Sous la surface

Entre chaud et froid, entre liquide et solide, mon étang de givre et de contemplation, certains diraient «un jardin secret».<br />
Photo: Josée Blanchette Entre chaud et froid, entre liquide et solide, mon étang de givre et de contemplation, certains diraient «un jardin secret».

Il faut être prêt à se vêtir de réalisme et à se dévêtir dans l'humilité, se savoir un tout petit peu plus mortel que les autres pour entreprendre la rédaction d'un testament. Mais il est préférable d'être encore bien vivant pour rédiger un testament d'un tout autre ordre, le testament immatériel, à mi-chemin entre le patrimoine intime et le bilan de la fin.

De tout ce qu'on laissera derrière, sous cet amas d'objets, de photos, de paperasses et de documents, c'est peut-être le plus précieux des legs, le plus jubilatoire; celui qui donne l'impression qu'on se délestera d'une part de soi pour imprégner l'humanité dissolue.

Si on ne se sait pas mortel en novembre, c'est que l'on est resté sourd et aveugle devant l'évident dépouillement.

«Aujourd'hui la nouvelle atteint mes reins. Je me sens flétrir. Feuille après feuille. Mon arbre est dépouillé de sa parure, mes branches nues oscillent, écrit Christiane Singer dans Rastenberg. Et chaque parcelle de moi reçoit le message: la mort est ton maître. La mort est ton maître. Je vais tout devoir restituer, tout. La saisie va avoir lieu, les huissiers de Dieu se préparent à placer les scellés. Là où on m'emmène, je n'emporterai pas un seul cheveu de ma tête, pas une dent de ma bouche. Le bail expire.»

Oh, n'allez pas croire, l'exercice n'a rien de déprimant mais il exige un léger courage, le déni quotidien à enjamber, un appel à percevoir, plus grand que soi à regarder dans le blanc des yeux: «La perception que nous avons habituellement du monde baisse les stores pour épargner nos rétines et nous maintenir dans l'esclavage et la pénombre. Oser braver l'instant!», propose encore cette écrivaine aujourd'hui décédée, que j'ai eu le bonheur de rencontrer il y a neuf ans. J'étais enceinte, elle avait 60 ans. Elle avait posé sur moi ce regard qui sait et vous apaise.

Carnet de passage

Aucun lien de parenté avec le faste des funérailles et l'éclat empesé du dernier spectacle, non, plutôt un recueil de l'intime, de nos pensées jamais déversées, de nos manies, de nos fiertés, de nos espoirs déçus, de nos victoires sur nous-mêmes, un adieu plus lumineux à ceux qui restent. Ce carnet existe, en imprimé (voir les «Zestes» dans cette page), mais vous pouvez aussi vous le fabriquer, réaliser votre propre cahier avec pour seul chapitre, le dernier.

Tout y sera: de votre vision de la maladie, de la vie, de la mort, à celle de l'épreuve et de l'invisible. Tout y sera, de l'essentiel au superflu. J'y songeais vendredi dernier en admirant les étoiles à la campagne. Les ciels d'hiver sont toujours plus saisissants. Et imaginer sa mort en perdant le nord dans l'infini a quelque chose de terrifiant et de rassurant. Un jour, un soir, on fera partie du mystère.

Au moment de mourir, je ne voudrais pas voir de rideaux jaunes et de murs verts devant moi; je voudrais être au Planétarium. Au moment de mourir, je ne voudrais pas sentir l'odeur de Pine Sol; je voudrais être au centre d'un bosquet de lilas mauves et blancs. Au moment de mourir, je ne voudrais pas qu'on m'appelle «madame Blanchette», je ne saurais pas de qui vous parlez. Au moment de mourir, je voudrais tenir la main d'un enfant, mon enfant, mon petit-enfant, et la main d'un vieux, mon vieux.

Au moment de mourir, je ne voudrais pas que l'élu(e) de ma circonscription électorale ou la ministre des Aînés vienne se faire prendre en photo avec moi parce que j'aurais 100 ans. Au moment de mourir, je voudrais être massée par un beau et jeune (n'importe quoi en bas de 65 ans) massothérapeute bien musclé, capable d'imaginer que j'ai déjà eu 20 ans.

Au moment de mourir, je ne voudrais pas boire de champagnette, j'en veux du vrai. Ou de l'eau en bouteille qui goûte l'eau de Pâques. Au moment de mourir, je voudrais porter du cachemire, même l'été (je suis frileuse), plutôt qu'une jaquette d'hôpital en polyester.

Au moment de mourir, je voudrais que Dany Laferrière me fasse la lecture, du Laferrière et de la poésie. Je suis sensible aux timbres et Dany a un organe superbe. Mais qu'il m'épargne les livres qu'il a énumérés à TLMEP dimanche dernier, je serai trop fatiguée pour Borges ou Beauvoir. Par contre, pour la mangue dégustée à mains nues, j'approuve. Avec une giclée de jus de limette, le vinaigre des Antilles, pour le contraste.

Silence, on retourne

Au moment de mourir, je voudrais qu'une infirmière rondelette et maternelle, le «toton fort» et qui semble avoir tout son temps, relève mes oreillers en me disant doucement: «Je vous ai laissé du thé au citron vert avec vos biscuits, madame Joblo.» Au moment de mourir, je voudrais qu'on éteigne Cité Rock Matante, qu'on m'épargne la télé, Twitter, Facebook, mon téléphone et tout ce qui fait du bruit. Vous pourrez laisser l'ordi branché sur iPhoto en mode diaporama, ça me fera répéter pour le générique de la fin et me rappeler les faces que je ne dois pas oublier.

Pour les fesses, y a pas de saint danger, surtout sur la photo de mon second-mari-usé-du-genou, dans le canot, sur l'étang: elle me fait toujours sourire. J'aimerai les fesses jusqu'à la fin, spécialement les fesses d'anges un peu potelées.

Au moment de mourir, j'aimerais entendre des oiseaux, du Bach, m'éteindre dans la véranda près de la forêt, comme Rémy Girard dans Les invasions barbares. Je suis allergique à la codéine, je n'ai jamais sniffé de cocaïne et je suis partante pour toutes les morphines. Je n'aurai plus de veine mais j'en ai déjà eu beaucoup.

Au moment de mourir, laissez tomber les prières, faites-moi jouer du Fred Pellerin (Silence ou Douleur de Félix), les tangos à l'harmonica pleurés par Hugo Diaz, ou laissez-moi la sainte paix, ça fera changement parce qu'entre vous et moi, j'aurai trouvé mon passage ici-bas bien bruyant. J'aurai gagné mon silence. Et si je suis dure de la feuille, laissez-moi m'effeuiller, n'ajustez pas mon appareil.

Pour le reste, j'ai appris deux leçons de la vie: il faut tout dire à au moins une personne. Puis il faut se taire pour s'entendre avec soi-même.

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JOBLOG

Indignée et éclopée

Monsieur le maire,
Je vous ai envoyé un tweet la semaine dernière, auquel vous n'avez pas répondu. Je vous informais que je m'étais foulé le pied (à quatre pattes dans la rue) à cause du pavé crevassé, inégal, dans un état lamentable. La nuit venue, je ne me suis pas aperçue que j'avais mis le pied où il ne fallait pas, c'est-à-dire dans la rue.

Je ne vous aurais pas écrit pour un incident aussi banal qui a nécessité de la glace, une canne, des onguents et beaucoup d'immobilité. Non. S'il n'était arrivé la même chose à ma mère, à une amie et à une jeune collègue (à vélo: trou dans un sentier du parc Lafontaine prestement rebouché le lendemain, séjour à l'urgence, points de suture au visage et quelques jours de congé) dans la même journée ou durant le même automne, je n'aurais pas osé partager avec vous mon «indignation», un mot usé à la corde. Quant aux coûts sociaux, on n'en parle même pas.

Monsieur le maire, c'est peut-être à madame Harel que je devrais écrire? Elle prévoit investir dans le pavage des rues si elle est élue. Quelle idée visionnaire.

Merci de votre attention,

Une Montréalaise en vie


http://fr.chatelaine.com/blogues/jo_blogue

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ET LES ZESTES

Commandé Carnet de passage de Josée Bouchard (www.joseebouchard.com). Tout y est pour vous donner des idées de testament jubilatoire et immatériel. Ce que vous aimez manger, voir, entendre, toucher. Ce que vous auriez aimé pardonner, dire, ceux que vous aimeriez revoir, prévenir. Même les livres qui vous ont portés, les mots qui durent, les pensées qu'on tait, les manies, les phobies, les maladies de l'âme, les secrets.

Des suggestions de lettres à ceux qui restent et qu'on a chéris. Bref, beaucoup d'inspiration et une belle idée pour faciliter le passage. Suffit de prendre le temps pour faire ce voyage intérieur.

Lu le livre Est-ce que tout le monde meurt? de Lynne Pion à mon B, qui a adoré. Ce livre pour enfants de 5 à 105 ans explique bien la mort, sans détour, aux petits qui ont soif de vraies réponses. Si le mystère subsiste, au moins les enfants peuvent parler de leurs craintes, de leurs deuils intimes (mamie Julie, est-ce qu'elle va revenir?), de leurs angoisses devant l'irrémédiable départ.

On peut demander à son libraire de commander le livre publié à compte d'auteur ou se le procurer ici à www.lynnepionauteure.blogspot.com.

Aimé Les gourmandises d'Isa d'Isabelle Lambert, à qui j'avais consacré une page ici en 2010.

Sur mon lit de mort, je voudrais de la confiture d'abricots d'Isabelle (elle ajoute les amandes du fruit, un travail fastidieux) et n'importe lequel de ses desserts fabuleux. On les retrouve nombreux dans ce livre où toutes les recettes salées demeurent superflues. Tiens, en fin de semaine, je me lance, je fais des îles flottantes au caramel. Il me semble que c'est à mi-chemin entre le nuage et l'étang recouvert de glace craquée. lesgourmandisesdisa.blogspot.com.

Relu On peut se dire au revoir plusieurs fois de David Servan-Schreiber. Le bon docteur décédé cet été à l'âge de 50 ans nous sert toute une leçon de vie au fil des pages. Il sait qu'il n'a aucune chance mais il s'accroche à la vie, à sa plume.

Aux patients à qui il demandait lui-même s'ils avaient envisagé l'échec d'un traitement et l'éventualité de la mort, Servan-Schreiber constatait que l'immense majorité accueillait cette question avec soulagement. Souvent, les malades ne peuvent évoquer la finalité avec leurs proches. Ils attendent qu'on leur donne l'autorisation d'en parler.

Pourtant, on apprenait la semaine dernière que seulement 9 % des Canadiens parlent ouvertement avec leur médecin des conditions dans lesquelles ils veulent mourir. La médicalisation de la mort aurait engendré la peur d'aborder le sujet... Gros progrès.

Écouté C'est un monde, le dernier disque de Fred Pellerin. C'est feutré, poétique, ça parle de l'amour et de la mort. Pour les paroles de Fred et la très belle chanson écrite par son pote René Richard Cyr — Il faut que tu saches — qui en fait son thème. «Sache si la peur est un trésor / Si la fuite est la mort / Toi qui viendras après moi / Toi qui viendras après moi.» Le coiffeur de Babine est aussi un parolier. Quant à Fred, il est un vrai chansonnier.

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cherejoblo@ledevoir.com
Twitter.com/cherejoblo
8 commentaires
  • Jean Le May - Inscrit 25 novembre 2011 08 h 00

    S'entendre avec soi-même...

    "...il faut tout dire à au moins une personne. Puis il faut se taire pour s'entendre avec soi-même."
    Se taire pour s'entendre avec soi-même , quelle belle trouvaille. Et je trouve qu'elle s'applique aussi bien au moment de vivre qu'au moment de mourir.

  • Denis Paquette - Abonné 25 novembre 2011 08 h 45

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    Quel belle phrase et quelle belle intuition;il faut tout dire à au moins une personne. Puis il faut se taire pour s'entendre avec soi-même.
    C'est du grand art, tout dire et se taire, la cohue et le silence,
    Quelle beau contrat pour un musicien
    Merci

  • Democrite101 - Inscrit 25 novembre 2011 09 h 01

    «Terminus, tout le monde descends !»



    On meurt comme on a vécu, ou plutôt on a sur la mort la même conception qu'on avait de la vie. Ainsi Josée, dans son beau texte, embellit de vie le temps qui la finira.

    «Mort passage vers Dieu, mort fin de la souffrance, mort point terminal de la nature». Toutes les conceptions de la mort ont, en fait, la face de notre idéologie de vie. Elle la peint toutes deux (mort et vie) de la même couleur.

    De mon point de vue très personnel, ma mort n'a aucun intérêt. Tant que je respire elle n'existe pas, et quand la respiration me saura trop difficile, je l'arrêterai moi-même. Encore là, la mort n'existe pas pour une conscience encore toute portée à gérer sa vie, fut-elle à ses derniers souffles.

    Les religions qui nient la mort (résurrection, réincarnation), en fait, ne savent pas vivre. Si elles savaient vivre (plaisirs sains et joies nobles), elles n'inventeraient pas une vie éternelle, comme un rachat de la première si mal vécue.

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    «Puisque la mort est inévitable, oublions-la. » Stendhal

    «La mort, spectre masqué, n'a rien sous sa visière». Victor Hugo. En clair, il n'y a rien...

    «Au regard de l'individu, la mort s'oppose à la vie; mais au contraire, dans une vue de l'ensemble des vivants, elle est condition de la vie» Valéry

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    En fait, c'est la mort des autres, connus ou aimés, qui est la plus terrible. Ce deuil qui n'en finit jamais.

    Jacques Légaré

  • Linda Dauphinais - Inscrit 25 novembre 2011 09 h 39

    Bravo...

    J'ai aimé la sensibilité de votre texte, la beauté transparente de votre photo...

    Ce qui nous fait tous peur plus ou moins par rapport au grand passage, c'est aussi et surtout à un niveau plus trivial, la peur de la douleur, la peur de devenir impotent, la peur d'être enfermé dans un corps dont on ne conduit plus les gestes... Ces mots-là sont très crus, très durs, mais reflètent la réalité désespérante de beaucoup d'humains sur la planète... Souhaitons-nous à tous au tant que nous sommes, d'aller au bout de notre vie en n'ayant pas à souffrir indument... Que cette grâce nous soit accordée, Amen...

  • Ameline - Inscrite 25 novembre 2011 09 h 55

    Substantifique moelle de l'existence

    Que de sagesse dans votre marginalité. Que de poésie! Imprégnée d'un tel lyrisme, votre réflexion profonde sur un sujet très "November", comme celui de Tom Waits, me touche viscéralement. D'autant plus que je suis une catherinette.

    J'abonde dans votre sens pour le cachemire, pour le champagne, auxquel j'ajoute les câlins, les calissons d'Aix. Résolument prête à déroger aux "C" pour écouter Bach.

    Avant que les scellés soient placés, avant que le bail expire, avant de céder à la mortalité définitive, n'y a-t-il pas souhait plus enviable que celui de nous assoupir en toute béatitude dans les doux câlins d'un massage sensuellement administré. Nest-ce pas cette sagesse acquise qui nous permet d'assouvir aujourd'hui nos appétits terrestres, en mesure que nous sommes d'en jauger la quintenssence.