La photographie, diffusée la semaine dernière par les agences de presse, d'une Égyptienne couverte d'un niqab et montrant le bout de son doigt taché d'encre bleue — preuve qu'elle a voté — résume à elle seule les espoirs, mais aussi les ambiguïtés et les peurs associés à l'avènement du vote libre dans le monde arabe.

Cette femme a voté, lors d'un scrutin où le pluralisme était réel, malgré une désorganisation des partis laïques (socialistes ou libéraux) qui a manifestement profité aux formations islamistes. Des islamistes qui — au Caire et à Alexandrie — ont «fait sortir le vote» aussi efficacement que les troupes de Stephen Harper, le 2 mai 2011 dans la grande ceinture de Toronto.

Elle a voté dans des conditions où le niveau «technique» du scrutin était acceptable, la violence minime — malgré les événements encore tout frais de la place Tahrir — et le décompte honnête. Avec — ne l'oublions jamais — un encadrement scrupuleux des forces armées autour des bureaux de vote. Un vrai scrutin... bien que sous influence islamiste et militaire.

Mais cette femme a aussi exercé son droit de citoyenne dans une tenue que plusieurs associent à l'oppression sexiste et dans des rangées scrupuleusement distinctes de celles des hommes... ce qui sent la discrimination.

De plus, elle a probablement choisi, dans le secret de l'urne — si le vote féminin a suivi les mêmes tendances que le vote masculin, ce qui est plausible —, les Frères musulmans ou des salafistes. De quoi laisser l'observateur occidental perplexe...

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D'où les titres alarmistes de la presse occidentale des derniers jours... «Maroc, Égypte: les barbus balaient tout sur leur passage.» «Égypte, la marée verte déborde.» «Après le printemps arabe, un hiver islamiste?»

Au Maroc, le 25 novembre, la principale formation islamiste, le Parti de la justice et du développement, est arrivée au premier rang, décrochant 27 % des sièges.

En Égypte les 28 et 29 novembre — pour le premier de trois tours de scrutin, qui couvrait les deux grandes villes du Caire et d'Alexandrie —, on attendait les Frères musulmans en tête. Ils y sont: 37 % des voix au Parti de la liberté et de la justice.

Mais la surprise est venue de la percée des tenants les plus radicaux de l'islam politique: 24 % au parti salafiste al-Nour. Des gens qui — à l'opposé des Frères musulmans — ne se prêtent au jeu électoral, de leur propre aveu, que dans une perspective tactique. Car pour eux, seuls Allah et le Coran peuvent dicter la loi.

Ce qui ne fait pas moins de 61 % pour ces deux partis islamiques, arrivés respectivement premier et deuxième! Et puis rappelons qu'en Tunisie, en octobre, Ennahda avait obtenu 37 % des suffrages à l'élection de l'Assemblée constituante (pour 41 % des sièges).

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On commence donc à avoir une idée plus précise de l'influence des partis religieux dans l'espace démocratique libéré par les révolutions tunisienne et égyptienne. Un rôle majeur, qui instille le doute sur la véritable portée libératrice de ces exercices électoraux.

Pourtant, si l'on y regarde de plus près, on peut continuer de penser qu'aucun de ces pays ne se dirige là où se trouvent aujourd'hui l'Iran ou l'Arabie saoudite: deux modèles du passé, qui donnent des signes d'essoufflement, particulièrement la République islamique iranienne.

En Tunisie, les islamistes se sont alliés à deux formations laïques qui lui permettent d'avoir la majorité à la Constituante, et dont on peut espérer qu'elles ne laisseront pas passer des atteintes aux conquêtes laïques du pays. Sans oublier les autres formations, dans l'opposition, qui ensemble représentent quelque 40 % des électeurs.

À Rabat, le parti d'Abdelilah Benkirane, avec son gros quart des suffrages, ne sera pas hégémonique. Il se laissera volontiers «coopter» par le système de pouvoir organisé autour du roi. Au Maroc, il n'y a pas eu de révolution... et il n'y en aura pas davantage avec ces islamistes-là.

Reste le cas de l'Égypte, qui n'est pas le moindre. Si l'on peut espérer — comme pour Ennahda en Tunisie — une «socialisation démocratique» des Frères musulmans par un environnement pluraliste, par le réalisme géopolitique et les nécessités économiques, il reste que près d'un quart des électeurs ont appuyé de vrais fondamentalistes réactionnaires.

Motif d'espoir: la direction de la Confrérie a promis qu'il n'était pas question de s'allier au Parlement avec ces boutefeux. Même en Égypte, un compromis au centre — avec les laïques comme partenaires — reste possible.

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses textes à l'adresse http://blogues.radio-canada.ca/correspondants
3 commentaires
  • Jean-Pierre Audet - Abonné 5 décembre 2011 13 h 17

    Craintes et espoirs ?

    Les salafistes (boutefeux) représentent le plus grand motif de crainte. Pour ce qui est des espoirs pour l'avenir de Égypte, je reste sceptique : les Frères musulmans, qui pour le moment cachent leur côté givré :-), vont-ils longtemps éviter de s'allier aux «boutefeux» et garder les laïques comme partenaires ? Il est permis de conserver un petit doute à ce sujet.

  • Bernard Terreault - Abonné 5 décembre 2011 13 h 41

    Laisser faire

    Il y a seulement une génération il y avait des gouvernements fascistes dans trois pays d'Europe du Sud et des gouvernements communistes dans six pays d'Europe de l'Est. Toutes ces dictatures se sont effondrées d'elles-mêmes. De même en Amérique latine. La meilleure façon de maintenir des réactionnaires et des ennemis de la démocratie dans les pays arabes (ou ailleurs) c'est de se mêler de leurs affaires, ce qui ne fait que les braquer

  • Roland Berger - Inscrit 5 décembre 2011 14 h 37

    Comme ici ou presque

    La situation décrire par Monsieur Brousseau ne diffère pas tellement de celle du Canada et du Québec. Dans l'Ouest canadien, ce sont les idéologies religieuses qui déterminent les politiques. Au Québec, l'Église a appris à se cacher pour diriger la politique. Elle nous a poussé un Charles Taylor qui a réussi à stopper la marche du Québec vers un État vraiment laïc. Et ce au nom de la tolérance envers les religions. Bu.... !
    Roland Berger