Le piège de l'identité nationale

Vers la fin de 2009, Nicolas Sarkozy a déclenché deux polémiques importantes en France — l'une en réponse à sa proposition de faire entrer Albert Camus au Panthéon, et l'autre à propos de sa tentative de définir «l'identité nationale».

Que ces deux sujets soient liés dans mes pensées ne veut pas dire que «l'Omniprésident», souvent ridiculisé pour ses actes et déclarations à première vue irréfléchies, ait lui-même calculé au même moment l'effet de ces deux controverses sur l'électorat. Ce qui est sûr, c'est que comme tout politicien, Sarkozy cherche toujours de vulgaires avantages déguisés en grande rhétorique. Le génie stratégique du président français est, quand cela lui est utile, de paraître aussi gauchiste que la gauche (par exemple sur la réglementation des banques) et aussi antiarabe que le Front national (au sujet de l'immigration).

Quel que soit son ultime objectif, les positions présidentielles sur Camus et «l'identité nationale» ont suscité de vives critiques par certains, qui décodent une mauvaise foi dans les tactiques astucieuses de l'Élysée. Du côté de l'extrême droite, Jean-Marie Le Pen a qualifié la possible canonisation de Camus de «choix électoraliste — celui d'un écrivain pied-noir à quatre mois des élections régionales [Le Pen est en tête de liste dans une région composée de beaucoup de pieds-noirs qui ont fui leurs pays lors de l'indépendance en 1962], dans lesquelles la majorité va probablement subir une lourde défaite», ce qui fait partie d'une campagne menée par le chef d'État pour «multiplier les gestes en faveur des catégories sociales qu'il pense être favorables au Front national».

Du côté de la gauche intellectuelle, Olivier Todd, biographe de Camus, a ironisé sur un président français de droite qui «s'apprête à rebarbouiller l'icône», alors que Camus était majoritairement à gauche dans ses prises de position publiques (sauf, notamment, sur l'indépendance de l'Algérie, où son point de vue ambigu avait beaucoup fâché la gauche).

Quant à l'identité nationale, Sarkozy a choisi comme tribune un journal de gauche traditionnel, Le Monde, pour disserter sur le vote en Suisse interdisant la construction de nouveaux minarets sur les mosquées. Profitant d'une nouvelle donne franchement antimusulmane dans un pays reconnu pour sa défense de la liberté religieuse, il a prestement exprimé sa tolérance envers «un tel rejet» des principes de tolérance soi-disant français et européens, bien que ce rejet «ne nous plaise pas», a-t-il ajouté. Surtout, croit le président français, il ne faut pas en vouloir au peuple suisse craignant «que leur cadre de vie, leur mode de pensée et de relations sociales soient dénaturés».

Tout en tenant à ce que ses «compatriotes musulmanes» puissent jouir «des mêmes droits que tous les autres à vivre leur foi», le président voulait «leur dire aussi que, dans notre pays, où la civilisation chrétienne a laissé une trace aussi profonde, où les valeurs de la République sont partie intégrante de notre identité nationale, tout ce qui pourrait apparaître comme un défi lancé à cet héritage et à ces valeurs condamnerait à l'échec l'instauration si nécessaire d'un islam de France qui, sans rien renier de ce qui le fonde, aura su trouver en lui-même les voies par lesquelles il s'inclura sans heurts dans notre pacte social et notre pacte civique».

Ouf! Beaucoup de mots simplement pour déstabiliser le Front national et contrarier la gauche (Martine Aubry, chef du Parti socialiste, a accusé son rival d'avoir fait «honte à la France en voulant opposer identité nationale et immigration»). Cependant, je trouve que Sarkozy, sans le faire exprès, nous a donné une belle occasion de prendre conscience de tendances françaises qui sont bien loin de l'esprit d'indulgence affiché dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen — la tradition antisémite, qu'elle soit lancée par la police de Vichy contre les Juifs pendant l'Occupation, qu'elle soit braquée par la police parisienne sur les manifestants algériens en 1961. Au lieu de se tortiller ainsi, le président devrait changer d'icône pour le Panthéon et remplacer la candidature de Camus par celle de Romain Gary.

Romancier aussi accompli que Camus, Gary (né Roman Kacew) a le mérite d'avoir été un immigrant juif qui, ayant fui avec sa mère l'antisémitisme polonais des années 20, a pu développer plus tard, au cours de sa carrière, une compassion remarquable pour les Maghrébins déshérités de la métropole. Dans La Vie devant soi, rédigé sous le pseudonyme d'Émile Ajar, Gary a créé le personnage original de Momo: jeune Arabe, fils d'une prostituée et d'un maquereau, qui se trouve placé en garde chez Mme Rosa, prostituée juive à la retraite et survivante d'Auschwitz. Dans ce milieu apparemment absurde se déroule une histoire d'amour et de réconciliation entre peuples et religions qui, dans la tradition de Victor Hugo, se veut une réplique aux esprits bornés, racistes et sectaires.

Fait tout aussi important, lorsque l'heure a sonné en juin 1940, et ayant à choisir entre la collaboration du maréchal Pétain et la résistance du général de Gaulle, Gary a abandonné son escadre aérienne à Bordeaux et a rejoint les forces militaires qui ont suivi de Gaulle à Londres. De là, il a participé à la guerre avec distinction (il fut décoré de la Croix de guerre et de la Croix de la Libération), en tant que navigateur-bombardier à bord des avions britanniques organisés dans une unité des Forces aériennes françaises libres.

L'histoire de sa vie telle qu'il l'a décrite était compliquée et parfois réinventée. Toutefois, Gary a incarné le bon Français dévoué aux meilleures valeurs de son pays ainsi qu'à son devoir de citoyen. Comme le raconte sa biographe Myriam Anissimov, «il se plaisait à dire: "Je n'ai pas une goutte de sang français, mais la France coule dans mes veines"». Comme adolescent, «il n'avait qu'une aspiration, devenir français, porter un nom français, se fondre dans la nation. Ne plus être un immigré...» Malheureusement, la nation n'était pas toujours accueillante pour les immigrants juifs de 1928 — aujourd'hui, elle ne l'est toujours pas envers les Arabes devenus français par choix ou par urgence économique.

Voici donc, monsieur le président, votre salut pour sortir du piège de l'identité nationale. Romain Gary au Panthéon, à côté de Victor Hugo. Les Misérables de la France seraient fiers de vous. Le Pen et Aubry n'y trouveraient rien à redire.

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John R. MacArthur est éditeur de Harper's Magazine, publié à New York. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.
19 commentaires
  • jacques noel - Inscrit 11 janvier 2010 07 h 54

    «je n'ai pas une goutte de sang québécois

    " mais le Québec coule dans mes veines». Comme adolescent, «il n'avait qu'une aspiration, devenir québécois, porter un nom québécois, se fondre dans la nation. Ne plus être un immigré...»

    Allez dire ça aux milliers de jeunes filles qu'on croise en ville, le voile sur la tête.
    Allez dire ça aux milliers de jeunes Noirs qui rapent autour des polyvalentes
    Allez dire ça aux milliers de vieux Italiens qui vont applaudir la Squadra dans leurs cafés
    Allez dire ça milliers de Chinois qui jouent aux dés dans leurs restos
    Allez dire ça aux dizaines de milliers d'immigrants qui vont fêter le Canada multiethnique chaque année le 1 juillet au Vieux Port.

  • Lamonta - Inscrit 11 janvier 2010 10 h 07

    @M. Noël

    Votre remarque sur le peu d'attachement des groupes que vous mentionnez à leur identité québécoise me semble juste, au moins partiellement. Il est dommage, cependant, qu'elle semble contenir du rejet et de l'exclusion sans fournir la moindre explication à ces comportements.

    Le Québec canadien-français, historiquement, n'a pas été très accueillant envers les étrangers. Même après deux ou trois générations, la différence entre "eux" et "nous" n'est jamais très loin. Difficile, dans ces circonstances, d'aspirer à devenir comme nous.

    Cela dit, bien sûr, le contexte "canadien" a bien plus d'importance pour expliquer l'attitude des groupes que vous mentionnez qu'une prétendue fermeture des Québécois francophones. Il est cependant très dommage et très dommageable de pointer du doigt sans nuance et sans chercher à comprendre pourquoi les choses sont comme elles sont. Ce n'est rien pour faire changer les aspirations.

  • Michel Gaudette - Inscrit 11 janvier 2010 10 h 58

    Cibler un coupable face au déclin de la france ?

    Cela dénote à quel niveau d'égarement en est rendu la France.

    Voilà une nation plus que millénaire qui ne sait plus ce qu'est un Français !?!

    Ce débat risque fort de se faire sur le dos des noirs et des musulmans.

    Cela peut ressembler étrangement aux Allemands qui ciblaient les étrangers, dont les Juifs, pour leurs malheurs des années 1920-30. Considérant que la France coule à pic avec une économie en déroute, je considère déshonorant de lancer ce débat qui se fera probablement sur le dos de tous ceux que les Français ne considèrent pas vraiment Français sur leur sol...

  • Jerome Letnu - Inscrit 11 janvier 2010 11 h 12

    Re: je n'ai pas une goutte de sang québécois

    Et on pourrait continuer:

    Allez dire ça:
    - au leaders communautaires qui, à la veille du référendum de 1995, disaient dans des lignes ouvertes radiophoniques "Moi je vote NON, et j'en appel à tous les grecs/italiens/(...origine de votre choix) à voter NON !"

    et ensuite aller dire ça:
    - à ceux qui feigne de ne pas comprendre pourquoi un souverainiste peut légitimement trouver révoltant que son vote soit anéanti par celui des nouveaux arrivants, pour qui la cause souverainiste ne sera un choix qu'àprès de longues années de désintoxication de propagande fédéraliste.

  • Michel Chayer - Inscrit 11 janvier 2010 12 h 29

    Les méchants gaulois

    Nous y voilà encore : les bons immigrés arabes (sic) victimes des méchants Français…

    C’est si simple vue sous cette angle : les immigrés veulent intégrer la société français, ce sont les gaulois qui les en empêchent…

    Mais ! Qui donc chahute en France dans les stades à chaque fois que retentit la Marseillaise ?