Paradoxe: la socialisation numérique serait-elle désociabilisante?

Les écrans — celui d'une télévision, d'une tablette, d'un téléphone dit intelligent... — nuiraient-ils aux aptitudes sociales? Oui, répond une équipe de scientifiques américains qui, dans les dernières années, a mis sous un microscope deux groupes de jeunes âgées de 11 à 12 ans, avec et sans ces marqueurs de modernité. Et ce, avec un résultat troublant: plus ils ont été branchés et plus ils ont perdu leur capacité à comprendre et à décoder les autres dans un contexte d'interrelations sociales en personnes.

Au total, une centaine d'enfants scolarisés dans des écoles publiques de la Californie du Sud ont pris part à cette étude dont les grandes lignes sont exposées dans la dernière livraison de la revue Computers in Human Behavior. Un groupe a été amené dans un camp de vacances pendant 5 jours, loin de toutes technologies. Un autre a été maintenu dans son état naturel d'obsession face aux écrans. Ils ont été par la suite soumis aux mêmes tests d'évaluation de la communication non verbale et des émotions faciales contenus dans une série de photos et vidéos. Entre autres.

Bilan: après cinq jours loin de la technologie, la «lecture» de l'autre, dans un contexte d'interrelations sociales, s'est avérée bien plus juste et précise chez les enfants tenus loin des écrans que chez ceux qui pendant une semaine sont restés collés dessus.

Dans les pages numériques du PsyBlog, Yalda Uhls, prof au département de psychologie de l'Université de Californie à Los Angeles (UCLA), décode la découverte en expliquant que la compréhension de la communication non verbale est une aptitude sociale qui ne peut pas s'acquérir par un écran, mais bien par une communication en personne. «Si vous cessez d'interagir en personne, vous pouvez perde cette aptitude sociale», dit-elle. Elle ajoute: «nous sommes des animaux sociaux. Nous avons du coup besoin de période de temps loin de la technologie».

Patricia Greenfield, prof à UCLA également, qui co-signe l'étude, ajoute que beaucoup de gens cherchent actuellement à tirer profit de la technologie dans le monde de l'éducation, mais sans se questionner assez les coûts qui viennent avec, dit-elle. «Réduire la capacité de comprendre les émotions, à décoder la communication non verbale de son interlocuteur, est pourtant un de ces coûts».

Dans un paradoxe très contemporain, cette étude peut être lue au complet sur l'écran d'une tablette.
6 commentaires
  • Gerald Chouinard - Inscrit 25 août 2014 19 h 52

    Attendez-vous à une pluie de déni

    Un autre paradoxe de l'ère numérique est que dans la la multitude d'informations disponible, il est toujours possible de ne regarder que celles qui correspondent à ce que nous croyons déjà ou que nous voulons croire - c'est l'effet "Barnum" multiplié par 10 googliards.

    Il sera donc très très facile pour les accrocs du numérique de simplement ne pas lire cette étude ni même ce papier.

  • alain petel - Inscrit 26 août 2014 05 h 43

    Une forme de soumission généralisée

    Cette soumission au numérique ne touche pas seulement les jeunes, mais toutes les couches de la société. Il n'y a qu'à faire un tour d'autobus pour s'en assurer. Des générations de têtes penchées soumises à un monde qui se volatilise au fur et à mesure. Avec le temps (tout s'en va), l'être humain va se remettre à marcher à quatre pattes si ça continue. Primate asocial dans un monde de plus en plus froid, malgré le réchauffement climatique, l'Homme (comme à l'Âge de pierre) devra-t-il un jour frotter deux IPhone ensemble pour faire un feu ? Un grand.

    • Serge Grenier - Inscrit 27 août 2014 07 h 55

      Ça fait longtemps que je prend l'autobus. J'ai toujours été mal à l'aise dans les autobus parce que les gens ne se parlent pas, ne se regardent pas. Les gens ne se parlent pas maintenant, mais ils ne se parlaient pas non plus avant les appareils numériques.

      Moi, ça me fatigue énormément toute cette rancoeur contre les nouveaux outils de communication, parce que ça laisse supposer qu'avant, c'était mieux.

      Il y en a qui ont la mémoire courte et les lunettes roses.

      J'ai commencé à me rebeller contre la société quand j'étais encore à l'école primaire et ça c'est au moins 20 ans avant la création du premier ordinateur et 35 ans avant l'Internet.

      Le monde ne régresse pas, il avance. Et oui ces nouveaux outils de communication ont des défauts, mais sans eux, nous serions complètement à la merci des oligarchies mondiales.

      Pensez-y bien !

  • Steve S - Inscrit 27 août 2014 00 h 00

    Paradoxe

    Dans un sens, cette étude est évidente ; si l’on coupe quelqu’un d’une activité pendant quelques jours (l’interaction en personne, dans ce cas-ci) il sera moins habile à la pratiquer comparativement à l’autre qui en a été submergé pendant la même période de temps. On sait depuis longtemps que la communication écrite ne correspond qu’à une partie de « l’information » ou de la richesse de tout son sens. J'aime qu'on nuance au moins en terme de coût à la fin de l'article. On va trop souvent prendre ces études pour simplement servir l'opinion d'une dépréciation totale de ces nouveaux médias. Mais quant est-il des autres habilités qui sont, en contrepartie, développées à travers la participation à ces médias (nouvelles connaissances, formation d’opinion, argumentation...) ? La vie est peut-être trop courte pour parler en terme de forces et de faiblesses lorsque, il faut avouer, c’est plus sexy de simplement critiquer ce qui est trop à la mode, même si ça se fait, en effet paradoxalement, à l’aide de ces mêmes médias électroniquement sociaux.

  • Léopol Bourjoi - Abonné 27 août 2014 07 h 10

    La carte n'est pas le territoire?

    L'hominidé est le résultat de 6 millions d'années d'évolution naturelle en petits groupes d'individus apparentés dans un contexte (environnement) naturel. Ceci permet de comprendre cela. Même le téléroman ne permet pas de faire un apprentissage correct de la psychologie des interactions humain. L'avènement très récent des tablettes et autres technologie n'est que distanciation supplémentaire.
    Voir Robin Dunbar anthropologue qui dit que les interactions sociales de par leur complexité sont à l'origine de nos capacités cérébrales avec lesquelles nous nous tapons les bretelles si aisément alors qu'on ne s'en sert pas à bon escient. Si nous connaissions mieux notre nature véritable qui n'a pas été conçu par nos égos prétentieux, mais un environnement qui n'a justement rien à faire de nos égos nous construirions une autre sorte de société plutôt qu'applaudir les fabrications des plus égocentriques d'entre nous. ;-)))

  • Serge Daigno - Inscrit 27 août 2014 09 h 17

    5 jours,

    cela semble bien mince pour en arriver à de telles conclusions. Les mêmes résultats pourraient être obtenus en amenant de jeunes citadins dans un camp de vacances pendant 5 jours, alors qu'un autre groupe serait maintenu en ville.

    Serge Daigno