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    Les mutations tranquilles CULTURES + SOCIÉTÉ + PARADOXES

    Paradoxe : l’empathie serait néfaste à la bonne marche du monde

    Clic : un «j’aime» pour dénoncer la mise à mort d’un lion par un dentiste ou pour soutenir une campagne d’indignation contre la maltraitance des animaux de boucherie. Reclic : un «retweet» pour partager avec les siens l’avis de recherche d’une jeune fugueuse, accompagné d’un bien senti : «cauchemar!». Re-re-clic : un drapeau belge ajouté sur la photo de profil de sa page Facebook, par solidarité avec les habitants d’une ville frappée par le terrorisme…

    Non! Les univers numériques ne carburent pas seulement à la haine. L’empathie aussi, celle qui s’exprime dans le culte de l’instant et de l’hyper-confidence pour donner du lustre à son moi dématérialisé, y est également très présente. Et tout ça est loin d’être une bonne nouvelle, estime le chercheur américain Paul Bloom qui voit dans la rapidité avec laquelle l’humain cherche désormais à s’identifier aux malheurs et à ressentir la douleur des autres, les conditions gagnantes pour faire sombrer l’humanité dans le pire, bien plus que dans le meilleur. Oui! Oui!

    Dans les pages numériques du magazine The Atlantic, l’homme, psychologue et professeur de psychologie à l’Université de Yale, vient en effet de servir un étonnant plaidoyer contre l’empathie, cette faculté de l’esprit humain qui, à terme, «empire l’état du monde», dit-il dans une entrevue vidéo de quelques minutes à peine.

    «Le problème de l’empathie, c’est qu’elle vous aveugle sur les conséquences à long terme de vos actions, dit-il. C’est à cause de l’empathie que le monde entier s’inquiète bien plus d’un bébé dans un puits que du réchauffement climatique», ou qui s’enflamme bien plus pour Cecil le lion tué par un riche Américain alors qu’au même moment des centaines de personnes meurent noyées sur des bateaux de fortune en cherchant à fuir l’horreur de la guerre dans leur pays, dans l’indifférence générale.

    Tout serait la faute à cette recherche inlassable de la «satisfaction altruiste», quête que les univers numériques exacerbent avec des tonalités parfois troublantes. Aujourd’hui, à titre d’exemple, tricoter une tuque comme signe d’empathie avec des réfugiés syriens débarquant après des mois de tergiversation dans un pays froid ne suffit plus pour atteindre cette satisfaction. Il faut le clamer haut et fort, partager une photo de la tuque, se montrer en train d’être empathique, et ce, dans un effet d’entraînement qui tout en prétendant cultiver la solidarité et la compassion nourrit bien plus l’aveuglement collectif, à en croire le scientifique qui dit écrire actuellement un bouquin sur le sujet.

    Pour Bloom, l’empathie est aujourd’hui un signe extérieur d’«égoïsme moralisant» qui en se concentrant uniquement sur la souffrance de quelques victimes tend surtout à faire perdre de vue l’ensemble d’un tableau. On s’engage dans une guerre par empathie pour une poignée de victimes sur lesquelles le regard se concentre, dit-il, sans voir que, ce faisant, l’on va entraîner plus de morts et de nouvelles victimes par cette guerre.

    Et même s’il n’exprime que très peu d’empathie pour les empathiques chroniques, l’universitaire a toutefois un remède à leur proposer : «Si vous voulez vraiment rendre le monde meilleur, passez moins de temps à alimenter votre propre satisfaction altruiste, prenez du recul et demandez-vous davantage : comment puis-je vraiment aider les autres?»












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