Perspectives - Le prix de la violence

Près du quart des humains vivent dans des pays en proie à des violences politiques ou criminelles. Causée principalement par le manque d'institutions légitimes capables d'apporter sécurité, justice et emplois, cette situation est le plus sûr moyen d'être pauvres et de le rester longtemps.

Le Canada a mis fin, la semaine dernière, en Afghanistan, à sa plus longue mission de combat depuis la Deuxième Guerre mondiale. L'événement suscite toutes sortes de sentiments contradictoires, tels que le soulagement de voir enfin rentrer au pays des soldats qui ont payé chèrement cette intervention en milieu hostile, mais aussi l'incertitude quant à l'impact positif à long terme qu'aura eu cette opération qui a duré cinq ans et l'inquiétude devant ce qui attend le peuple afghan.

Dans l'édition 2011 de son Rapport sur le développement dans le monde, la Banque mondiale se penchait récemment sur un ensemble d'enjeux dans lesquels on pouvait souvent reconnaître l'Afghanistan. Intitulé Conflits, sécurité et développement, le volumineux document de 352 pages se voulait un tour d'horizon de la nature, de l'impact et des causes de la violence et de l'insécurité dont sont quotidiennement la proie environ 1,5 milliard d'êtres humains.

Passé complètement inaperçu au moment de sa publication en avril, le rapport commence par une bonne nouvelle: le nombre de guerres civiles ou interétatiques est en recul depuis plusieurs années et aussi, par conséquent, leur nombre de victimes. Le nombre de personnes tuées dans les combats de conflits civils a ainsi chuté de plus de 200 000 en 1988 à moins de 50 000 en 2008.

La violence armée n'en est pas pour autant en voie d'être éradiquée, précise-t-on. Elle s'est plutôt transformée en violence criminelle, terroriste ou insurrectionnelle, parfois les trois à la fois. Au Guatemala, par exemple, la violence criminelle fait aujourd'hui deux fois plus de victimes chaque année qu'en faisait la guerre civile durant les années 80.

Les coûts humains et économiques de toute cette violence sont terribles. Les pays qui sont le théâtre de violences prolongées ont en moyenne un taux de pauvreté supérieur de plus de 20 points de pourcentage à celui des autres pays. Les humains vivant dans un tel climat de violence courent deux fois plus de risque de souffrir de sous-alimentation, 50 % plus de risque d'être pauvres et trois fois plus de risque de ne pas pouvoir envoyer leurs enfants à l'école.

Les autres pays en font aussi les frais par le biais des mouvements de réfugiés, des réseaux criminels, de la propagation d'épidémie et des chocs sur les prix. Selon les estimations, un pays perd 0,7 % de croissance économique annuelle pour chaque pays voisin en proie à une guerre civile. Les actes de piraterie maritime coûteraient, quant à eux, entre 1,7 à 4,5 milliards en mesures de lutte, et entre 5,7 et 11,2 milliards en rançons, assurance et changements d'itinéraire des navires.

Se hâter lentement

Toute cette violence organisée tient à un ensemble de facteurs intérieurs et internationaux. La Banque mondiale cite, entre autres, les chocs économiques, les divisions interethniques ou sociales, l'infiltration de réseaux criminels organisés, ainsi que le chômage des jeunes qui se révélerait, à lui seul, de loin la plus importante raison qui les pousse à rejoindre un mouvement rebelle ou une bande criminelle organisée.

Mais ces tensions ne sont pas toujours suffisantes pour faire basculer un pays dans la violence. Le facteur déterminant est souvent l'absence d'un État fort et légitime capable de mettre un terme à la corruption et de défendre les droits de l'homme. «Des institutions légitimes, qui apportent sécurité, justice et emplois aux citoyens, agissent comme un système de défense immunitaire contre les risques de violence», dit la Banque mondiale.

Une fois déclenché, le cycle de la violence devient extrêmement difficile à arrêter. Plus de 90 % des guerres civiles de la dernière décennie se sont déroulées dans des pays qui avaient déjà connu un tel conflit au cours des 30 dernières années.

D'où l'importance d'agir avant qu'une situation ne dégénère et tourne à la violence, dit la Banque mondiale, qui voudrait que la communauté internationale perde son habitude d'attendre qu'une crise éclate avant de déployer toutes ses ressources. D'où, aussi, un certain réalisme quant au rythme des progrès que l'on peut espérer réaliser dans un pays en proie à la violence.

Les pays qui ont le mieux fait ces dernières années ont mis une génération pour transformer leurs institutions défaillantes et illégitimes en structures capables de résister à la violence et à l'instabilité. Les pays concernés ont besoin, dans un tel contexte, d'un flux d'aide internationale stable et de longue haleine, et non pas deux fois plus volatil que pour les autres, comme c'est actuellement le cas. Il faut savoir se montrer pragmatique, dit-on, et choisir ses batailles afin de regagner, petit à petit, la confiance de la population. Les axes à prioriser devraient être la création d'emplois, la sécurité, la réforme de la justice, l'autonomisation des communautés, la participation des femmes et la lutte contre la corruption.

On déconseille explicitement d'imiter le gouvernement afghan qui a adopté, seulement entre 2001 et 2009, 244 lois, décrets et autres règlements, et signé 19 chartes, conventions et accords. «Les sociétés qui ont réussi à se sortir de la violence sont passées par une série de transitions et non par un moment décisif qui pouvait déboucher sur "tout ou rien".»
4 commentaires
  • Democrite101 - Inscrit 11 juillet 2011 08 h 26

    La base pacifique la plus durable: des investissements massifs en éducation


    Très bonne analyse de la Banque mondiale.

    Elle confirme mon analyse et mes prédictions publiées dans ma thèse de doctorat: «L'évolution historique de l'homme vers la paix» (sur le web).

    À leurs solutions ( la création d'emplois, la sécurité, la réforme de la justice, l'autonomisation des communautés, la participation des femmes et la lutte contre la corruption) il manque: un investissement massif en éducation.

    C'est cette mesure, adoptée par les Québécois et les Italiens, qui les éloigna dans les 1970s et 1980s à ne pas joindre les mouvements terroristes qui cherchaient un soutien populaire massif.

    Vive l'éducation !

    Jacques Légaré, ph.d. en philosophie politique
    professeur (retraité) d'Histoire, d'Économique et de Philosophie

  • Gaston Bourdages - Abonné 11 juillet 2011 08 h 29

    Le prix de la violence....

    ...puissiez-vous me permettre, Monsieur Desrosiers, de modifier le titre de votre papier que je n'ai que survolé. «LES prix...» Pourquoi j'ai survolé ? Parce que ma propre histoire me fournit suffisamment d'éléments face aux morbides expressions de TOUTES formes de violence. Et j'en porte d'inqualifiables tragiques expériences moi qui, dans une totale désorganisation de TOUTE ma personne, ai, en 1989, enlevé la vie à un être humain. Ouache ! vous dites ? Oui et pire encore. Le 18 février 1989, j'ai émotionnellement-rationnellement et spirituellement «sauté» Porteur j'étais, à l'époque, de bagages d'Histoire de vie pour lesquels j'ai reconnu et reconnais ma large part de responsabilités HUMAINES. La mort de «ma» victime s'explique mais AUCUNEMENT ne se justifie et JAMAIS ne se justifiera et ce pour L'ÉTERNITÉ....C'est long, semble-t-il l'éternité.
    J'ai eu le privilège d'être invité par des gens de la rédaction de La Presse à «pondre» un papier sur «La violence», papier qui fût publié un samedi. Le titre de mon propos : «La violence, un drame DE vie» Oui, autant pour les victimes, celles-ci directes ou indirectes (survivants(es) que pour leurs auteurs(es) quels(les) qu'ils(ellent) soient et sont ! Je pèse mes mots. Vivre avec la mort de «l'autre» c'est TOUTE une sentence. Un jour, de décembre, interviewé en direct à la feue émission de télé. de Monsieur Michel Gauthier ( feue T.Q.S.), j'ai demandé s'il «eût été préférable que maman se fasse avorter de moi ?»....Lorraine serait peut-être encore de ce monde. J'avoue être fort mal placé pour...je cherche Je sais qu'AUCUN geste de ma part ne ramènera Lorraine à la vie : une de mes nombreuses sentences non incluses dans le jugement du tribunal de l'époque, Monsieur Verdon.
    Je termine ce PREMIER commentaire, un autre suivra, habité par l'espoir...
    Gaston Bourdages
    Simple citoyen - écrivain en devenir
    Saint-Valérien de Rimouski
    www.unpublic.gastonbourdages.com

  • Gaston Bourdages - Abonné 11 juillet 2011 08 h 44

    «Les prix...» suite

    ...l'espoir que mon papier se veut respectueux pour toutes et tous, SANS exception.
    J'ai, Monsieur Desrosiers, lu, curieux et intéressé, le propos de votre consoeur Madame Chouinard. J'ai été, objectif, je l'espère, impressionné.
    Ce que j'ai fait en 1989 est abject. Ce que Guy Turcotte a fait l'est tout autant. Même le mot «inqualifiable» ne saurait et ne sait adéquatement correspondre à de justes descriptions des horreurs engendrées par les violences de la mort de «l'autre». Depuis 1989, j'ai une «nouvelle» compagne de vie : la mort. Statut que je ne souhaite à aucun être humain sur cette planète. À l'opposé, j'ai TANT de raisons de dire MERCIS à TOUT et pour TOUT ce qui m'a permis et permet d'être...ici et maintenant. Dans ce TOUT s'y trouve pléiade de gens, professionnels ou autres : psychologues, prêtres-aumôniers de prison et «d'ailleurs», criminologues, trav.soc., psychiatres, agents de gestion de cas carcéraux ou autres, bénévoles en milieux carcéraux, membres A.A., N.A., É.A. profs. universitaires, co-détenus et ex-co-détenus...«ma» très chère...le mot est faible...épouse. La liste étant exhaustive, je m'arrête. Je pense à TOUT ce monde et dans la foi qui est mienne pour aujourd'hui...demain, je verrai...j'y ajoute mes humbles prières...celles d'un ex-bagnard.
    Je pense aux victimes des horreurs de TOUTE violence et j'ai mal.
    Gaston Bourdages
    Simple citoyen
    Saint-Valérien de Rimouski
    www.unpublic.gastonbourdages.com

  • Francois Meloche - Inscrit 11 juillet 2011 09 h 19

    Traité sur le commerce des armes

    Alors que s'ouvre aujourd'hui la 2e rencontre préparatoire des Nations unies pour la négociation d'un traité sur le commerce des armes, il est bien de rappeler que les armes légères causent le plus grand nombre de morts violentes dans le monde, génère l'insécurité et la stagnation économique de plusieurs régions. Le commerce illicite doit être mieux contrôlé et ce traité est une lueur d'espoir si seulement le Canada, les États-Unis, la Chine, la Russie et Israel peuvent se rallier aux demandes de la société civile que le traité couvre l'ensemble des armes, soit basé sur les droits humains et le droit humanitaire international et vise une grande transparence dans les transferts d'armes. Voir http://www.controlarms.org/