Le lourd prix de l'hésitation

Depuis que l'affaire du recensement dure, les conservateurs se font critiquer de toutes parts et le jugement porté sur eux est d'une telle dureté qu'on pourrait penser qu'un gouvernement minoritaire aussi mal loti ne peut pas survivre bien longtemps. Il semble pourtant pouvoir résister encore un moment.

Le calendrier parlementaire est son premier allié. La Chambre des communes ne reprend ses travaux que le 20 septembre et il peut s'écouler quelques semaines avant qu'un vote de confiance ait lieu. D'ici là, le questionnaire long du recensement aura été imprimé et les jeux seront faits.

Le second atout des conservateurs est la sempiternelle hésitation de l'opposition. Tous les partis dénoncent ce qu'ils appellent l'autoritarisme de Stephen Harper, son penchant pour la division, le secret, l'intransigeance. Ils parlent tous de sa volonté d'émasculer l'État en lui coupant les vivres et en limitant son champ d'action. Tous crient «Danger», mais jamais «Ça suffit», avec gestes à l'appui.

On attend encore le moment où l'urgence d'arrêter le train sera plus grande que la lecture nerveuse des sondages. Soutenir qu'on ne peut tenir une élection que si les Canadiens en veulent est une fumisterie. Une élection est l'occasion d'élire un gouvernement et il arrive des moments où un choix crucial s'impose, qu'on ait envie ou non d'y penser. Un tel moment est-il arrivé? Risque-t-on, si les choses continuent dans la même direction, d'atteindre un point de non-retour en ce qui a trait à la nature et au rôle du gouvernement fédéral? Si la réponse est oui, une élection s'impose, que ça nous tente ou pas.

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Encore faudrait-il avoir une idée des solutions de rechange. Or, dans le cas des libéraux, on n'y est pas encore. Ce n'est pas qu'ils soient silencieux ou manquent d'idées, mais ils n'arriment pas leurs multiples prises de position à un fil conducteur capable de s'imposer dans l'imagination des gens. Une image qui viendrait volontiers en tête quand on pense à eux et qui contraste favorablement avec celle des conservateurs.

Les libéraux y travaillent d'arrache-pied et, cet été, testent à la fois leur chef, leur machine et leur message dans une sorte de grande répétition générale d'une campagne électorale. Depuis le 13 juillet, Michael Ignatieff sillonne le pays à bord du Libéral Express dans l'espoir, entre autres, de briser cette image d'homme distant et professoral. D'un déjeuner de crêpes à une assemblée partisane en passant par un barbecue de quartier et une de ces séances de questions-réponses auxquelles il excelle, l'opération semble avoir de l'effet. Les médias régionaux font écho à son passage. Les journalistes de la presse nationale qui ont suivi son périple en donnent généralement une image assez positive.

Un bémol demeure cependant: le contenu. Après avoir suivi M. Ignatieff dans la campagne ontarienne, Thomas Walkom, du Toronto Star, écrit qu'une des caractéristiques du chef libéral est son incapacité à expliquer ce qu'il ferait s'il était premier ministre. Ce qui fait qu'à un fermier ontarien qui lui demande ce qu'il réserve au monde rural, M. Ignatieff parle d'abord d'accès à l'Internet et au cellulaire, avant d'évoquer le manque de médecins en région.

Un bon exemple de cette réticence à se mouiller est la question du respect des institutions parlementaires et démocratiques, un enjeu qui hante pourtant le gouvernement conservateur depuis des mois et touche une corde très sensible auprès d'une bonne partie de la population. L'introduction à la section du site Internet libéral intitulée «Responsabilité et réforme démocratique» n'offre aucune synthèse des prises de position du parti. On y vante plutôt les efforts du chef pour aller vers les Canadiens et on se limite, en matière d'engagements précis, à dire que «contrairement à l'actuel gouvernement, nous [le PLC] respecterons pleinement la Loi sur l'accès à l'information et la Loi sur les conflits d'intérêts». Si on veut se faire une idée juste de la politique d'ensemble du parti, il faut éplucher une flopée de communiqués.

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Pour l'instant, Michael Ignatieff tente de jouer la carte de la confiance en rappelant que son parti a historiquement soutenu l'assurance-maladie, les droits de la personne, l'accès à l'information, le soutien à la science. En entrevue en fin de semaine à l'émission The House, sur les ondes de la CBC, le chef libéral a dit compter sur l'attrait qu'exerce sur beaucoup de Canadiens le caractère «modéré, centriste, progressiste» de son parti, en comparaison de la philosophie très à droite du Parti conservateur. L'opération séduction ne pourra toutefois se limiter à cela. Il faudra mettre de la chair sur les os.

On peut comprendre que les partis souhaitent être fin prêts, mieux financés et organisés avant de se lancer en élections, mais à un moment donné, le glas doit sonner. Si provoquer une élection n'est pas qu'une réaction aux sondages, mais aussi une volonté de se battre pour ses principes, il faudra que les libéraux se demandent s'ils pourront marcher sur les leurs pendant encore longtemps. Même s'il n'a pas l'appui de la majorité des Canadiens, le gouvernement Harper est en train de changer en profondeur le visage du Canada. Or, plus le temps passe, plus il deviendra difficile de modifier le tir à un coût politique ou financier acceptable.
22 commentaires
  • Céline A. Massicotte - Inscrite 2 août 2010 06 h 30

    Et le Bloc?

    Je note depuis quelques semaines, la tendance à faire de l'opposition un tout, autrement dit à éliminer le Bloc de leur propos. M. Duceppe a-t-il dit dernièrement, ou même au printemps, que l'électorat n'avait pas envie d'aller en élection? À mon avis pas du tout.

    Je ne dis pas ça parce que je suis bloquiste; j'ai décidé de sauter du train en marche parce que je crois que ce parti nuit à la cause de l'indépendance d'une part en divisant les énergies, et d'autre part s'étant transformé en une sorte de police d'assurance, voire pour certains, une illusion d'indépendance. Mais resste qu'il faut rendre à César...

    Le Bloc est pour ainsi dire toujours prêt; un chef confortablement installé, des députés actifs, oui, mais qui n'ont pas le poids et les responsablités du pouvoir sur leurs épaules, et ma foi des coffres relativement bien garnis, en plus une base en bonne partie indéfectible.

    Est-ce parce que le Bloc s'est transformé en une sorte de monument de la Québécitude aux communes que quelques commentateurs ont décidé de l'écarté de leur analyse, comme s'il faisait partie de cette opposition frileuse, pour toutes de sortes de bonnes (santé, finances) et de mauvaises (chef en difficulté, ce qui ne changera pas avant longtemps) raisons?

  • Marc Gendron - Abonné 2 août 2010 08 h 43

    Pour qui sonne le glas

    Si le Parti libéral du Canada n'était pas ce qu'il est depuis la défaite de Paul Martin, il y aurait eu des élections au Canada depuis belle lurette. Stéphane Dion a commencé son règne en se sacrant à genoux. C'est ainsi que Steven Harper a pu faire tout ce qui lui tentait.

    Michael Ignatieff fat pareil en toutes circonstances. Le chef actuel du PLC a beau tout faire pour que les électeurs croient qu'il adore les crêpes autant que lesBBQ, ça passe plutôt mal. Surtout cette incapacité à répondre spontanément à des questions pourtant simples. M Ignatieff n'est jamais là où on l'attend.

    Trudeau au moins savait répondre aux questions:JUST WATCH ME. Ignatieff pourrait-il en dire autant?

  • France Marcotte - Abonnée 2 août 2010 09 h 21

    Vite une image!

    Selon cette éclairante chronique, il importe de répondre maintenant à cette importante question: "Risque-t-on, si les choses continuent dans la même direction, d'atteindre un point de non-retour en ce qui a trait à la nature et au rôle du gouvernement fédéral?" comme on dit: poser la question c'est y répondre. Et madame Cornellier met au défit ces libéraux hésitants: "Si provoquer une élection n'est pas qu'une réaction aux sondages, mais aussi une volonté de se battre pour ses principes, il faudra que les libéraux se demandent s'ils pourront marcher sur les leurs pendant encore longtemps". Si ces principes existent bel et bien, les mettre en image pour l'électorat semble bien laborieux...

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 2 août 2010 10 h 32

    La pertinence du Bloc

    La pertinence du Bloc s’accroît avec le temps, quand on voit l’inanité, la fourberie et l’insignifiance des autres partis.

    Comprendra-t-on une fois pour toutes que le bi-partisme, c’est FINI au Canada? L’ère des deux partis gouvernement-opposition est révolue parce qu’anti-démocratique. Ce n’est pas démocratique, car un parti peut être au pouvoir alors que la majorité des gens est contre eux.

    Apprenons à vivre avec la concertation et la coalition plutôt qu’avec le parti unique qui ne représente que 36% de la population. Alors, la solution est la coalition et la concertation entre les divers partis pour gouverner dans les intétêts de l’ensemble des citoyens et non pas dans l’intérêt d’un seul parti.

    Je crois que la seule solution pour les Québécois actuellement, en attendant la souveraineté du Québec, est d'avoir à Ottawa un gouvernement de coalition où le Bloc aura son mot à dire et où on ne pourra pas cross(...) le Québec comme les gouvernements majoritaires libéraux et conservateurs l'ont fait dans le passé.

    Nous aurons le choix de voter pour un parti qui n'est pas inféodé au ROC. Avec le Bloc, “Heureusement on a un parti propre au Québec”, dans tous les sens. La pertinence du Bloc s’accroît avec le temps, quand on voit l’inanité, la fourberie et l’insignifiance des autres partis.

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 2 août 2010 10 h 34

    L’implosion

    Le Canada s’en va rapidement vers l’implosion: Harper et son mépris du parlementarisme et ses contournements de la démocratie agissent en ce sens.

    Les Conservateurs et les libéraux voudraient bien être les deux seuls partis sur la glace du Parlement canadien. Cependant, le système gouvernemental bi-partiste canadien est un héritage dépassé de la domination britannique au Canada et au Québec. Le bipartisme est une des manifestations du dogme bi-polaire du bien et du mal si cher à la droite ultra-conservatrice ici dans l’Ouest canadien et au sud de la frontière. Le système bipartiste uninominal à un tour qui perdure ne correspond plus à ce qu’est la démocratie, parce que justement il empêche l’expression de la démocratie en limitant la représentativité de ceux qui sont élus dans ce système.

    En attendant, des élections s’en viennent au Canada; pour qui et surtout pour quoi voter ? Pour le Parti libéral commanditeux? Ce parti qui a imposé au Québec une Constitution niant à toute fin pratique le rôle fondateur des canadiens-français et des Québécois, le parti du vol du référendum de 1995, le parti de la clarté-camisole-de-force? Non merci.

    Pour le PC de Harper? On n’en veut plus des va-t-en guerre ( la guerre en Afghanistan qui aura coûté 5 milliards aux Québécois) et de gens qui veulent mettre des enfants en prison. Non merci.

    Pour le NPD centralisateur? On n’en veut pas du NPD centralisateur, qui veut que le fédéral contrôle la santé et l’éducation au Canada, alors que ce sont des juridictions exclusivement provinciales. Non merci.

    Au Québec, une chance qu’on a le Bloc! À ma connaissance, le Bloc a toujours pris parti pour le bien des Québécois et même pour celui des Canadiens nos voisins. Ce n’est pas pour rien que le Bloc recueille l’appui de la majorité des francophones du Québec!

    Le ROC ( Canada anglais) devra apprendre à vivre avec le Bloc et à respecter nos aspirations.