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Mots et maux de la politique Correspondant du Devoir à l'Assemblée nationale, le journaliste Antoine Robitaille s'intéresse aux mots qui sortent de la bouche des acteurs de la classe politique. Il est aussi à l'origine du Devoir de philo, une série de textes inspirés des idées des grands philosophes qui trouve aussi son écho dans ce carnet.

Quand Dutil cite Montesquieu

Antoine Robitaille   16 février 2012 15h59  Mots et maux de la politique
Montesquieu et Robert Dutil...<br />
Photo : Photomontage: Dave Noël
Montesquieu et Robert Dutil...
En chambre tout à l'heure, le ministre de la Sécurité publique Robert Dutil, répondant à Sylvie Roy de la Coalition avenir Québec, affirmait que le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) «est totalement indépendant du pouvoir législatif et exécutif».


Comme avocate, la députée caquiste devrait le savoir, a-t-il insisté, ajoutant que «personne ne peut donner d'ordre au DPCP [...] Dans notre société démocratique, un des piliers, c'est la séparation du pouvoir judiciaire du pouvoir législatif et exécutif».

Et la pièce de résistance suit : «Elle a dû lire Montesquieu, là, dans son cours, à un moment donné, 'L'esprit des lois'. Elle doit savoir ça, que, depuis deux siècles, le politique ne se mêle pas des enquêtes policières. Il me semble que ce n'est pas un mystère, cette question-là, et qu'elle devrait peut-être retomber dans ses lectures antérieures.»

L'affirmation de M. Dutil a quelque chose d'angélique. Depuis 200 ans, «le politique de se mêle pas des enquêtes»? Vraiment? Et le sort du journaliste Pierre Bédard? Et la condamnation des patriotes? Et la faillite de Roncarelli?

De plus, les régimes politiques canadien et québécois n'ont rien de la pure séparation des pouvoirs dans les républiques telles les États-Unis. Nous vivons ici —et nous nous en accommodons— en confusion totale des pouvoirs où l'exécutif est tout puissant. Ce dernier contrôle le législatif presque totalement.

Heureusement que depuis quelques années —pas longtemps—, il y a augmentation du nombre de «personnes désignées» par l'Assemblée nationale, le «club des cinq»: le Directeur général des élections, le Vérificateur général, le Protecteur du citoyen, le Commissaire au lobbyisme et le Commissaire à l'éthique. Ces derniers, bien qu'ils ne soient pas élus par la population, tirent leur légitimité du législatif, ce qui redonne un peu de pouvoir à ce pouvoir — si vous me permettez la redondance.

D'ailleurs, je me demande bien pourquoi le DPCP, ainsi que le chef de l'UPAC (l'Unité permanente anticorruption), ne seraient pas nommés par l'Assemblée nationale? En mars 2011, lorsque j'ai posé la question au patron de l'UPAC Robert Lafrenière dont on venait d'annoncer la nomination, il a déclaré se sentir «tout à fait indépendant».

Mais qui est-il pour en juger? Bien qu'il n'y ait pas de doute quant à son intégrité, n'a-t-il pas depuis semblé faire systématiquement le jeu du gouvernement?

Au reste, ne l'oublions pas, l'exécutif nomme les juges —et on a vu à quel point ce rapport était problématique avec les affaires Bellemare et la Commission Bastarache.

Dans un article fondateur intitulé De la monarchie en Amérique, l'essayiste Marc Chevrier se penchait sur la «confusion des pouvoirs» qui caractérise les régimes québécois et canadien. En voici quelques extraits, en écho à la sortie de M. Dutil:

«Plusieurs pouvoirs et prérogatives, au lieu d'être séparés, sont exercés par les mêmes personnes ou institutions. Les fictions de la Couronne de la monarchie anglaise ont toujours posé un frein mental à une complète et nette séparation des pouvoirs.»

«Au nombre de ces pouvoirs qui se confondent ou se recoupent, on note que la fameuse responsabilité ministérielle, dont on se fait gloire au Canada qu'elle fut advenue sans révolution, a entraîné avec le temps le transfert progressif de l'initiative des lois du parlement vers le cabinet. Aujourd'hui, les lois naissent du parti ministériel, rédigées et conçues par l'Administration. La Chambre des Communes et l'Assemblée nationale se bornent le plus souvent à enregistrer, après quelques retouches consenties en commissions parlementaires, les lois présentées par l'exécutif. La séparation entre l'exécutif et le législatif est purement formelle; le premier se soumet aux décrets de l'autre, bien que ce soit l'exécutif qui les ait dictés.»

«Une autre confusion, et non la moindre, est la prérogative du Premier ministre de convoquer (ou de révoquer) à son gré les sessions de l'Assemblée, et de choisir, au moment électoral opportun, la date des élections générales.»

«La confusion des pouvoirs touche aussi le judiciaire. Depuis le début du siècle, le gouvernement central et les provinces se sont accoutumés à demander à leur cour d'appel des avis sur toutes sortes de questions de droit, même en l'absence de litige concret. Bien qu'il reconnût la légalité de la procédure, le Conseil privé de Londres admit que le renvoi n'était pas à proprement dit une fonction judiciaire. La république américaine est allergique à l'idée que les tribunaux deviennent les conseillers légaux de l'exécutif. Au nom de la séparation des pouvoirs, la Cour suprême américaine s'est objectée aux renvois, puisqu'il s'agit d'une tâche relevant de l'exécutif.»

«La plus étrange - pour ne pas dire la plus cocasse - des confusions entre l'exécutif et le judiciaire est cette possibilité, pour l'instant toute théorique, prévue par les lettres patentes de 1947 constituant la charge du gouverneur général: le juge en chef de la Cour suprême peut lui succéder. En effet, en cas d'incapacité ou d'absence du premier, le deuxième devient le chef suppléant de l'État canadien. Voilà qui en dit long sur l'esprit du régime, comme si les juges étaient assimilés à des monarques en puissance. On notera que dans les républiques, les suppléants du chef de l'exécutif sont habituellement des élus du peuple. Aux États-Unis, le vice-président, colistier du président, prend sa place en cas d'absence, d'incapacité ou de démission. En France, le président du Sénat prend la relève du président de la République, dans les mêmes éventualités.»

«La bonne pondération des pouvoirs de l'État est rarement un thème de débat, au Québec et dans le reste du Canada. Voilà qui est curieux, dans une fédération si souvent absorbée par la réforme de sa constitution. »

Qu'en pense M. Dutil?

 
 
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  • Paul Castonguay - Inscrit
    16 février 2012 17 h 21
    Déjà en 1842...
    « Article publié en 1842 à Paris chez Garnier-Pagès par Duclerc et Paguerre dns le Dictionnaire politique au sujet des causes des Troubles de 37-38 au Bas-Canada

    « Outre le conseil législatif, on avait aussi créé un conseil exécutif (au Bas-Canada) dont les membres étaient également nommés par le gouverneur anglais. C’est dans les mains de de ce conseil exécutif que résidait réellement tout le pouvoir. Car les divers gouverneurs qui se sont succédé, arrivant dans le pays qu’ils ne connaissaient pas, ont toujours été obligés d’agir suivant l’impulsion de ce conseil. Ce qui ajoutait encore aux abus, c’est que les membres du conseil exécutif ont presque toujours été, et surtout dans les derniers temps, choisis par les membres du conseil législatif, et les hommes parlementaires de la Grande-Bretagne laissent subsister cet odieux cumul. Ainsi, non seulement le conseil exécutif dirigeait toute l’administration, mais il formait en même une des branches de la législature. Ajoutons encore que la plupart de ces mêmes hommes exerçaient la fonction de juges, en sorte que sur les même têtes reposaient à la fois le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire. »
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  • Marc. Etienne Deslauriers - Inscrit
    16 février 2012 19 h 27
    De cette fameuse séparation des «pouvoirs»...
    Bien d'accord avec vous, monsieur Robitaille, et on aurait tout intérêt à augmenter cette liste des personnes désignées par l'Assemblée nationale : DPCP (et chef de l'UPAC), magistrature (du moins, celle des instances supérieures), présidence des commissions quasi-judiciaires (ex. Protection du territoire agricole, etc.), de l'Office de la langue française et autres conseils supérieurs, pour ne nommer que ceux-là...

    Après tout, c'est notre assemblée législative qui tient la légitimité du pouvoir, c'est elle (ou ses membres) qui reçoit l'appui de la population lors des élections.

    C'est donc normal que ce soit devant elle que les membres du gouvernement exercent leur responsabilité ministérielle, et que ces derniers y siègent pour pouvoir y annoncer leurs décisions, y présenter son menu législatif, y répondre aux questions des parlementaires, y déposer documents et rapports à rendre publics...

    J'aime que le chef du gouvernement s'y fasse élire, AVEC son équipe, et qu'on puisse reconnaître leur «ligne de parti» à même le programme qu'ils ont présenté au moment de leur élection. Nous n'avons pas encore la représentation proportionnelle, mais on peut au moins espérer que les nuances du choix de l'électorat puisse apparaître néanmoins dans la composition du Salon bleu.

    Dans un système présidentiel, le pouvoir y est encore trop souvent schizophrène...

    Le jour où le Québec abandonnera l'artéfact monarchiste que représente la fonction de lieutenant-gouverneur (on n'attendra pas que le Canada en fasse de même avec son gouverneur général...), j'espère qu'on ne se lancera pas trop rapidement dans une aventure républicaine et qu'on pensera à laisser le poste de chef d'État, essentiellement protocolaire mais pas pour autant inutile, à la personne la mieux placée pour exercer ce pouvoir, l'élu(e) de nos élus, celui ou celle qui assume la présidence de l'Assemblée nationale...
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  • Marc. Etienne Deslauriers - Inscrit
    16 février 2012 19 h 32
    (Petite parenthèse)
    (Je sais que je suis hors sujet, mais mon dernier commentaire m'a fait penser à l'acronyme de la Commission de protection du territoire agricole du Québec, et par le fait même à son adresse internet : www.cptaq.gouv.qc.ca...

    En le lisant, je suis incapable de dire autre chose que «ses pétaques» !!)
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  • Guy BELLOY - Inscrit
    17 février 2012 02 h 46
    Du vocabulaire et de la pensée...
    @Marc Etienne Deslauriers:
    "on pensera à laiser le poste de chef d'Etat essentiellement PROTOCOLAIRE à la personne la mieux placée pour exercer ce POUVOIR".
    Un brin antinomique, Cher Monsieur....
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  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit
    17 février 2012 08 h 12
    Charte
    Je ne suis pas juriste, mais il me semble que l'inclusion de la Charte des Droits et Libertés dans la constitution canadienne (1982) a rendu inévitable un recours plus fréquent aux renvois.

    Le gouvernement Harper étant ce qu'il est, on ne peut que s'en féliciter.

    Desrosiers
    Val David
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  • josephflavius - Inscrit
    17 février 2012 08 h 46
    Et dire!
    Et dire que le bon peuple a voter pour lui et ses semblables...
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  •  
  • Oues81 - Abonné
    17 février 2012 10 h 47
    Insulte à l'intelligence
    L'art de montrer son ignorance:

    L'on dit: mieux vaut se la fermer et passer pour un idiot que prendre parole et prouver qu'on l'est...

    Quel ego trip...pauvre gang de ministres nous avons...

    Avec Serge Simard; rigolade et découragements garantis...
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  • Gilles Théberge - Abonné
    17 février 2012 11 h 50
    Penser
    C'est facile d'être méchant, et franchement ce n'est pas élégant. Mais depuis le temps que l'on entend n'importe quoi sortir de la bouche des membres de ce cabinet, incluant monsieur Dutil la question se pose : Pensent-ils vraiment à ce qu'ils font?

    Parce qu'on a pratiquement la désolante impression qu'ils font le plus souvent sans penser, tant à ce qu'ils font qu'aux conséquences de ce qu'ils font.

    Et c'est sans compter ce qu'ils ne font pas qu'ils devraient faire. Dans le temps on appelait ça un péché par omission.
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  • R. Sarrasin - Inscrit
    17 février 2012 12 h 56
    Le prix de notre ignorance
    Votre article, monsieur Robitaille, est très instructif. Oui, nous sommes collectivement ignorants en ces matières et nous ne nous rendons pas compte qu'il y a un prix lourd à payer : plus d'occasions de monopoles idéologiques et de manipulations en tout genre, qui finissent pas créer des castes d'intouchables ou à peu près. (Un bon exemple de cela, quoique à un autre niveau : les corps policiers qui enquêtent sur eux-mêmes ou qui s'enquêtent entre eux.)

    La séparation des pouvoirs oblige chaque palier à plus de clarté et de transparence. Les hommes n'en sont pas meilleurs, mais ça peut les empêcher de commettre le pire.
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  •  
  • Noudjali - Inscrit
    17 février 2012 13 h 02
    L'esprit des lois et le sens de l'éthique
    Les ministres libéraux devraient s'abstenir de citer Montesquieu ou d'évoquer "l'esprit des lois", puisqu'ils ont toujours recours à l'absence d'une règle spécifique pour contourner l'éthique la plus élémentaire. Ainsi, on prétend que rien n'interdisait précisément à Jean Charest de toucher un salaire annuel du parti libéral, même après son élection au poste de premier ministre "de tous les Québécois." De même, rien d'empêchait strictement la présence suspecte d'une préposée du parti au bureau du premier ministre, laquelle était frappée d'une amnésie suspecte devant la commission Bastarache, prouvant au moins l'un de ces cas de figure : son incompétence ou sa complicité dans le trafic d'influence en cause. La liste des failles du genre est trop longue pour être citée!
    Mais une chose est sûre : ceux qui doivent recourir à un "commissaire à l'éthique" pour savoir ce qui est honnête ou non avouent leur manque de probité et ne devraient pas gérer de fonds publics.
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  • ClimateCrisis - Inscrit
    17 février 2012 13 h 55
    bel article
    je me souviens de charets dire qu il trouvais normal que lui meme choisi les juges ...

    alors parlons en que le politque n affecte pas la justice sans compter la batille contre ses procureurs..
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  • Marcel Bourget - Abonné
    17 février 2012 15 h 36
    Dutil et le chef
    Jean Charest alors qu'il était ministre de la Jeunesse et du Sport amateur dans le cabinet Mulroney avait du démissionner de son poste après être intervenu auprès d'un juge, le juge Macerola, afin que ce dernier modifie son jugement concernant un entraîneur qui avait été exclu des Jeux du Commonwealth. Le juge n'avait pas apprécié l'intervention du jeune ministre Charest. C'est avant que Charest devienne PM du Québec et qu'il choisisse lui même les juges.
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  • Marie-France Legault - Inscrit
    18 février 2012 10 h 47
    je dirais plutôt que
    Machiavel est le mentor de certains politiciens
    et c'est le modèle de certains journalistes qui disent
    la moitié de la vérité et qui laissent transparaître
    leur partisanerie au grand jour....
    sans s'apercevoir qu'ils lessivent les cerveaux en faveur d'une option...
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  • Jacques Morissette Jacques Morissette - Abonné
    18 février 2012 13 h 22
    Un véritable labyrinthe que le temps et des intérêts ont construit.
    S'il y a confusion quelque part des pouvoirs dans leurs représentations, il n'y en a certainement pas pour ceux qui en tirent les ficelles.
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  • sco100 - Abonné
    19 février 2012 21 h 16
    La suppléance au poste de GG
    Dans le cas des États-Unis et de la France, les présidents sont à la fois chef de l'État et chef de l'Exécutif, ce qui n'est pas le cas dans des régimes parlementaires comme le nôtre.

    Si on compare des comparables, il faudrait plutôt regarder du côté de l'Allemagne, d'Israël ou de l'Italie, trois républiques où le chef de l'État est réputé être impartial et non partisan, et n'est pas élu au suffrage universel précisément pour l'élever au-dessus de la politique.

    Comme le GG n'est pas élu lui non plus, et ne doit pas l'être afin d'assurer sa neutralité et ne pas le soumettre à une compétition partisane, il m'apparaît plutôt normal qu'il soit remplacé par un personnage non affilié de même calibre. Le remplacer par un élu, ou un parlementaire non élu mais identifié à un parti (le président du Sénat, par exemple), dénaturerait gravement le poste.
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  • Geoffroi - Abonné
    20 février 2012 13 h 48
    "Qu'en pense M. Dutil?"
    M. Dutil, même s'il le lit, ne sera pas vraiment passionné par votre texte fort instructif, peut-être trop intello, qui, malheureusement, captive peu les citoyens et leurs représentants.
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