Essais québécois - Le gros bon sens n'existe pas

Les faits existent, mais ils sont toujours interprétés. C'est la raison pour laquelle, en matière de convictions politiques, sociales et économiques, le gros bon sens, qui est une sorte de version populaire de la neutralité scientifique, n'existe pas.

En appeler au gros bon sens en matière politiques, sociales et économiques, c'est croire en l'existence d'une solution vraie et unique que tous devraient pouvoir reconnaître avec un peu de bonne foi. Or, on le constate, le bon sens, tous croient l'avoir de leur côté, mais tous n'ont pas le même. Aussi, le croire unique et partagé relève donc du fantasme.

«La politique, écrivent les politologues Alain Noël et Jean-Philippe Thérien dans La Gauche et la Droite. Un débat sans frontières, est toujours une affaire de débats. Qu'il s'agisse de problèmes nationaux ou internationaux, les faits politiques se prêtent toujours à des interprétations divergentes.» Même si tous peuvent s'entendre sur les faits, il n'en reste pas moins que «la vie politique est ainsi construite que ceux qui y participent choisissent de souligner certains faits et certaines données plutôt que d'autres». La politique, par nature, contient une «dimension délibérative», ce qui entraîne que «les débats sont inévitables, inhérents à la vie politique et essentiels pour la démocratie».

Cette reconnaissance de la nature essentiellement délibérative, voire polémique, de la politique ne signifie pas pour autant que cette dernière est condamnée à être le lieu d'une cacophonie discursive. «Il y a, au contraire, une structure dans nos désaccords, un vocabulaire et une grammaire qui les rendent intelligibles à tous, expliquent Noël et Thérien. Dans cette grammaire, la dichotomie gauche-droite occupe une place particulière puisqu'il s'agit du plus pérenne, du plus universel et du plus englobant de tous les clivages politiques.»

Tous nos débats, ou presque, sont en effet reliés à ce «vieux conflit sur l'égalité qui divise les progressistes et les conservateurs» et qui structure autant la vie politique nationale qu'internationale. Qu'il s'agisse de se prononcer sur la mondialisation, la guerre en Irak ou même la manière d'élever nos enfants, cette dichotomie s'impose, et les appels au gros bon sens n'y peuvent rien. Comme l'indiquent les politologues, «comprendre la nature de nos différends nous donne des clés pour appréhender le monde, et aucune n'ouvre autant de portes que la clé gauche-droite».

Aujourd'hui, la gau-che et la droite ne s'opposent pas sur la valeur de la démocratie, que toutes deux reconnaissent, ou sur celle du statu quo (la droite aussi, maintenant, veut changer le monde). La différence principale entre les deux tient plutôt au fait, selon le politologue Ronald Inglehart, de «soutenir ou non l'idée d'un changement social qui va dans le sens d'une plus grande égalité». Pessimiste quant à la nature humaine, la droite craint l'action collective et étatique, «considère la vie comme une compétition acharnée entre les individus, recherche la sécurité pour se prémunir contre une violence qui demeure toujours possible et définit l'égalité en termes de droits individuels». Optimiste quant à la nature humaine, la gauche pense que les problèmes sont attribuables à «l'organisation de la société, qui engendre des inégalités et peut corrompre le caractère des individus», et souhaite donc voir l'État «protéger les citoyens des risques sociaux» et contribuer à une véritable égalité.

Dans cet ouvrage savant mais accessible, Noël et Thérien font la brillante démonstration que le clivage gauche-droite «est universel et parfaitement contemporain» et, surtout, qu'il «aide les citoyens partout dans le monde à articuler leurs opinions en fonction de leurs valeurs et, ce faisant, à penser et à agir de façon cohérente dans un environnement politique complexe».

Les partisans du gros bon sens, qui sont presque toujours des gens de droite, voudraient nous faire croire à une vérité unique et simpliste, au-delà des idéologies, pour mieux faire avancer leur pro-pre programme. «Le man-que d'idéologies capables d'articuler les attentes des citoyens constitue en effet l'un des problèmes majeurs des nouvelles démocraties, constatent plutôt Noël et Thérien. Sans une référence commune pour négocier les différences, les débats politiques demeurent en effet fragmentés, centrés sur les personnalités, l'image et le clientélisme.» Or cette référence, justement, existe, et c'est la dichotomie gauche-droite. Négliger sa grammaire, on le constate dans l'univers sociopolitique actuel, nous condamne à des débats insignifiants.

L'appel au jugement

Au sujet des grandes questions (Dieu, le Bien, le Mal, la liberté), la philosophie échoue à établir des fondements. Le relativisme, pourtant, est impossible, «parce que vivre, comme dirait Nietzsche, c'est évaluer», écrit Louis Godbout en introduction à Hiérarchies. Il faudrait donc se tourner «vers la vie concrète [...] pour fonder nos valeurs». Ainsi, «ce que nous désirons pour nous-mêmes, pour la société et pour l'humanité en général constitue notre seul repère», avance Godbout.

Les «désirs réels», précise le philosophe, ne sont pas si nombreux et transcendent les cultures. Nous voulons le bonheur, «un certain degré de liberté, d'égalité, de justice», l'élimination de la violence, etc. Il nous reste à savoir comment gouverner concrètement notre vie sur cette base. Godbout propose deux guides: le corps (être sensible à son épanouissement) et le jugement. Cet exercice du jugement éclairé se fonderait sur nos propres expériences, sur celles des autres, sur une perspective historique, sur «le sens des causes et des effets réels» et sur les connaissances scientifiques.

Dans ce livre, Godbout s'essaie à cet exercice en proposant une foule de listes (10 évidences, 10 bêtises, 10 choses qui n'existent pas, etc.) de «hiérarchies» malheureusement non commentées. Quoique Godbout s'en défende, l'affaire ne dépasse pas le «moi, je pense que». L'appel au jugement, quand il s'accompagne d'un refus de rendre philosophiquement raison des choix auxquels il préside et d'une négation de la nature essentiellement polémique de la réflexion sur la vie bonne, confine au gros bon sens philosophique.

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louisco@sympatico.ca

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La gauche et la droite
Un débat sans frontières
Alain Noël et Jean-Philippe Thérien
Presses de l'Université de Montréal
Montréal, 2010, 340 pages

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Hiérarchies
Louis Godbout
Liber
Montréal, 2010, 120 pages
13 commentaires
  • Jacques Morissette - Abonné 16 octobre 2010 14 h 02

    La gauche ou la droite, un exemple.

    J'ai été locataire pendant un temps. J'avais un stationnement accessible en passant par une assez longue ruelle. L'hiver causait problème pour la neige. Un de mes voisins se présente un certaine automne pour me demander de contribuer à faire le déneigement avec les autres locataires. Il me demanda un certain montant dont le total permettrait de rétribuer le déneigement.

    C'était un voisin qui était pour le faire. J'ai appris plus tard que le montant demandé lui avait permis de ne rien payer pour le même déneigement. J'avais conclus avoir affaire à un fin finaud. Effectivement, il ne m'avait pas parlé de la passe qu'il était de faire sur notre dos, les autres locataires et moi. Pour moi, il était tout simplement un magouilleur.

    Et on peut retrouver ce genre de personne autant de droite que de gauche. C'est un peu contre ça que j'en ai. Quand on est de gauche, je suis bien d'accord pour augmenter le salaire minimum, mais aussi il faudrait peut-être favoriser l'éducation des gens qui profite de cette augmentation. La même chose quand on penche du côté droit. Favoriser la croissance, bien d'accord, mais à la condition que ce soit équitable pour tout le monde.

    Je soupçonne que c'est un peu contre ça que bien des citoyens honnêtes en ont quand l'un ou l'autre (gauche ou droite) veut mettre des propositions sur la table. La plupart des gens sont honnêtes et ils tiennent à ce que les autres le soient aussi. C'est normal de faire des profits quand les règles sont celles d'une société marchande. Sauf que les gens honnêtes ont probablement de la réticence quand certains parmi eux engrangent systématiquement des abus de confiance dans les rouages du système.

  • Geoffroi - Inscrit 16 octobre 2010 15 h 01

    La solution Mao/Desmarais

    Les chinois ont la solution : un parti unique d'extrême gauche qui dirige une économie unique d'extrême droite. Tout le monde travaille, mange à sa faim et les actionnaires font des affaires d'or. Le Tibet ?... y a rien là.

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 16 octobre 2010 19 h 49

    parlons liberté

    la droite c'est la liberté d'expression
    la gauche c'est la censure
    J'écris souvent sur les forums québécois. C'est la censure partout. Censure inouie. Au Canada et aux USA, je ne suis jamais censuré. Liberté d'expression totale

    Les Américains ont le plus grand respect pour la liberté d'expression. Ils en ont fait le coeur de leur démocratie. Au Québec, où la gauche domine, c'est la censure. La gauche ne tolère pas d'être contredite, d'être ridiculisé. Regardez la Chine. Regardez la Corée du Nord. Regardez Chavez. Pensez à Lénine. Gauche égale censure.

  • Jacques Morissette - Abonné 16 octobre 2010 21 h 17

    Censure ou comment faire la dictinction entre les bons et les méchants?

    Question censure, que penser des USA de Georges W. Bush et la guerre en Iraq? Doit-on en conclure que Georges W. Bush est un politicien de la gauche? Dans la société, il y a de beaucoup d'adversité. Il y a problème quand censure veut dire clouer le bec de quelqu'un systématiquement.

    Quant à moi, il y a de la censure quand ce qu'on écrit ne fait pas l'affaire du camp à qui on s'adresse et qu'on ne publie pas ce qu'on dit. Il reste aussi que l'on peut ne pas publier un texte mal peaufiner ou dont le contenu est douteux. Idéalement, les interventions devraient être constructives.

    Je ne pense pas que la censure ne soit exercé que par la gauche. Elle existe aussi chez la droite. En résumé, quand ça ne fait pas l'affaire de l'un ou de l'autre des deux camps et que tout se fait sous le voile de l'obscurantisme..

  • Un jeune fonctionnaire syndicaliste - Inscrit 16 octobre 2010 21 h 53

    La droite ou la gauche - des réponses infinies

    Malheureusement, lorsqu'on parle de droite ou de gauche, on parle bien souvent qu'autrement des fameux clichés et de leur extrême:

    - La droite, c'est s'enrichir en écrasant les autres !
    - La gauche, c'est s'appauvrir en s'écrasant soi-même au profit des autres !

    Tellement ridicule...

    Non ! C'est une minorité qui pense comme ça. La gauche et la droite peuvent être beaucoup plus centré que ça. On parle plutôt de centre-gauche et centre-droite.

    Au centre-gauche, on retrouve ceux qui souhaite améliorer la société en évoluant la condition humaine dans son ensemble. Ce sont eux qui aident leur prochain sans y consacrer tout leur énergie. C'est celui qui va défendre les services publics par rapport aux services privés. C'est celui qui est prêt à perdre un peu pour permettre à d'autres d'améliorer leur sort. C'est le principe d'égalité en ce qui concerne les besoins considérés comme non "luxueux".

    Au centre-droite, on retrouve ceux qui souhaite améliorer la société en innovant dans les services et les biens de la population. Ce sont eux qui veulent faciliter et simplifier les services actuels à l'aide des sciences et de la technologie. C'est celui qui va défendre la diversité des choix et le libre marché. C'est celui qui veut améliorer son sort sans diminuer celui de l'autre. C'est le principe de l'utilisateur-payeur en ce qui concerne les besoins secondaires.

    L'un comme l'autre n'est pas mauvais, il s'agit simplement d'une pensée différente...