïcité ouverte à l'identité majoritaire (justement !), donc cohérente avec les valeurs inscrites au fronton des Chartes (ca et qc), à commencer par l'égalité fondamentale des sexes et, pour cela notamment, la neutralité religieuse de l'État. En somme, contrairement aux trudeauistes canadiens et à la " mauvaise conscience " (historico-identitaire, non plus de gauche, ni de droite) qu'ils ont générée dans le discours souverainiste depuis la déclaration malheureuse de M. Parizeau en '95, les souverainistes socio-démocrates sont pour un Québec souverain " interculturel " : l'interculturalisme, donnant préséance aux " fondamentaux " de la majorité dont parlait justement Bock-Côté !

    2) Évidemment, MBC n'a pas tout faux sur la diabolisation du nationalisme de conservation déployé par le post-patriotisme et post-rougisme jusqu'à Maurice Duplessis et l'Union Nationale : il faut nuancer, ou ne pas se perdre dans la polysémie des mots, car une certaine " libération " (anti-fédérale) a réellement animé ce nationalisme bleu dit de conservation ;

    3) Les socio-démocrates du souverainisme ont, par leur intentionnalisme de la détermination étatiste de la nation (école historique de Mtl et partis souverainistes-indépendantistes, RIN, MSA, etc.), effectivement propulsé plus que le nationalisme conservateur le rêve de MBC ! Parmi les Québécois-es actuels qui y réfléchissent, la division, le doute et le désaccord sur le progressisme social-démocratique du modèle québécois et sur le national-souverainisme, ne sont pas encore prépondérants.

  • Marcel Bernier - Inscrit 25 février 2012 06 h 11

    Une obsession calamiteuse...

    Nous continuons notre marche vers notre destin comme peuple et c'est très bien comme ça.
    On dit que le conservatisme tend vers la réaction : il s'oppose aux réformes politiques et sociales. À l'origine, le mot «réactionnaires» désignait ceux qui s'opposaient à la Révolution française. L'un de ceux-ci, Edmund Burke, que M. Bock-Côté admire, considérait les révolutionnaires comme des idéologues fanatiques, poussés par l'idéalisme à rejeter tout ce qui avait fonctionné auparavant.
    Dans sa posture du clerc, notre doctorant voit de même la Révolution tranquille comme une réaction au mythe de la Grande Noirceur (quand on n'a pas vécu une telle période, cela devient effectivement un mythe!). C'est, en l'espèce, une posture d'intellectuel imitant la démarche d'un penseur du passé (en ce cas-ci, une dépréciation d'une révolution).

  • Marcel Bernier - Inscrit 25 février 2012 06 h 23

    Une obsession calamiteuse II...

    Les critiques considèrent la vénération du conservatisme pour le passé comme une nostalgie maladive, reflétant un certain cynisme sur la façon dont les choses se passent dans le présent et un certain pessimisme sur les perspectives d'amélioration.
    Il y a ceux qui sont progressistes socialement et enthousiasmés par l'idée de réforme et d'amélioration de la société. Par contre, l'instinct du conservatisme est de considérer les êtres humains comme étant essentiellement faibles et centrés sur eux-mêmes et, donc, le principal objectif d'une société bien dirigée est de maintenir l'ordre et la stabilité.
    En ce sens, le conservatisme est la méfiance à l'égard du peuple tempérée par la peur.
    On peut même caricaturer le conservateur comme un réactionnaire rigide, fossilisé dans un passé idéalisé et ne voulant pas s'éveiller aux réalités actuelles.

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 25 février 2012 06 h 48

    Bock-Coté est un génie

    J'ai beau chercher parmi nos chroniqueux, nos gérants d'estrade qui n'en finissent plus de nous dire à quel point on est pauvre et qu'on est passé à autre chose, pas un seul n'arrive à la cheville de Bock-Coté. Quelle puissante d'analyse ce mec!

    Une seule critique: si le Québec est effectivement le seul endroit au monde où nous sommes chez nous, notre peuple ne se limite uniquement aux frontières du Québec. Pensez à Céline Dion en Floride, à Luc Plamondon en Suisse, à Geveniève Bujold à Los Angeles ou à Yann Martel à Saskatoon. Notre peuple est partout dans le monde, comme les Juifs, les Italiens ou les Irlandais.