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Mots et maux de la politique Correspondant du Devoir à l'Assemblée nationale, le journaliste Antoine Robitaille s'intéresse aux mots qui sortent de la bouche des acteurs de la classe politique. Il est aussi à l'origine du Devoir de philo, une série de textes inspirés des idées des grands philosophes qui trouve aussi son écho dans ce carnet.

Poésie du ministère des Transports, versions 2012 et... 1939

Antoine Robitaille   21 février 2012 20h14  Mots et maux de la politique
«Une montée en ligne droite, à faible déclivité. Le nouveau tracé attaque franchement l’obstacle, de peu d’importance d’ailleurs, pendant que le vieux chemin, à gauche, écrasé par tant d’élégance et de jeunesse, se dérobe et disparaît dans l’éboulis du ravin!»
«Une montée en ligne droite, à faible déclivité. Le nouveau tracé attaque franchement l’obstacle, de peu d’importance d’ailleurs, pendant que le vieux chemin, à gauche, écrasé par tant d’élégance et de jeunesse, se dérobe et disparaît dans l’éboulis du ravin!»
Après une conférence sur la «langue de bois», j'avais demandé aux employés de l'État présents dans la salle de dénoncer pour Mots et Maux™ certains des pires exemples de cet idiome neutre et asséchant de l'administration. Une dame du ministère des Transports m'avait alors raconté que les termes pour désigner les endroits dangereux de notre réseau routier ont souvent changé avec le temps. Jadis, un endroit dangereux, c'était un «endroit dangereux». Puis, m'a-t-elle raconté en riant, on s'est mis à parler de «points noirs». Ça faisait un peu «comédon» alors le vocable à consonance acnéique a cédé la place assez rapidement à «zones accidentogènes». Depuis quelque temps, quel terme le MTQ suggère-t-il? «Site à potentiel d'amélioration».

Et cela signifie? «Un site de dimensions restreintes qui a été le lieu d'un accident mortel, d'accidents graves ou d'un nombre anormalement élevé d'accidents pouvant être réduit de manière efficace par une intervention sur l'infrastructure.» Autrement dit il faut faire des travaux très vite dans cet endroit dangereux...
 
Nostalgie!

Il fut une époque où le ministère des Transports embauchait des vrais poètes pour faire ses textes. En 1939 par exemple, il publie Routes modernes dans la province de Québec, un ouvrage dans lequel on trouve des textes superbes, plein d'une belle confiance dans le progrès radieux, la technique supérieure à la nature et l'avenir non moins magnifique. Vus d'aujourd'hui, on y dénote une candide ignorance quant aux effets pervers de ces superbes routes droites et omniprésentes: congestion, massacre du paysage, chute de structures de béton... et «site à potentiel d'amélioration»!
 
Quelques morceaux choisis: 

«Une montée en ligne droite, à faible déclivité. Le nouveau tracé attaque franchement l’obstacle, de peu d’importance d’ailleurs, pendant que le vieux chemin, à gauche, écrasé par tant d’élégance et de jeunesse, se dérobe et disparaît dans l’éboulis du ravin!»
 
 
«Diminué, humilié, déjà oublié, apparaît ici le vieux chemin de jadis dans toute sa désuétude étriquée… il serpente, musarde, s’attarde, disparaît derrière la grange, se perd enfin dans la nuit des temps révolus… pendant que libre et joyeuse, la route nouvelle déroule son large ruban blanc et chante sa foi dans l’avenir en coudoyant le passé!»
 
(Merci à Dave Noël, historien et recherchiste du Devoir à Québec, pour la trouvaille et les images.)
«Une montée en ligne droite, à faible déclivité. Le nouveau tracé attaque franchement l’obstacle, de peu d’importance d’ailleurs, pendant que le vieux chemin, à gauche, écrasé par tant d’élégance et de jeunesse, se dérobe et disparaît dans l’éboulis du ravin!» <div>
	«Diminué, humilié, déjà oublié, apparaît ici le vieux chemin de jadis dans toute sa désuétude étriquée… il serpente, musarde, s’attarde, disparaît derrière la grange, se perd enfin dans la nuit des temps révolus… pendant que libre et joyeuse, la route nouvelle déroule son large ruban blanc et chante sa foi dans l’avenir en coudoyant le passé!»</div>
 
 
 
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  • Alain Duquette - Abonné
    21 février 2012 19 h 20
    "Diminué, humilié, déjà oublié..."
    Je mets au défi le ministère des Transports de trouver un poète qui saura comparer de manière aussi élégante l'actuel échangeur Turcot et l'infrastructure qui le remplacera.
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  • Claude Daigneault - Abonné
    21 février 2012 20 h 34
    La poésie fout l'camp Villon, y'a qu'du néant sous les néons
    Merci monsieur Robitaille pour ces réminiscences qui évoquent une époque où les "joueurs de piano" qui se valaient les insultes de Maurice Duplessis pouvaient quand même se trouver du travail dans la fonction publique à décrire la beauté de la réalité.

    Quand on songe au nombre de fautes de syntaxe, de grammaire, de vocabulaire que l'on retrouve dans les élucubrations de nos "zélus", certains contribuables dont je suis ont la nostalgie d'une époque où la propagation d'une langue intacte était un un véritable devoir d'écolier.

    C'était le français que nous inculquaient les frères et les sœurs du primaire et les curés du cours classique. Je n'ai pas la nostalgie de la religion, mais je m'ennuie souvent de ne pouvoir parler correctement qu'avec des gens de la génération des "war babies".

    La poésie vaincra !
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  • Jocelyne Cauchon - Abonnée
    22 février 2012 07 h 49
    Le pouvoir de l'évocation
    Ajouter un peu de poésie aux textes descriptifs laisse place à l'interprétation et, dans un monde légaliste comme le nôtre, les fonctionnaires n'ont pas droit à ce chapitre. Pourtant, si on leur permettait de le faire, ils pourraient mettre en évidence des aspects négligés par la description uniquement objective des travaux. Le pouvoir de l'évocation est un outil de travail qui ne devrait pas uniquement réservé aux littéraires.
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  • meme40 - Inscrit
    22 février 2012 07 h 55
    AH! ces visionaires...
    Par les temps qui courent c'est le Québec tout entier qui s'en va au ravin.! Est-ce à dire que nos politiciens sont des poètes... à entendre certains ministres on serait porté à le croire...
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  • Monique Thibault - Inscrite
    22 février 2012 10 h 16
    Version plus terre-à-terre
    «Diminué, humilié, déjà oublié, apparaît ici le vieux chemin de jadis dans toute sa désuétude étriquée… il serpente d'un partisan à l'autre, musarde chez l'organisateur du chef-lieu, s’attarde à asphalter l'entrée du trésorier du parti, supplante la grange qu'on a expropriée à grand prix, se perd enfin au fond du ravin, car l'entrepreneur qui est de notre bord y construit un pont avant que ces temps soient révolus...

    Maintenant, imposante et polluante, la route nouvelle déroule son large cortège de corrupteurs et chante sa foi dans l’avenir des oligarchies en s'inspirant des magouilles du passé!»
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  • d.lauzon - Inscrit
    22 février 2012 18 h 58
    Choquée par l'état des rues de Montréal
    Ma fille habite depuis 2 ans à Montréal et n'en revient tout simplement pas de l'état exécrable des rues de la métropole.

    Elle me disait qu'elle a vu un trou si grand sur une rue où elle circulait en auto qu'on ne pouvait plus appeler ça un nid-de-poule mais plutôt un poulailler.
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  • Vincent Julien - Inscrit
    23 février 2012 14 h 15
    Si un politicien d'aujourd'hui avait cette verve...
    ...serait-il acclamé, porté aux nues, ou immédiatement et sans procès immolé par une foule furibarde ? L'un ou l'autre ; rien entre les deux, c'est sûr, tant la question de la langue constitue un des derniers moyens de sortir le Québécois de son apathie.
    Cela dit, bravo à Mme Thibault pour ce détournement bien ironique.
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