L'ethnologue et la nation

Lorsqu'on l'interrogea un jour sur le port du voile islamique en France, Claude Lévi-Strauss se contenta de répondre en souriant: «Pour moi, il s'agit tout simplement d'une impolitesse.»

Avouons qu'il avait le sens de la formule, cet ethnologue qui haïssait tant les voyages et les explorateurs. C'était vrai à l'époque où il écrivit Triste tropique, mais c'était encore aussi vrai peu avant sa mort. Ces mots, qui auraient pu être mal interprétés, Claude Lévi-Strauss les avait confiés à l'éditorialiste du Nouvel Observateur Jean Daniel, avec qui il avait eu plusieurs entretiens. La formule peut paraître choquante dans nos sociétés gouvernées par une aristocratie d'avocats où tout se mesure à l'aune des droits individuels. N'importe quel ministre qui oserait une telle provocation se retrouverait aussitôt avec une plainte à la Commission des droits de la personne. Mais Claude Lévi-Strauss avait une vision de l'homme qui dépassait sa seule personnalité juridique. Jusqu'à sa mort, il y a deux semaines, ce vieillard centenaire faisait encore partie de ces fous qui tentèrent tant bien que mal de saisir l'homme dans sa totalité. Pour lui, la réalité du droit ne pouvait pas effacer l'être culturel et social que l'homme est d'abord et avant tout. Mais, surtout, il estimait que les sociétés et les nations avaient le droit de préserver leur identité, leur culture et leur manière de vivre. Toutes choses qu'il respectait plus que tout.

Lorsqu'il avait vécu chez les Bororos et les Nambikwaras d'Amazonie, Claude Lévi-Strauss s'était plié de bonne grâce aux coutumes de ses hôtes. Coutumes dont il nous révéla justement toute la complexité et la richesse. Il n'en attendait donc pas moins de ceux qu'il accueillait chez lui. Interrogé dans un documentaire sur les raisons qui l'avaient amené à accepter d'entrer à l'Académie française, il avait répondu quelque chose du genre: «Comment pourrais-je défendre les coutumes des tribus les plus reculées de la planète et ne pas communier à celles de ma propre société?» Ce disciple de Rousseau et de Montaigne avait donc revêtu l'habit vert par respect pour tout ce qui fait la culture française, à laquelle il attachait autant d'importance qu'aux mythes et aux traditions des tribus primitives.

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Les plus jeunes ne savent peut-être pas que cet homme fut celui qui formula la critique la plus radicale et la plus définitive du colonialisme. Après la Seconde Guerre mondiale, c'est à lui que l'UNESCO fit appel pour prononcer une série de conférences dans lesquelles, en 1952, il démonta les mécanismes fallacieux selon lesquels une culture pouvait prétendre à la supériorité sur une autre.

Mais la réflexion de Lévi-Strauss ne devait pas s'arrêter là. En 1971, il revint à l'UNESCO prononcer un autre discours qui devait en choquer plusieurs. D'aucuns préférèrent oublier ce second Lévi-Strauss qui voyait d'un mauvais oeil un certain métissage qui menaçait les hommes d'uniformisation. S'inquiétant de la mondialisation avant la lettre, il avait même défendu le droit des cultures de résister à ce que d'aucuns nomment le progrès. Il allait jusqu'à reconnaître le droit des peuples à une certaine «surdité» face à l'autre afin de préserver leur identité. Ce second Lévi-Strauss n'était pourtant que la suite du premier.

Dans les années qui suivirent, il comprit que la mondialisation ne menaçait pas que Nambikwaras. C'est pourquoi, comme le rappelait Jean Daniel récemment, il n'hésita pas à soutenir les propos de l'ancien président François Mitterrand, qui avait affirmé que toutes les populations avaient un certain «seuil de tolérance» à l'égard de l'immigration. Ce seuil lui importait non pas parce qu'il rejetait l'autre, mais au contraire parce qu'il souhaitait l'accueillir avec tous les égards nécessaires. Lévi-Strauss croyait dans l'identité nationale comme rempart à l'uniformisation. Il ne communiait pas le moins du monde à ce cosmopolitisme prétentieux que pratique une certaine gauche déracinée pas plus qu'à l'idéologie néolibérale d'une droite pour qui le monde est un marché.

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Ce serait beaucoup dire qu'il connaissait le Québec. Mais il y était venu pendant la guerre alors qu'il était réfugié à New York. Il avait alors été invité par le directeur du Jardin botanique de Montréal, Jacques Rousseau, un spécialiste des Montagnais. Certains de ses anciens disciples se sont d'ailleurs installés chez nous, où ils ont fait de brillantes carrières.

Lors d'un bref entretien qu'il avait eu la gentillesse de m'accorder il y a une dizaine d'années, il avait affirmé: «Je trouverais navrant que le Québec se fonde dans une sorte de culture moyenne nord-américaine. Une langue, c'est un monument qui est aussi, sinon plus, respectable qu'un monument de pierre. Chaque culture représente un capital de richesse humaine considérable. Chaque peuple a un capital de croyances et d'institutions qui représente dans l'ensemble de l'humanité une expérience irremplaçable.»

Si les Québécois ont quelque chose à retenir de Claude Lévi-Strauss, c'est qu'ils n'ont nullement à avoir honte de ce qu'ils sont et que tout ce qu'ils font pour préserver leur identité dans le respect des autres est un apport à l'humanité tout entière.
88 commentaires
  • Monia Ayachi - Inscrite 20 novembre 2009 01 h 56

    "L'AUTRE"

    « Si les Québécois ont quelque chose à retenir de Claude Lévi-Strauss, c'est qu'ils n'ont nullement à avoir honte de ce qu'ils sont et que tout ce qu'ils font pour préserver leur identité dans le respect des autres est un apport à l'humanité tout entière. »
    Un très beau texte mais malheureusement Mr Christian Rioux en préservant le concept de l’autre dans votre analyse même dans le respect ne peut jamais construire UN QUEBEC UNI car ces immigrants qui sont des citoyens à part entière ne peuvent pas produire une solidarité, ni une appartenance à une nation, ni une puissance humaine interne par ce genre de discours.
    C’est dommage de préserver la pensée du moyen âge car tout simplement le Québec n’est pas la France.
    Je vous invite Mr Rioux à visualiser ce film documentaire pour éviter les préjugés et d’être fier d’un Québec en bonne santé. Nous avons besoin de construire une identité commune pour tous les CITOYENS FRANÇAIS PAR CULTURE D’ADOPTION qui ne fait pas la différence entre les individus même s’ils sont différents.
    Avec tout mon respect à la philosophie de Strauss.
    1ère partie : http://www.dailymotion.com/video/x23djl_paris-coul

    2ème partie : http://www.dailymotion.com/video/x23dvs_paris-coul

    3ème partie : http://www.dailymotion.com/video/x23e6y_paris-coul

  • Michel Simard - Inscrit 20 novembre 2009 02 h 49

    Bravo

    Merci à Christian Rioux pour nous rappeler les paroles de cet homme sage, à cette époque de prêt-à-penser et de nivellement culturel. L'uniformisation des référents culturels et l'asservissement des cultures à la production de masse représentent un drame planétaire au moins aussi dommageable que la pollution environnementale de plus en plus inévitable. Mais il y aura toujours des ultrafédéralistes honteux de leur être pour se fondre dans le moule et vouloir se déguiser en Américain moyen.

  • Guy Archambault - Inscrit 20 novembre 2009 05 h 01

    Quel est le capital de croyances et d'institutions communes des Québécois ?

    Exposé intéressant pour l'être culturel et social que je suis.

    Mais je me pose une question et j'aimerais qu'on puisse la poser à l'ensemble des Québécois : quel est notre capital commun, collectif, social et culturel à nous Québécois ?

    J'ai bien peur que la réponse ne soit éclatée comme un miroir brisé.

    Probablement que l'héritage commun qui viendrait en tête de liste des institutions soit le club de hockey Les Canadiens de Montréal, suivi de près par Céline Dion et le Cirque du Soleil.

    Peut-être que Desjardins, Hydro-Québec et Bombardier seraient des éclats importants de ce miroir de notre identité collective. Pour le reste, toute notre histoire serait perdue en mille miettes.

    Et nous serions dans l'impossibilité de nous reconnaître collectivement puisque nous n'avons pas su préserver et partager régulièrement dans un album commun les photos, les airs, les croyances et les fiertés des meilleurs moments de notre histoire commune tellement certains membres de la famille étaient préoccupés par la peur de déplaire à la belle-mère fédérale.

    Et puis la grande sirène américaine qui prend de plus en plus de place dans la maison au point où, selon les nouvelles d'hier, ce sont maintenant les spectacles anglophones (américains) qui attirent maintenant le plus les Québécois et engrangent les meilleurs recettes. De quoi faire prendre un coup de vieux à notre belle langue officielle au Québec.

    Guy Archambault

  • Catherine Paquet - Abonnée 20 novembre 2009 06 h 22

    Première leçon: Respecter la culture de l'autre.

    Il me semble bien que Claude Lévi-Strauss nous enseigne un précepte universel et permanent. Celui du respect qu'on doit avoir de sa culture et de la culture de ses semblables.
    Puisque les cultures sont nombreuses et précieuses sur cette petite planète, je trouverais dommage et irrespectueux d'imposer à quiconque l'obligation de se départir de sa culture et de ses manifestations extérieures, et d'adopter la mienne après qu'il aurait répondu à mon invitation de venir s'installer et travailler chez-moi, seul ou avec sa famille, pour contribuer à la prospérité de mon patelin et au maintien de mon niveau de vie.
    Notre politique de l'immigration, n'est rien de moins que celà..

    Alors, d'où vient cette nécessité que certains ressentent de demander à tous les immigrants qui répondent à notre appel (n'oublions pas que nous les avons recrutés) de se départir immédIatement de leurs vêtements, de leurs coutumes alimentaires et de leur religion afin de ne pas heurter note vue et notre sens de l'uniformité, et surtout de na pas nous influencer, car nous risquons de préférer leur culture à la nôtre.

    Demandons donc à ces refuseurs de diversité de nous donner leur nouvelle et impérieuse définition de "vivre ensemble" sur notre planète.

  • jacques noel - Inscrit 20 novembre 2009 06 h 52

    Tristes tropiques (1955)

    Dès 1955, il voyait l'islamisation de la France. Vingt ans à peine plus tard, Le Pen faisait son apparition

    « Tout l’Islam semble être, en effet, une méthode pour développer dans l’esprit des croyants des conflits insurmontables, quitte à les sauver par la suite en leur proposant des solutions d’une très grande (mais trop grande) simplicité. D’une main on les précipite, de l’autre on les retient au bord de l’abîme. Vous inquiétez-vous de la vertu de vos épouses ou de vos filles pendant que vous êtes en campagne? Rien de plus simple, voilez-le et cloîtrez-les. C’est ainsi qu’on en arrive au burkah moderne, semblable a un appareil orthopédique avec sa coupe compliquée, ses guichets en passementerie pour la vision, ses boutons-pression et ses cordonnets, le lourd tissu dont il est fait pour s’adapter exactement aux contours du corps humain tout en le dissimulant aussi complètement que possible. Mais, de ce fait, la barrière du souci s’est seulement déplacée, puisque maintenant il suffira qu’on frôle votre femme pour vous déshonorer, et vous vous tourmenterez plus encore. Une franche conversation avec des jeunes musulmans enseigne deux choses : d’abord, qu’ils sont obsédés par le problème de la virginité prénuptiale et de la fidélité ultérieure; ensuite que le pudhah, c’est-à-dire la ségrégation des femmes, fait en un sens obstacle aux intrigues amoureuses, mais les favorise sur un autre plan; par l’attribution aux femmes d’un monde propre, dont elles sont seules a connaître les détours. Cambrioleurs de harems quand ils sont jeunes, ils ont de bonnes raisons pour s’en faire les gardiens une fois mariés »

    « Grande religion qui se fonde moins sur l’évidence d’une révélation que sur l’impuissance à nouer des liens en dehors. Enface de la bienveillance universelle du bouddhinsme, du désir chrétien de dialogue, l’intolérance musulmane adopte une forme inconsciente chez eux qu s’en rendent coupables, car ils ne cherchent pas toujours

    « il m’a fallu rencontrer l’Islam pour mesurer le péril qui menace aujourd’hui la pensée française. Je pardonne mal au premier de me présenter notre image, de m’obliger à constater combien la France est en train de devenir musulmane.

    Lévi-Strauss, Tristes tropiques, 1955