Sur la ligne de métro numéro 11 à Paris qui relie les Halles à la Porte des Lilas, il m'arrive de tomber sur un élève qui lit La princesse de Clèves ou L'étranger. Bien sûr, ils sont moins nombreux que ceux qui écoutent du rap dans leur baladeur. Mais, ils existent quand même. Comme existent ces professeurs que j'observe du coin de l'œil, assis sur la banquette avec un gros cartable sur les genoux. Ils corrigent les dissertations de leurs élèves sur ces mêmes romans de Madame de Lafayette et de Camus. Il faut les voir tracer minutieusement à l'encre rouge leurs commentaires dans la marge. On voudrait se pencher au-dessus de leur épaule pour lire les encouragements et les critiques qu'ils professent à ces jeunes esprits.

À chaque rentrée scolaire, la petite librairie de mon quartier sur l'avenue Gambetta déborde de piles de livres destinés aux élèves. Ceux-ci y font la queue avec leurs parents pour acheter Eugénie Grandet de Balzac, Les lettres persanes de Montesquieu ou Les trois contes de Flaubert. À l'heure où le débat s'amorce au Québec, rappelons que la France fait partie de ces pays où le ministère de l'Éducation n'hésite pas à proposer pour chaque année scolaire une liste exhaustive d'oeuvres littéraires. Les professeurs sont libres de s'en inspirer ou pas, mais ils savent ainsi quels ouvrages sont jugés essentiels à la formation des élèves. L'étude d'extraits de certains d'entre eux est même parfois obligatoire. Tremblay, Godbout et Miron sont notamment au programme des lycées (cégep).

Dans le débat qui s'amorce au Québec, une chose est étonnante. Partout il est question du «plaisir», du «désir», de ce «qui va plaire», «intéresser», «sera apprécié», va «toucher» ou «émouvoir» les élèves. Jamais de ce qui importe. À lire ce qui s'écrit, on a l'impression que la littérature n'est au fond qu'un agréable passe-temps pour gens cultivés.

Ne croyez pas que je dédaigne le plaisir, mais si la littérature ne devait être qu'un «plaisir», une manière de se divertir ou de bien «perler» comme le laissent croire tant de ses défenseurs, il faudrait, je le dis brutalement, se dépêcher de la chasser des écoles. Et c'est probablement parce que, en haut lieu, on la considère déjà ainsi qu'elle est pratiquement disparue des programmes. Quand on ne la remplace pas par une série de succédanés, des articles de journaux à la «twittérature».

Il y a une raison simple à cette disparition. C'est qu'on ne perçoit plus la littérature comme une façon d'appréhender le monde, de le comprendre et d'en explorer la complexité. Si la littérature doit avoir sa place à l'école, c'est pour cela et pour rien d'autre. Et c'est parce que, pour ce faire, certains livres seront toujours plus essentiels que d'autres, qu'ils devraient êtres étudiés en priorité. Peu importe qu'ils plaisent ou non aux jeunes, aux immigrants, à la plèbe ou aux dames cultivées d'Outremont. Se demande-t-on si la règle de trois et le théorème de Pythagore sont «plaisants», «distrayants» et «proches de la réalité des jeunes»?

On frémit à entendre cette enseignante citée dans Le Devoir expliquer qu'elle n'a jamais pu enseigner la poésie à ses élèves. Comme si tout n'était qu'une question de «goût». Ne pas enseigner la poésie aux élèves, c'est d'abord ne pas respecter le programme, ce à quoi tout enseignant est tenu. C'est ensuite priver les élèves de toute une compréhension du monde et de leur langue.

L'écrivain Renaud Camus écrit que la syntaxe, c'est «l'autre dans la langue». C'est-à-dire ce qui nous oblige à tenir compte des autres qui nous écoutent et à ne pas nous contenter de parler pour notre petite coterie ou pour nous-mêmes — comme les médias dits «sociaux» nous y incitent tant. On pourrait dire que la littérature, comme l'histoire, les mathématiques ou la géographie, est ce qui oblige l'enfant à sortir de son petit monde immédiat. Voilà pourquoi elle devrait être au coeur de l'apprentissage du français dès le plus jeune âge.

Mais nos pédagogues préfèrent compter les «minorités visibles» dans les photos des manuels scolaires plutôt que de s'occuper de l'essentiel. L'essentiel serait de mettre la littérature québécoise au coeur de l'enseignement du français et de la formation des maîtres, parce que c'est celle qui nous définit le mieux. Elle est notre culture commune. Mais pas uniquement. Il faut se méfier du corporatisme qui transpire parfois du livre que vient de publier l'UNEQ sur cette question (Plaidoyer pour l'enseignement d'une littérature nationale). Comme si certains étaient plus intéressés à grignoter la petite place qu'occupe encore la littérature française au secondaire et au cégep plutôt que de redonner sa place à toute la littérature.

Rien ne sert de jouer à la grenouille qui se croit plus grosse que le boeuf. Il faut enseigner toute la littérature francophone, qui seule permet de couvrir tout le spectre historique et littéraire. Les oeuvres traduites devraient être relégués à la marge non seulement parce qu'elles ne font pas partie de notre patrimoine littéraire, mais parce qu'une traduction a rarement les mêmes qualités littéraires.

Le programme est vaste pour peu que nos ministres veuillent bien cesser de surfer sur les modes et autres twittératures.
  • Érick Falardeau - Inscrit 2 décembre 2011 06 h 25

    Et si les journalistes prenaient la peine de se documenter?

    Il est toujours étonnant de voir que M. Rioux n'a accès à aucun document sur la toile pour se documenter avant de parler du système d'éducation québécois. Il y découvrirait par exemple, dans les programmes de français du secondaire et du collégial, des objectifs très élevés en matière de lecture littéraire (même si, je le lui concède, le document du Ministère pour le secondaire est touffu et à peu de choses près illisible). Néanmoins, il y trouverait une liste importante de connaissances directement liées à la littérature, l'obligation de lire des oeuvres, de les interpréter, de les mettre en écho avec des époques, des sociétés. Rien n'est parfait dans les classes, je le sais bien pour y passer beaucoup de temps, mais rien n'est aussi catastrophique que le laissent entendre les préjugés de M. Rioux. Il y a au Québec quantité d'enseignants qui ont à coeur de développer la culture de leurs élèves, en leur faisant lire des oeuvres exigeantes, qui élèvent l'esprit. Et même des traductions, car à ce que je sache, L'Odyssée (en version condensée) conserve toujours quelques liens ténus avec notre culture... Seulement, il est plus facile de ressasser ses vieilles rengaines conservatrices sur la perte de la culture plutôt que d'effectuer un travail de recherche minutieux, de consulter des sources, de les confronter. M. Rioux fait comme notre ministre de l'Éducation lorsqu'elle proclame la nécessité de nouvelles approches, il préfère les phrases chocs, qui frappent l'esprit, plutôt que la nuance, qui exige efforts et compréhension. Mais le journalisme est à l'heure de l'opinion! Il n'y a pas que chez nos élèves que la rigueur se perd.

    Érick Falardeau, professeur
    Université Laval

  • Nasboum - Abonné 2 décembre 2011 07 h 02

    perte de confiance

    C'est une guerre de tous les jours que la lecture et l'enseignement de la littérature dans les classes du Québec. Nous, les parents concernés par ces questions, avons baissé les bras depuis longtemps et décidé que si on voulait que nos enfants aient un minimum de connaissances une fois arrivés à la fin du secondaire, qu'il fallait faire cela soi-même. C'est donc à la maison que nous leurs demandons de lire les classiques d'ici ou d'ailleurs. J'ai perdu confiance en ce système d'éducation, surtout pour ce qui est de l'enseignement de la littérature. Décourageant.

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 2 décembre 2011 08 h 38

    Les traductions?

    Exclure les traductions, c'est se priver d'Homère, de Shakespeare, de Cervantes, de Goethe, pour ne citer que les occidentaux.

    Et c'est aussi se priver des documents du ministère de l'Éducation du Québec, tous à peu près illisibles. Mais ça, c'est une excellente chose. Qui songerait à traduire en bon français ces hallucinantes conneries?

    Pierre Desrosiers
    Val David

  • Sansterre Gilles - Inscrit 2 décembre 2011 08 h 40

    Merci!

    Merci M. Rioux pour vos textes qui sont toujours d'une lucidité sans égal.

    Deux autres livres de Renaud Camus valent la peine d'être lus en complément de votre texte: La grande déculturation et Décivilisation.

    Merci.

  • Diane Leclerc - Abonnée 2 décembre 2011 09 h 12

    Je parle pour vous et pour moi.

    Un peu întimidant d'oser un commentaire après avoir été exhorté à «ne pas nous contenter de parler pour notre petite coterie ou pour nous-mêmes».

    Cependant, je suis encore une fois tout à fait d'accord avec vous, monsieur Rioux. Et c'est pour vous féliciter que je prends ces quelques secondes, même si j'éprouve un plaisir un peu malsain? coupable! à exprimer mon point de vue ici (et ailleurs assez souvent, je le confesse).

    En ce qui concerne l'enseignement de la littérature, je confirme votre remarque au sujet de l'ouverture sur le monde et sur l'autre. Je suis tellement contente de voir mon petit-fils de 7 ans se plonger avidement dans ses premières bandes dessinées et s'éloigner d'autant des stupides jeux vidéos.

    Je retiendrai de votre texte que la littérature nous sert à appréhender la vie à travers le prisme de la langue. Elle constitue donc un apprentissage essentiel.