Aujourd'hui à Montréal, le monde se porte au chevet d'Haïti et prépare une grande conférence internationale — sans doute en mars ou en avril — qui aura lieu tout juste un an après un autre exercice du même genre, à Washington en avril 2009, qui avait abouti à des promesses de 350 millions de dollars. Promesses dont on attendait toujours la concrétisation à la veille du séisme.

Espérons que cette réunion de Montréal — et celles qui s'ensuivront — sera davantage qu'un festival international de la compassion, un défilé de coqs humanitaires, avec un gouvernement fédéral canadien tout excité de se retrouver — l'espace d'une journée — au coeur de la diplomatie mondiale. Devant un tel drame, les rivalités et petites vanités étatiques sont particulièrement déplacées.

Question essentielle: le court terme, oui, mais quid du long terme? Aider les Haïtiens à passer les prochains mois avec suffisamment d'eau, de vivres et de soins, voilà qui sera beaucoup plus facile que de remettre sur pied sérieusement une société détruite, et pas seulement dans ses infrastructures physiques.

Propos de Donald Steinberg, vice-président de l'International Crisis Group, réputé think tank d'analyse internationale: «Ceux qui croient qu'il s'agit simplement de reconstruire des hôpitaux, des écoles et des habitations, se trompent complètement. Les pays donateurs doivent comprendre qu'il s'agit de reconstruire le système politique et le tissu économique du pays.»

«Reconstruction»: le mot a des significations multiples. C'est la remise en ordre des infrastructures élémentaires comme les routes ou les circuits d'eau potable et d'électricité. Mais c'est aussi la construction d'un véritable État au milieu de ruines physiques et morales.

Peut-on espérer que cette tragédie, l'expérience inouïe d'une destruction sans précédent, sera une chance pour Haïti? Oui, on le peut, et cette idée générale devrait même guider les initiatives qui suivront.

Mais, pour ce faire, il faudra une profonde prise de conscience — à la fois par les pays étrangers et les élites haïtiennes — de l'inadéquation de presque tout ce qui a été tenté jusqu'alors. De l'aide, oui, et massive. Mais concrète, ciblée, efficace, qui exige des résultats du récipiendaire et induise une sorte de révolution culturelle en Haïti et dans les circuits de l'aide au développement.

Mais il faut faire vite: l'intérêt universel autour d'Haïti ne durera que quelques semaines. À Montréal et ailleurs, on doit s'engager décisivement, fouiller nous-mêmes le fond de nos poches et de nos coeurs... et de notre imagination.

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Un petit erratum...

Retour sur un autre petit pays, lui aussi plus important que sa taille physique: le Rwanda. Dans mon avant-dernière chronique du lundi, j'ai péché par omission en écrivant que la France était le seul pays où l'on avait osé mettre en cause le rôle des représentants du pouvoir tutsi de Kigali dans les massacres et violences politiques des années 1990 et 2000, au Rwanda et en Afrique centrale.

C'était inexact: il y a aussi la justice espagnole qui avait lancé, début 2008, des procédures qui mettent en cause «l'autre camp» dans ce drame: le camp du dictateur tutsi Paul Kagamé, assis sans vergogne sur la mémoire du génocide, et dont plusieurs dizaines de collaborateurs ont à cette occasion été accusés de crimes et massacres divers. Alors que les poursuites françaises ont été abandonnées, les recours judiciaires espagnols sont toujours actifs.

Il y a quelques jours, une femme courageuse est retournée dans son pays: la leader de l'opposition Victoire Ingabiré, qui prétend se présenter à l'élection présidentielle d'août prochain. Défiant de façon inouïe le régime actuel qui ne tolère qu'une version de l'Histoire, elle a visité le mémorial du génocide et déclaré que «le chemin de la réconciliation est encore long. Ce mémorial ne rappelle que le génocide perpétré contre les Tutsis, alors qu'il y a eu aussi des massacres de Hutus». Nette allusion aux crimes du Front patriotique rwandais (FPR), aujourd'hui au pouvoir.

La réponse ne s'est pas fait attendre. Dénonçant Mme Ingabiré comme «négationniste» — ce qu'elle n'est manifestement pas, voir la citation précédente —, le vice-président de la chambre des députés a lancé: «Quiconque nie le génocide et prétend être rwandais n'est pas un véritable Rwandais. Une telle personne est disqualifiée pour gouverner le pays.»

Ce qui donne une idée du niveau de tolérance politique en vigueur aujourd'hui à Kigali. Malheureusement, ce régime bénéficie toujours d'une extraordinaire complaisance en Occident.

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

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francobrousso@hotmail.com
3 commentaires
  • Jean-Pierre Aubry - Abonné 25 janvier 2010 08 h 49

    Qui sera le planificateur-conseil ?

    Je suis tout a fait d’accord avec « les propos de Donald Steinberg, vice-président de l'International Crisis Group, réputé think tank d'analyse internationale: «Ceux qui croient qu'il s'agit simplement de reconstruire des hôpitaux, des écoles et des habitations, se trompent complètement. Les pays donateurs doivent comprendre qu'il s'agit de reconstruire le système politique et le tissu économique du pays.» » Il en est de même pour les propos de l’auteur de cet article, François Brousseau, qui parle « de l'inadéquation de presque tout ce qui a été tenté jusqu'alors ».

    Je ne suis pas certains que ceux qui ont planifié, au niveau relativement global, l’aide internationale à Haïti des deux dernières décennies, sont en mesure de mettre en place un programme de développement durable, assurant une certaine autonomie à ce pays. Les modèles de développement qu’ils ont utilisé ont permis que Haïti demeure dépendant de l’aide internationale. Je ne suis pas certain que les pays « développés », dont le Canada, ont la "recette" pour aider les pays très « sous-développés ».

    Je me demande si de gestionnaires venant de pays beaucoup moins « développés », mais qui ont permis à leur pays de réaliser des progrès importants dans les deux dernières décennies ne seraient pas mieux en mesure de faire avancer Haïti vers l’autonomie.

    Jean-Pierre Aubry

  • France Marcotte - Abonnée 25 janvier 2010 09 h 55

    Trop rouge pour être vert

    Tout vice-président de l'International Crisis Group et réputé think tank d'analyse internationale qu'il soit, ce Donald Steinberg me fait un peu frémir quand il dit que reconstruire Haïti c'est reconstruire le système politique et le tissu économique du pays. Le tissus économique du pays. Il manque "sur de nouvelles bases", comme par exemple le reboisement des terres qui sont lessivées par l'érosion depuis la déforestation sauvage, comme par exemple le retour des paysans vers les milieux ruraux désertés, augmentant démesurément la population de Port-au-Prince, comme par exemple un programme de fours à cuisson solaire pour subvenir au besoins domestiques... des mesures qui demandent réflexion et planification plutôt que précipitation, d'autant plus que l'on a flairé l'odeur du pétrole dans le sous-sol haïtien, odeur propre à attirer les vautours. Et, question triviale, que fera-t'on de tout ce béton effondré? La dimension écologique me semble encore une fois bien timidement intégrée dans les prévisions, comme un luxe dont on peut se passer dans l'urgence qu'appellent les catastrophes.

  • Claude Provencher - Inscrit 25 janvier 2010 16 h 43

    Proverbe Africain

    Rwanda-Haïti
    Lorsqu'on éduque un homme,on éduque un individu. Lorsqu'on éduque une femme,on éduque une société.