Monsieur le premier ministre Jean Charest, le Québec que vous dirigez est une société qui s'ennuie et, on le sait, l'ennui entraîne une distorsion de la réalité. Les Québécois ont la nostalgie des grandes figures emblématiques qui ont soulevé depuis cinquante ans leurs espoirs d'un monde meilleur en prenant le relais, dans le champ laïque, des promesses des ténors religieux. Le ciel allait être désormais sur terre au Québec. Vous n'appartenez pas à cette génération des Lesage, Lévesque, Parizeau, Bouchard et Bourassa.

Vous avez de la politique une vision pragmatique, terre à terre, qui laisse peu de place au rêve. Votre gestion du Québec s'accommode mal des aspects symboliques de la politique si chers à vos concitoyens. Le lyrisme, une certaine sacralisation de la liturgie politique vous sont étrangers. Mais vous battez les records d'endurance, étant depuis 1960 le seul premier ministre à exercer le pouvoir durant trois mandats.

Vous avez su traverser la crise économique en minimisant les retombées négatives sur les citoyens, mais ces derniers ne vous en sont nullement reconnaissants. Votre faible popularité en témoigne. Mais la popularité de madame Pauline Marois est également faible, car elle-même n'est pas l'héritière des grands tribuns péquistes. Votre parti est devenu objet de diabolisation et le mot «libéral» associé à corruption dans l'esprit d'une proportion inquiétante de Québécois. Je suppose que vous n'écartez pas votre responsabilité dans cette dégradation de la perception populaire à votre endroit.

Seul l'aveuglement actuel empêche plusieurs de reconnaître les aspects positifs de votre gouvernance. Vous n'avez pas inventé les listes d'attente dans les hôpitaux, mais vos promesses électorales en ce sens ont été imprudentes. Vous n'avez pas amorcé le décrochage scolaire, la détérioration de l'enseignement du français, vous n'êtes pas responsable du vieillissement de la population, vous n'êtes pas l'initiateur de la dégradation des ponts et chaussées, du mobilier urbain et votre responsabilité en matière économique est limitée par les contraintes de la mondialisation. Votre politique environnementale est citée en exemple à l'extérieur du Québec, vous avez assuré la continuité dans nos relations avec la France, pays cher à votre coeur, vous représentez le Québec sur la scène internationale avec dignité et fierté, mais tout cela est rejeté du revers de la main par nombre de vos concitoyens en colère qui ont perdu foi en la démocratie que vous représentez.

Monsieur le premier ministre, lorsque la moralité publique est remise en question comme c'est le cas depuis plusieurs mois, c'est le moral de tous les Québécois qui s'affaisse. Vous incarnez par votre fonction le Québec tout entier, et en ce sens, vous ne pouvez plus ignorer l'atmosphère délétère qui règne, alimentée, il faut le reconnaître, par un système médiatique, médias sociaux compris, de plus en plus omnipotent et discutable, l'actualité récente en faisant foi.

La commission Bastarache dont vous avez été l'initiateur démontre bien les dangers de l'exercice tel que diffusé. En ce sens, cette téléréalité dégrade davantage la perception populaire, déjà si négative. Et rares sont ceux qui s'intéressent à la vérité, souhaitant plutôt voir conforter leurs préjugés ou leurs perceptions. Cette commission que vous avez voulue donne une idée de l'impact qu'aurait la commission tant demandée par vos adversaires sur le financement des partis politiques. La mécanique même d'une commission prend des allures de tribunal populaire et ceux qui y sont convoqués apparaissent au départ suspects en raison des interrogatoires et surtout des contre-interrogatoires.

Monsieur le premier ministre, votre présence à la commission Bastarache la semaine prochaine met en quelque sorte en danger la fonction que vous occupez. En temps de crise, et sans doute peut-on parler d'une crise morale en ce moment, le premier ministre doit être au-dessus de la mêlée. Et voilà bien le problème, puisque, attaqué par votre ex-ministre Marc Bellemare, vous avez choisi de vous défendre à travers cette autre institution qu'est la commission d'enquête. Nombreux sont vos concitoyens qui éprouvent un malaise à l'idée que le chef du gouvernement, se dissociant de sa fonction, descende dans l'arène. Ne croyez-vous pas qu'il serait opportun que vous vous adressiez solennellement à tous les Québécois afin d'atténuer leurs appréhensions, de leur expliquer vos décisions passées et de les éclairer sur la façon dont vous allez réintroduire dans la noble fonction politique la confiance sans laquelle l'exercice du pouvoir devient périlleux?

Monsieur le premier ministre, vous avez consacré toute votre vie à la politique. Personne ne peut remettre en cause votre engagement vis-à-vis de vos concitoyens, votre intégrité personnelle, votre désir de faire avancer le Québec. Votre combativité légendaire a servi les intérêts du Québec. Mais cette pugnacité qui vous caractérise peut aussi être mauvaise conseillère pour vous-même. Vous avez réussi à remporter trois élections grâce à votre pouvoir de persuasion, votre talent et votre attachement au Québec. L'ampleur de la tâche dans notre monde complexifié risque d'user ceux qui se consacrent à la politique. Votre vigilance est requise pour que le moral collectif retrouve le tonus nécessaire afin d'éviter le piège du cynisme.

Monsieur le premier ministre, vous devez vous adresser à vos compatriotes. Les procès d'intention, les injures, les calomnies et la suspicion sont en train d'éroder la culture politique et le premier ministre, incarnation de l'autorité, possède la légitimité pour apaiser le climat.

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denbombardier@videotron.ca
92 commentaires
  • Paul Rodgers - Inscrit 18 septembre 2010 07 h 04

    Est-ce par cynisme de votre part ?

    Madame, peut importe le message que pourrait présenter au peuple le premier ministre du Québec, mis à part les membres de sa « famille » politique les plus aveuglés, le pourcentage de la population qui croit encore en sa parole est trop mince pour justifier son interposition.

    La somme de ses manifestations publiques depuis 1984 confirme que John James Charest n'a jamais su s'élever au dessus de la mêlée. C'est plutôt sa mentalité de chat de ruelle qui le propulse le mieux... Aujourd'hui, le pauvre individu est dans le trou jusqu'aux oreilles et il n'y a autour de lui personne pour le convaincre d'arrêter de creuser... Ce qui nous suggère que le pourcentage de ceux qui souhaitent sa disparition de notre scène politique est de beaucoup le plus élevé.

    Qu’il intervienne comme vous lui recommandez que pour annoncer au peuple du Québec sa démission de la politique active au Québec. Le soupire de soulagement qu'émettra le peuple du Québec sera égal à celui émis le 7 septembre 1959.

  • Duchêne Denys Mehdi - Inscrit 18 septembre 2010 07 h 54

    Ai-je bien lu ?

    Vous auriez eu intérêt, il me semble, à vous garder une petite gêne en plaçant parmi les grands premiers ministres Lucien Bouchard. Franchement ! Il n'a gouverné que pendant un an ou deux, a fait d'innombrables dégâts sociaux avec sa loi antidéficit et a joué au pasteur et à la belle mère envers la société québécoise par la suite à en devenir indigeste.

  • Maurice Arbour - Inscrit 18 septembre 2010 08 h 00

    Êtes-vous sérieuse?

    Si John James avait eu le sens de l'État, il aurait d'abord commencé par instituer une commission d'enquête sur l'industrie de la construction. Pour faire diversion, il préféra plutôt créer une commission d'enquête pour vider une querelle entre lui-même et l'un de ses anciens ministres. Sur ce chapitre comme dans tant d'autres, John James est ce qu'il a toujours été: un chat de ruelle au service de son parti et de ceux qui savent si bien garnir ses coffres.

  • J. Hardy - Inscrit 18 septembre 2010 08 h 19

    Vraiment?

    Cette lettre tintée d'éloges me laisse perplexe. C'est bien Jean Charest qui avait sapé dans les fonds pour la reconstruction des routes. Il avait plus tard changé d'avis suite aux pressions.

    C'est le même homme dont le cabinet est un vase communicant avec le lobby du gaz de schiste. C'est aussi sous son règne qu'Hydro a démantibulé sa filière Pétrole et gaz.

    Le même Jean Charest, pour qui un remaniement ministériel signifie changer ses bas sales de pied. Celui qui avait fait campagne au dernières élections, avant la récession, en nous promettant que son adversaire nous plongerait dans un grand précipice avec des crocodiles mangeurs de province.

    Celui qui a instauré les PPP et réussi à nous montrer qu'il s'agit en fait de PPPP. Le Profit au Privé et les Pertes au Public. Que ce soit dans le CHUM, l'énergie éolienne, la centrale au mazout de Bécancour, les infirmières au privé à contrat ou l'assurance-médicaments, nous sommes perdants sur toute la ligne.

    Le même homme qui a renouvelé un contrat sur l'électricité vendue à rabais jusqu'en 2038 avec le Vermont.

    Toujours le même homme, aussi moral ou intègre que vous puissiez le croire, qui semble affectionner l'octroi de contrats juteux aux plus gros donateurs du PLQ.

    Sachant que nous sommes en surplus énergétique jusqu'en 2020 environ et que les beaux PPP actuels nous coûtent la peau des fesses, il est normal que l'on se demande si seulement ces contrats étaient tous nécessaires, si nous avions effectivement besoin de ces chantiers.

    Le Québec est riche. Charest travail fort à nous garder dans la pauvreté. Sursis de taxe à une industrie milliardaire et polluante, irrespect de la population, PPPP, ce sont tous des moyens de nous garder accrochés à la péréquation.

    Le seul éloge à faire à Jean Charest est son long mandat. Il a fait un long terme, mais ce que nous avons besoin c'est d'une vision, pas un test d'endurance.

  • michel lebel - Inscrit 18 septembre 2010 08 h 38

    D'accord sur le fond

    Le style est plutôt pompier, mais passons. Je suis en accord avec le fond de cet article quant aux crtiques excessives, exagérées, mesquines, voire haineues de certains à l'égard de Jean Charest. Les lecteurs du Devoir en publient très régulièrement dans la version internet du quotidien. Celui-ci laisse même assez souvent passer des choses qui ne devraient pas être publiées.

    Mais Jean Charest n'est pas un président d'État et ce type d'intervention publique et solennelle ne passerait pas dans les circonstances. Les médias ont plusieurs "dents" contre le premier ministre, ne cessant de réitérer leur souhait de voir créer une enquête dans le domaine de la construction. Et ils sont devenus hypercritiques à l'égard du gouvernement Charest, voyant ou imaginant des scandales un peu partout, tout en dénonçant le cynisme de la population à l'égard de la politique, mais tout en oubliant que les médias y contribuent largement eux-mêmes.

    Enfin il faut bien dire que Jean Charest semble bien avoir perdu la touche. L'homme semble résigné. Sans doute l'usure du pouvoir en est la principale cause. Les erreurs se multiplient, dont la création de la commission Bastarache, la poursuite personnelle contre Marc Bellemare et maintennt le dossier du gaz de schiste. Le gouvernement libéral est vraiment mal en point.

    Michel Lebel