My tailor is rich

Toute ma vie j'ai entendu parler de «la langue», de celle que nous parlions, de celle que nous aurions dû parler, de celle qui nous faisait perdre des «jetons» à l'école des sœurs, de celle qui permettait de gagner un meilleur salaire comme de celle qu'on donnait au chat quand on ne savait plus quoi répondre.

Mon père ne cessait jamais de nous répéter que l'anglais était la clé de la réussite dans la vie et qu'il fallait absolument apprendre l'anglais parce qu'il nous serait impossible de trouver un bon travail si on n'était pas bilingue. Lui, dont la mère avait marché dans les rues d'Ottawa afin d'obtenir des écoles françaises en Ontario, disait que c'était un combat perdu d'avance et qu'on n'avait pas le choix. D'ailleurs, il était lui-même très anglicisé. Il lisait les journaux anglais de Montréal, fréquentait des anglophones qui étaient ses seuls amis et aurait souhaité que ma soeur et moi fassions toutes nos études en anglais. Nous l'avons beaucoup déçu.

J'ai commencé à faire de la résistance très tôt dans ma propre famille. Ma mère, qui ne savait pas la différence entre yes et no, m'a appuyée. Heureusement qu'elle était là. Comme elle, j'aimais les livres en français, le théâtre en français, le cinéma français et les chansons françaises. Mon père disait que je me préparais une vie de crève-faim.

Il lui a fallu du temps pour réaliser que j'allais me tirer d'affaire en français. Bien sûr, malgré ma résistance, j'étais devenue bilingue entre-temps sans avoir jamais appris l'anglais ailleurs qu'à l'école française, dans la rue et dans la vie quotidienne. À Montréal, que vous le vouliez ou pas, l'anglais a toujours été si envahissant que vous ne pouviez pas y échapper. Le problème, c'est que même aujourd'hui, avec la loi 101, malgré la prise de conscience de la population du fait que le français est toujours en danger, l'envahissement continue tout doucement à gruger cet outil de notre identité et de notre culture qui s'appelle la langue française.

J'ai fait partie du gouvernement qui a fait adopter la loi 101. Nous avions dû siéger durant tout l'été 1977 pour y arriver tellement l'opposition libérale était farouchement déterminée à nous en empêcher. Quelqu'un avait suggéré de faire ce que Duplessis faisait quand il devait siéger l'été, c'est-à-dire chauffer les radiateurs au maximum pour que les récalcitrants finissent par céder devant l'inconfort insupportable de la chaleur enfermée entre les murs. Nous n'en sommes pas morts en 1977, mais l'été a été chaud à en crever.

C'est à Camille Laurin que j'ai pensé cette semaine. À cet homme si calme qui prenait le temps d'expliquer des dizaines de fois ce que contenait sa loi 101 pour rassurer tous ceux qui souffraient de frilosité. Je me suis souvenu qu'en 1977, j'ai pensé que la loi 101 était une réponse au défaitisme de mon père, une loi qui allait marquer la fin de l'assimilation.

Pour ma part, sans l'avoir voulu, j'étais devenue bilingue depuis longtemps. J'avais même travaillé pour le réseau anglais de Radio-Canada. Un jour, pour mon émission, j'eus à faire une entrevue en anglais avec Jean Drapeau, alors maire de Montréal. J'ai réalisé tout à coup que lui et moi, échangeant en anglais, c'était complètement ridicule. Nous aurions dû pouvoir nous parler en français et les Canadiens auraient dû comprendre ce que nous disions. Dans les semaines qui ont suivi, j'ai mis fin à mon contrat avec la CBC et je n'ai plus retravaillé en anglais.

C'est le rôle des souvenirs de remonter à la surface quand les événements font en sorte qu'on se retrouve devant des situations qu'on a déjà vécues. C'est ce qui m'est arrivé au début de cette semaine. Je me suis souvenu que nous pensions avoir si bien travaillé en 1977 en préparant la loi 101 que nous étions convaincus que la langue française, quoique fragile, ne risquerait plus jamais de disparaître. Grave erreur.

Avec l'épreuve du temps, des pans complets de la loi 101 sont tombés, emportés par des jugements qui nous obligent à nous repositionner avec ce qui est sauvé pour le moment. D'assouplissement en assouplissement, certains Québécois semblent s'être donné pour mission de donner raison à mon père, qui disait que le combat était perdu d'avance. Comme lui, ils ont abdiqué.

Nous savons tous que la «louisianisation» du Québec n'aura pas lieu demain matin d'un coup sec. Ça va se faire lentement, rue par rue, à Montréal d'abord. Quelqu'un a dit cette semaine que l'assimilation était rendue bien à l'est du boulevard Saint-Laurent, qui a été la ligne de séparation entre l'anglais et le français pendant longtemps. Le français ne serait en bonne santé qu'à partir de Saint-Denis maintenant. L'ouest de Montréal est perdu. Si ça ne vous empêche pas de dormir, vous avez de la chance.
45 commentaires
  • 000 - Inscrit 22 octobre 2010 02 h 36

    Le combat continue.

    En lisant l'article de Mme Payette, je sens une grande déception. Je connais son attachement au peuple du Québec et ses nombreux combats pour le Québec. Pour comprendre cette déception, il faut se référer à la sinistre loi 115 qui vient d'être adoptée par le gouvernement libéral. Cette loi est écoeurante : anti- francophone, anti-québécoise, anti-culturelle, et je pourrais continuer encore longtemps. A quoi bon s'appuyer sur des vainqueurs qui n'en sont pas puisqu'ils ne parlent jamais au nom du peuple du Québec. Ils en ont malheureusement a prétention. Seuls l'argent, le mépris et le pouvoir les intéressent. Je leur dis MERDE, et encore une fois. Je vis depuis 30 ans à Strasbourg. J'ai vécu de l'intérieur la révolution tranquille qui a été une période du tonnerre pour le Québec. J'ai également vécu et subi la loi des mesures de guerre en 1970. Pour tous ces combats menés et gagnés à la force du poignet, il faut continuer encore, encore et encore. Cela est fatiguant et épuisant. Ce combat est difficile, mais il est riche de solidarité et de respect des autres et des siens. De la France, on connaît le Québec même si cela reste parfois très superficielle. On aime le Québec et plusieurs Européens ont envie de s'y rendre. Pour être rentrée à Montréal il y a 3 ans, j'ai trouvé cette ville belle et intéressante. Depuis les années 1960, le Québec a fait des pas de géants. Il ne faut surtout pas démissionner. Je suis une spécialiste de la langue française, et je me suis fait un devoir de rentrer bientôt au Québec (2011) pour parler cette langue, la vivre culturellement et la défendre. Le français doit vivre au Québec et il VIVRA. J'espère vour avoir apporté un baume d'espoir.

  • Loraine King - Inscrite 22 octobre 2010 05 h 44

    Pointilleuse

    J'ai vécu les mèmes expériences, particulièrement chez les soeurs. En passant, c'est My Tailor is Rich, comme pour le mot tailller, d'origine normande, évidemment.

  • Normand Carrier - Abonné 22 octobre 2010 06 h 25

    Quant le passé devrait nous inspirer .......

    Votre expérience de vie est très pertinente madame Payette et devrait tous nous inspirer . Je me rappelle mon père qui travaillait aux <states> et qui utilisait mille et un anglicismes . C'était le temps que la réforme de l'éducation arrive et que la charte de la langue francaise soit introduite car nous étions en train de nous éteindre a petit feu comme peuple ......

    La langue est quelque chose de fragile et nous devons la protéger et la privilégier ! Pour tous francophones , cela devrait être un devoir de la défendre et d'adhérer a notre constitution qui assure aux francophones et aux anglophones leur système d'éducation dans leur langue ... Les allophones et les francophones doivent s'y soumettre au lieu de chercher a créer des brèches ou s'acheter un privilège pour bien nantis avec la complicité d'un gouvernement qui n'a aucune conviction pour protéger notre langue et notre culture et qui veut faire plaisir a sa clientèle pourtant captive .....

    Nous avons tous appris l'anglais de toutes facon et j'ai même travaillé a l'international dans cette langue et plusieurs ont appris une troisième langue par plaisir ! C'est difficille a comprendre que certains Québécois sont assujettis a l'anglais et voudraient qu'elle prime partout ! C'est désolant de constater que certains commentaires s'apparentent a ce qu'on peut lire quotidiennement dans La Gazette des anglophones qui défendent eux leur langue et cela s'apparente a une forme d'assimilation ........Protéger notre langue devrait être une grande source de fierté .....

  • Rejean Côtes - Abonné 22 octobre 2010 06 h 50

    Pour dormir en paix...

    Il aurait fallu faire la loi 101 après l'Indépendance du Québec.

  • Visionnaire - Inscrit 22 octobre 2010 07 h 03

    Tristesse appréhendée

    Chère Mme Payette, L'argumentaire de votre père court encore dans les familles du Québec.
    Qu'on laisse le libre-choix aux parents et on précipitera notre jeunesse
    vers les écoles anglaise...
    On les subventionne actuellement... on paye pour se faire assimiler !
    Mais le pain et les jeux continuent de tenir les québécois endormis.
    Il faut craindre que la louisianisation gagne irrémédiablement tout le Québec.
    Trise, bien triste !