Haïti, le défi médiatique

La catastrophe en Haïti pose de véritables défis médiatiques. Défi de la pertinence, du respect, défi aussi de bien mettre en contexte les informations sans sombrer dans le voyeurisme.

C'est le genre de situation où les médias marchent sur la corde raide. D'autant plus qu'ils n'ont pas le choix de sortir de leur réserve, jouant aussi le rôle de courroie de transmission pour les demandes d'aide, les collectes de fonds, etc.

Cette épouvantable tragédie sera sûrement un des événements médiatiques des dernières années. La porte-parole du Bureau de coordination des affaires humanitaires de l'ONU, Élisabeth Byrs, déclarait ce week-end que le séisme qui a ravagé Haïti est le pire désastre auquel l'ONU a été confrontée, ce qui n'est pas rien. Mme Byrs ajoutait que, contrairement au tsunami de 2004 en Asie, les structures locales qui pouvaient soutenir l'aide étrangère ont éclaté.

Mais déjà vendredi, sur notre site Internet, des lecteurs lançaient un débat: y a-t-il trop de journalistes à Haïti? Nuisent-ils à l'organisation des secours?

Il est indéniable que l'on a absolument besoin des médias sur place pour témoigner de la situation, et les journalistes qui y sont envoyés doivent travailler dans des conditions difficiles, alors qu'ils baignent vraiment dans l'horreur, avec tous ces morts sur les trottoirs, et ces blessés «stationnés» dans des parcs sans aucun médicament.

Évidemment, quand on voit la vedette de CNN, Anderson Cooper, braquer son micro sur les cris d'une jeune adolescente qui était ensevelie sous les décombres pendant que des secouristes tentaient de la sortir de là sans aucun outil, on a vraiment le goût de lui dire «lâche ton micro et va donc les aider à soulever le morceau de béton!» (la jeune femme a finalement été sauvée).

Pourtant, on doit accepter le fait que les médias se ruent en troupeau dans les rues de Port-au-Prince, parce que de toute façon le silence médiatique serait pire. Et le nombre de médias sur place est une garantie que l'organisation de l'aide sera surveillée. Peut-être pas une garantie à 100 %... mais croyez-vous vraiment que ce serait mieux si tous les médias partaient?

La présence de Radio-Canada, pour ne prendre que cet exemple, nous a fait prendre conscience samedi que le séisme avait fait d'énormes ravages à l'extérieur de Port-au-Prince, ce que l'on ne savait pas encore. Car Radio-Canada semble avoir été un des premiers médias à se rendre dans d'autres villes que la capitale, pour constater un degré d'horreur aussi élevé.

Tout est dans la façon de montrer les choses. Cette fin de semaine, TVA a diffusé un reportage de Richard Latendresse qui n'a vraiment pas fait honneur à la profession. Le journaliste a poursuivi un camion qui venait de ramasser des corps, se mettant lui-même en scène sans vergogne comme si l'on était dans un film («on va le suivre, on ne sait pas où il s'en va»), répétant sans cesse d'un ton mélodramatique que l'on était en train de voir des cadavres, filmant sans aucun problème le déversement de corps dans une décharge (ça peut se raconter à l'écran sans être obligé de le montrer!), terminant son reportage avec cette phrase insultante: «C'est n'importe quoi.»

Un lecteur du Devoir, Pierre Schneider, a suggéré sur notre site Internet que dans un tel événement on devrait plutôt créer un pool international de journalistes accrédités. Ceux-ci seraient les seuls à avoir accès au terrain, et ils alimenteraient les autres médias.

L'idée semble intéressante. Mais le journaliste du Journal de Montréal actuellement en lock-out, Fabrice De Pierrebourg, n'est pas d'accord. Intervenant lui aussi sur le site du Devoir, il fait valoir qu'il faut plutôt maintenir la diversité de l'information même dans la catastrophe. «Je ne crois pas que le journaliste de CNN va s'intéresser au sort des Québécois disparus par exemple», écrit-il.

«Le pire qu'il pourrait arriver aux Haïtiens et aux organismes humanitaires, ajoute-t-il, ce serait justement que les journalistes plient bagage. Sans images (dures), le reste du monde passera vite fait à autre chose.»

Point de vue similaire dans Le Monde d'hier. Un psychiatre français, qui travaille actuellement avec des ressortissants haïtiens, explique que, pour les Haïtiens, l'hypermédiatisation qui accompagne une telle catastrophe a un effet positif «dans le sens où elle signifie une solidarité vis-à-vis des victimes et de leurs familles».

Le revers, ajoute-t-il, c'est que les médias, après quelques jours ou quelques semaines, vont se désintéresser de l'événement. «Ce moment est toujours vécu comme une souffrance supplémentaire, comme un véritable abandon.» Question: dans un mois, est-ce que vous serez encore émus par le sort d'Haïti, alors que tout restera à reconstruire?

***

pcauchon@ledevoir.com
  • biolanhar - Inscrit 18 janvier 2010 06 h 28

    la conscience du monde

    je suis d'avis que tout doit être filmé, diffusé et connu du monde. C'est le rôle des journalistes et ils ne font que leur travail.
    Seules les prises de positions sans fondement doivent être réprimées.
    La souffrance humaine existe aussi dans les films, et les films sont une peinture de la réalité, pourquoi ne doit-on pas dire et voir la réalité telle qu'elle se présente.

  • Lapirog - Abonné 18 janvier 2010 07 h 17

    Les médias en Haiti et le comportement innapproprié de certains journalistes.

    Quand Richard Latendresse de TVA-LCN est arrivé à Port-au Prince, un de ses premiers reportages fut consacré au terminal aéroportuaire de PAP fortement endommagé comme d'autres l'avaient déja signalé avant lui . Le ton pompeux, le geste dramatique qu'il a de la difficulté à contrôler, le propos magistral on aurait dit un empereur Romain visitant ses centurions après une catastrophe. Le rôle du reporter en situation de crise ne serait-il pas plutôt d'employer un ton modéré et surtout d'éviter de jouer le petit Jos Connaissant en mission évangélique.
    Je puis comprendre que la compétition est forte entre tous ces trop nombreux médias qui aimeraient avoir l'histoire la plus croustillante possible.
    Curieusement, les médias Québécois n'ont pas relevés ( hier,dimanche) que les autorités étatsuniennes en charge des opérations de l'aéroport, avaient donnés priorité à leurs avions remplis de leurs ressortissants au lieu de donner priorité aux avions Français qui apportaient de l'aide médicale qui manque cruellement depuis les tous débuts du séisme. Le représentant Français à PAP a du logé une protestation aux autorités US de l'aéroport.

  • Augustin Rehel - Inscrit 18 janvier 2010 07 h 20

    Le voyeurisme journalistique



    Devant l'ampleur de ce chaos indescriptible, ce qui risque de choquer dans le traitement médiatique du tremblement de terre de Haïti, ce ne sont pas seulement les images insoutenables que l'on voit, c'est surtout l'acharnement journalistique à nous montrer ce qu'il y a de plus scabreux dans cette hécatombe apocalyptique. Est-il nécessaire de nous montrer ces crânes brisés, ces joues balafrées, cette main qui sort des décombres et s'agite quelques instants avant de retomber, inerte. Est-il nécessaire de nous montrer ces amoncellements de cadavres, ces fosses communes, ces charniers, ces pelles mécaniques qui creusent d'immenses trous pour y recevoir ces milliers de cadavres pantelants et exsangues qui jonchent les rues? Est-il vraiment nécessaire, pour satisfaire aux exigences de l'information, d'ajouter à une telle vision d'horreur, toutes ces images insoutenables que les mots eux-mêmes ne peuvent traduire?

    Au fil des ans, le journalisme a bien changé et est en voie de perdre ses lettres de noblesse. Un certain redressement s'impose, mais d'où viendra-t-il en cette époque de la sur médiatisation à outrance. Ce type de journalisme que plusieurs qualifient déjà de « voyeurisme journalistique», doit être dénoncé avec véhémence et sans ménagement. C'est impensable que, pour bien accomplir son travail, un journaliste doive se rendre sur un tas de gravas et interrompre les fouilles pour poser des questions pas très pertinentes, alors que le temps est précieux, et que chaque seconde peut faire la différence entre sauver une vie ou la perdre. C'est impensable que le travail de journalisme en soit rendu à une telle parodie, à une course effrénée à l'information factuelle ou visuelle, à un marathon de l'image où le meilleur se méritera une couronne de laurier de son journal respectif.

    Je ne suis pas contre la liberté de presse, mais il me semble qu'il est toujours possible à un journaliste de faire son travail honnêtement, avec professionnalisme, sans sombrer dans une dérive où tout lui semble bon et correct. Ce que les journalistes nous offrent, au jour le jour, depuis leur arrivée en terre haïtienne, est un spectacle grossier de la misère humaine.

  • Pedicura - Inscrit 18 janvier 2010 09 h 21

    Haïti, le défi médiatique

    Question: dans un mois, est-ce que vous serez encore émus par le sort d'Haïti, alors que tout restera à reconstruire?

    Réponse: Oui, je serai encore émue par le sort d'Haïti tout simplement parce que dans mon milieu de travail, j'ai le privilège de côtoyer au quotidien, depuis des années, de nombreux collègues d'origine haïtienne. Ces personnes m'apprennent beaucoup, ils et elles sont une source d'information et d'inspiration continues. Le séisme a de nouveau généré des orphelin(e)s parmi mes collègues; j'ai été confondue par ceux et celles qui continuaient de sourire et chanter. Je n'avais pas encore compris. Je me sens privilégiée de côtoyer ces gens et grâce à eux, d'avoir la possibilité de suivre à long terme le cours des évènements en Haïti.

  • cardinal - Inscrit 18 janvier 2010 09 h 44

    Effectivement, trop c'est trop, et là on frise l'obscénité du prurit journalistique!

    Non seulement y-a-t-il trop d'horreur malsaine qui semble encourager le culte de l'horreur dans les rapports des journalistes, mais il y a aussi trop de journalistes.
    Il y en a au moins 6 pour Radio-Canada (radio télé), et davantage pour la CBC.
    Si on rajoute les photographes, et les cameraman, les journalistes des autres média, La Presse, le Globe, le Star etc, on arrive à un chiffre presque monstrueux seulement pour le Canada de gens qui disent tous la même chose et qui sont là pour faire le même travail. En plus, ils nous le répètent " ad nauseam"!
    Et il y a aussi tous les autres des autres agences de presse du monde entier, ce qui fait non seulement autant de bouches à nourrir, mais ce qui crée une source additionnelle de frustration et de rage pour les malheureux qui quêtent qui du pain, qui de l'eau, alors que les journalistes sont eux, et elles, bien attifés et bien nourris.
    La suggestion de M Schneider est extrêmement sensée de n'avoir qu'un faible nombre de personnes que l'on pourrait voir accompagner et aider les sauveteurs et non leur faire perdre leur temps pour des entrevues profondément inutiles tant elles sont répétitives.