Le tout-à-l'anglais en Inde

Entre les mains d’une jeune Indienne, les aventures de Tintin dans la langue de Shakespeare.
Photo: Agence France-Presse (photo) Entre les mains d’une jeune Indienne, les aventures de Tintin dans la langue de Shakespeare.

Pondichéry — Lord Macaulaye, historien et père de l'imposition de l'enseignement de l'anglais à l'élite indienne sous la domination coloniale britannique, écrivait en 1835 sans la moindre pudeur: «Il faut à présent faire en sorte que soit formée une classe de personnes qui pourra jouer le rôle d'interprète entre nous et les millions que nous gouvernons; une classe de gens, Indiens de sang et de couleur, mais Anglais de goût, d'opinions, de moral et d'intellect.» Aurait-il pu imaginer, même dans ses rêves les plus fous, que son entreprise serait aussi prégnante?

L'Inde indépendante n'a pas changé grand-chose à ce scénario où l'anglais est pour ainsi dire la langue quasi officielle du pays, à côté du hindi, et devient, en plein boom économique, l'instrument principal d'ascension sociale et professionnelle non pas seulement de l'élite, mais aussi de la classe moyenne.

«Les parents se saignent à blanc pour envoyer leurs enfants dans les écoles privées qui font de l'anglais la première langue d'enseignement», dit Abhijit Karkun, professeur de français à la Jawaharlal Nehru University, de New Delhi. «Il est indéniable que l'anglais est devenu synonyme de statut social et de bonne éducation en Inde», constate la journaliste et écrivaine Mrinal Pande. Au détriment des 18 langues officielles régionales qui sont parlées dans le pays, y compris du hindi. Au point que beaucoup d'Indiens regardent de très haut le réseau scolaire public, où l'enseignement est d'abord donné dans la langue maternelle.

Le gouvernement de l'immense Uttar Pradesh vient de décider que l'anglais serait enseigné dans toutes les écoles publiques de l'État. Le problème, signalait récemment Mme Pande dans la revue Outlook, c'est qu'«après six décennies de ce désordre bipolaire linguistique, tous les États font face à une pénurie grave de professeurs armés des compétences adéquates pour enseigner correctement l'anglais».

Dans les faits, écrit l'essayiste Pavan K. Varma dans Le Défi indien, «cela donne une nation de semi-castes linguistiques, incertaines en anglais et négligentes à l'égard de leur propre langue maternelle». Reste que la rue indienne est encore loin de fonctionner en anglais. Les statistiques indiquent qu'en réalité, à peine 5 % des Indiens savent vraiment le parler.

Paysage linguistique difficile à décoder, vu du Québec. «Ils sont sans angoisse face à l'anglais, les Indiens, ils n'ont pas notre schizophrénie du minoritaire devant le bilinguisme», dit l'écrivaine québécoise Yolande Villemaire, de passage à Pondichéry, au Tamil Nadu, où se tenait le tout premier congrès de la nouvelle Indian Association for Quebec Studies (IAQS), créée il y a deux ans avec le soutien du gouvernement Charest. «D'abord, le poids du nombre fait qu'ils considèrent comme allant de soi la pérennité de leurs langues maternelles. Ils n'ont pas peur de perdre à l'anglais leur héritage culturel. Ensuite, ils ont fait l'indépendance, eux, de sorte qu'ils ont liquidé la part du sentiment d'oppression associé à la langue du colonisateur», estime l'écrivaine qui a vécu à Mumbai pendant deux ans.

La langue n'est pas non plus perçue en Inde, vu son plurilinguisme, comme un facteur exclusif d'unité et d'identité nationales; au demeurant, l'anglais, fût-il baragouiné, est devenu le liant, devant les résistances au hindi dans une grande partie du pays, qui permet à un Indien du nord de communiquer minimalement avec un Indien du sud.

Le français en Inde

La déferlante de l'anglais n'inquiète pas non plus la poignée d'irréductibles Indiens (il n'y aurait pas, en Inde, plus de 300 000 francophones) qui défendent l'apprentissage du français dans le pays — où il a depuis longtemps acquis ses lettres de noblesse comme langue étrangère. «Le problème pour nous, ce n'est pas l'anglais», explique le professeur Madanagobalane, président de l'Association of Indian Teachers of French (AITF), dont la nouvelle association d'études québécoises est en quelque sorte le rejeton. Il constate, lui, un certain effort de revalorisation des langues maternelles par les gouvernements. Un effort «tout à fait légitime», mais qui risque de marginaliser un peu plus l'enseignement du français là où, comme dans le système éducatif du Tamil Nadu à majorité tamoule, il est possible de l'étudier. Surtout, juge le professeur de l'Université de Madras, la menace tient au choix que fait, par exemple, le gouvernement de la France en mettant ses oeufs dans le panier du réseau indien des Alliances françaises, au détriment des départements de français des universités indiennes. «Alors que nous connaissons le terrain mieux que quiconque.»

C'est dans ce contexte qu'à la faveur de la récente inauguration officielle du Bureau du Québec à Mumbai, l'État québécois fait des efforts pour se tailler une place dans le sous-continent, culturellement et économiquement. Version diplomatique de La Grande Séduction. Le Québec jouit à l'évidence d'un certain attrait au sein des départements d'études françaises et francophones qui existent dans une quinzaine de grandes universités indiennes. Mais ces études demeurent très centrées sur la littérature, souligne le sociologue Fernand Harvey, pionnier des études québécoises qui sont apparues en Inde il y a une vingtaine d'années. Il faudra bien, dit-il, que l'on finisse par en élargir le champ à la sociologie, aux sciences politiques et économiques... On estime que, sa population vieillissant, le Québec va souffrir à court terme d'une pénurie de 400 000 travailleurs, que ce soit le boulanger, l'ingénieur ou le technicien en aéronautique. On évalue à l'inverse que l'Inde sera en mesure d'exporter 45 millions de travailleurs qualifiés au cours des dix prochaines années. Le Québec aimerait bien en attirer un ou deux.
5 commentaires
  • jacques noel - Inscrit 22 février 2010 09 h 33

    d'une pénurie de 400 000 travailleurs

    Où avez-vous pris ça?
    Le Québec compte 370,000 chômeurs (dont 70,000 immigrants) et 266,000 assistés sociaux aptes au travail (dont 66,000 immigrants)

    Alors pourriez-vous nous donner la source de votre "pénurie de 400,000 travailleurs" surtout que le Québec compte à peine 15% de personnes âgées (contre 20% en Allemagne et au Japon)?

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 22 février 2010 09 h 34

    Immigration d'Indiens

    La présente campagne de publicité du gouvernement québécois sur l’immigration, centrée sur le slogan “L’avenir du Québec ne peut s’écrire sans l’immigration”, est carrément insultante pour la majorité des Québécois. Pourquoi ne serions-nous pas capable comme peuple de survivre et de nous développer par nous-même? Pourquoi devrions-nous nécessairement compter sur les autres? Pourquoi n’aurions-nous pas d’avenir en nous-mêmes?

    Ce qui fait la richesse d'un pays, c'est le produit intérieur brut PIB par habitant, pas le nombre de personnes dans ce pays. Il n'y a aucune corrélation entre le niveau de vie et l'ampleur de la population. On n'a qu'à penser aux pays scandinaves riches et et de faible population, et aux pays africains pauvres et avec beaucoup de population.

    Il y a actuellement au Québec un mantra à l'effet que le Québec a absolument besoin de plus d'immigrants. Aucunement prouvé. Si au moins nous réussissions à intégrer tous ou presque tous les immigrants au Québec francophone, ce pourrait à la limite être acceptable d'accueillir plus d'immigrants, mais plus de la moitié de ceux-ci ne s'intègrent pas à la majorité francophone, alors on se tire dans le pied en augmentant inconsidérément le nombre d'immigrants.

    On prend exemple que dans une région on manque de tel type de travailleurs (parce qu'on ne les paye pas assez ou qu'on n'a pas préparé la relève) pour dire qu'il faut aller chercher des travailleurs dans d'autres pays. Pourquoi ne pas former ici nos gens en conséquence, les médecins et les infimières par exemple, ou les techniciens qu'on désire?

    De plus, l'immigration incontrôlée de personnes sans grandes compétences ne résulte qu'en une diminution des salaires des faibles salariés, comme il a été amplement observé et démontré aux États-Unis. Et cette diminution se répercute aussi à la baisse sur l'ensemble des salaires. On sait alors pourquoi les entreprises y sont favorables.

    D’autre part, il est indéniable que l’une des causes du déclin du français à Montréal est l’immigration incontrôlée de personnes qui ne s’intègrent pas à la majorité francophone, mais qui s’intègrent à la minorité anglophone.

    Il y a un parti au Québec qui s'accommode très bien de cela, le parti libéral, qui va chercher la majorité de son appui électoral chez les anglophones et les allophones, et qui arrive au pouvoir grâce à la division des francophones. C'est démocratique, mais c'est suicidaire pour le Québec français.

    L’avenir du Québec ne peut s’écrire que par une meilleure instruction donnée à nos enfants, et par des efforts soutenus en recherche et développement. Nous serons alors plus productifs. L’augmentation de notre productivité est la vraie la clef de notre survie comme peuple francophone et la la clef de la santé économique et sociale du Québec.

  • Fredodido - Inscrit 22 février 2010 11 h 45

    Ne sommes nous pas tous des immigrants ??

    Fermer nos frontières a l'immigration serait la pire chose que nous puissions faire pour un Québec bien vivant . L'aflus de nouveaux immigrants apporte une fraîcheur , de nouvelle idée et de nouvelles traditions . Le Québec d'aujourd'hui ne serait pas l'ombre de lui-même sans l'intense immigration que son territoire a connut . L'intégration des nouveaux arrivant ne sera pas total tant et aussi longtemps qu'il restera une majorité de blanc au Québec .

    La seule chose que nous accomplissons en protégeant notre langue et culture : notre isolement et également le flrétrissement de notre belle province.

  • nonauracisme - Inscrit 22 février 2010 18 h 46

    @Raymond Saint-Arnaud:Dien merci pour les cerveaux indiens.

    De plus, l'immigration incontrôlée de personnes sans grandes compétences ne résulte qu'en une diminution des salaires des faibles salariés, comme il a été amplement observé et démontré aux États-Unis.

    Dude, vous racontez de n'importe quoi par rapport aux etats unis. Les etats unis avait le meme probleme que le quebec: le taux de natalite etait bas. Les immigrants ont apporter beaucoup aux entreprises americaines: Microsoft, IBM,lees pharmaceutiques, toutes les entreprises americaines sont diversifiees et c'est la loi et est une bonne operation de relation publique.
    J'ai vecus aux etats unis, c'est le seul pays sur ce monde qui donne la chance a toute personne qui travaille dure et veut contribuer. Le probleme d'integration n'existe pas car la competence prime sur la couleur de peau.

  • Rene Arbour - Inscrit 23 février 2010 04 h 44

    J'essais de trouver une relation entre la chronique et les commentaires mais... Oups desole monsieur Noel, vous y etiez

    D'abord, CHAPEAU Fredodido. Falait le dire: «L'intégration des nouveaux arrivant ne sera pas total tant et aussi longtemps qu'il restera une majorité de blanc au Québec». Moi j'y aurais pas pense! Bravo.

    Ensuite, pour revenir a l'article de monsieur Taillefer,

    1-c'est qu'«après six décennies de ce désordre bipolaire linguistique, tous les États font face à une pénurie grave de professeurs armés des compétences adéquates pour enseigner correctement l'anglais». --»Ben, peut-être pour ça qu'on arrive pas a se comprendre.

    2-Reste que la rue indienne est encore loin de fonctionner en anglais. Les statistiques indiquent qu'en réalité, à peine 5 % des Indiens savent vraiment le parler. --» La rue Québécoise non plus, n'arrive pas a saisir cet anglais mes statistique me disent qu'a peine 2 % de ceux qui se sont fait une place hors Inde, se font vraiment comprendre... Pas grave au prix que ça coute...

    La bonne nouvelle, c'est comme vous le disiez, que ces nouveaux amis/partenaires ne semble pas un instant craindre l'envahissement. Donc ils
    n'ont aucun problème a parler a des gens qui ne les comprennent pas. C'est aux autres de faire l'effort. C'est une des raisons pour lesquelles je les aime. J'essaie d'apprendre cela de mes nouveaux amis.

    En conclusion, je suis conscient que mon message peut paraitre négatif mais je l'envoi quand même. J'ai plein de collaborateurs indiens et j'ai de plus en plus de plaisir a les connaitre. Mais il reste vrai que ces gens portent des bottines au moins aussi grosses que celle que portait Georges W. a ces meilleurs jours. Je leurs transmettrai l'adresse de ce blog.

    Ils me demanderons sans doute la traduction de ce que j'ai écrit et ensuite peut-être, ce que je voulais dire. Enfin je sais que ce sera fait avec le respect dont ils sont issus. Sans gène et sans prétention. Comme eux seuls peuvent le faire. Moi je ne leur répondrai que ... merci. C'est ce que je dis toujours quand je suis sans mot.