Histoire de l'art: Google est-il en train de trahir les grands peintres?

Dans un détail de la toile <em>La Chambre</em> de Vincent Van Gogh (1888)<br />
Photo: Google Art Project Dans un détail de la toile La Chambre de Vincent Van Gogh (1888)

En voilà une question qu'elle est bonne! Avec son projet de numérisation des oeuvres de maîtres, Google, sans surprise, est en train de redéfinir les contours de l'étude de l'art. Mais ce faisant, la multinationale du tout numérique et de la mutation en série, n'est-elle pas en train de nous amener trop près de ces oeuvres, là où leurs auteurs n'auraient pas voulu forcément que l'oeil humain ne se rende, demande un spécialiste de l'histoire de l'art.

Dans les pages numériques du Daily Dot, James Elkins, de la School of the Art Institute of Chicago se questionne. Depuis deux ans, le Google Art Project expose en effet à la face du monde des reproductions numériques de plus de 30 000 oeuvres d'envergure, et ce, à très très haute résolution. Rembrandt, Manet, Van Gogh, Brueghel, Carpaccio sont du nombre.

Or, cette numérisation du patrimoine artistique permet aujourd'hui d'explorer ces oeuvres, d'un simple clic, à des niveaux de précision jusque-là impossible à atteindre, amenant le regard dans des détails d'une toile où il n'était pas prévu qu'il aille, explique-t-il.

Pour Elkins, le Google Art Project est devenu un «catalogue de bizareries», bizareries que l'on retrouve dans cette toile de Georges Seurat, Un dimanche après-midi à l'Île de la Grande Jatte, où le visage d'un des personnages, par le jeu de la loupe, se dévoile comme une mosaïque de couleurs.

« Seurat n'avait pas prévu que l'on voit ça », écrit-il. Même chose pour ce chien, discret et lointain dans la toile qui désormais peut-être vu comme un ensemble difforme de points à cheval entre l'araignée et le rhinocéros. Toute une ménagerie, quoi.

Ce « trop près » va également « trop loin », expose l'expert, particulièrement pour la période de l'après-Renaissance où les peintres cultivaient alors l'oeuvre inachevée, volontairement, afin de leur donner une dimension plus expressive.

Le mont Sainte-Victoire de Cézanne, en ferait d'ailleurs la démonstration, écrit Elkins, en révélant désormais cette magie, ce mystère, ces espaces laissés en friche sur la toile et que l'artiste, prétend l'universitaire, n'aurait certainement pas laissé dans cet état, s'il avait su que l'on puisse un jour s'y rendre.

Une supposition, bien sûr, comme celle d'ailleurs qui veut que la technologie pervertit aujourd'hui notre vision du monde, en essayant de la faire progresser. Joli débat.



10 commentaires
  • Mathieu Bouchard - Abonné 12 avril 2013 01 h 27

    L'œuvre n'est pas l'intention.

    L'œuvre n'est pas l'intention, et c'est pas l'intention qui compte. C'est normal que les artistes ne prévoient pas tout. On est pas obligés d'honorer une tentative de reconstitution de ce que l'auteur aurait pu décider de faire s'il avait vécu à une époque à laquelle il n'a pas vécu. Bref... laissez les morts tranquilles, nous avons ces artefacts venant d'autres temps, acceptons qu'ils viennent d'autres temps, mais ne nous mettons pas de limites sur les manières de regarder, car notre regard nous appartient.

    • Michel Mongeau - Abonné 14 avril 2013 09 h 24

      Si l'on vous suit monsieur Bouchard, ça voudrait dire que l'on doit abandonner l'idée de s'appuyer sur les intentions de l'auteur au profit de la multiplicité des interprétations possibles, donc vous défendez le relativisme du regard au détriment du geste de la main? Toute oeuvre ne serait alors que le prétexte au plaisir des récepteurs? Donc, peu importe La vision de l'art que proposaient les Dali, Magritte ou Picasso. Par exemple, chez ce dernier, il faudrait escamoter, dans un tableau comme Guernica, la guerre civile espagnole au profit des mille et une perceptions des spectateurs? Je suis d'accord avec la polysémie du regard sur les oeuvres, mais tout de même dans les limites du geste, du contexte et des intentions de l'auteur. Sinon, nous glissons dans le délire sans référence.

  • m cyr - Inscrit 12 avril 2013 07 h 49

    Trahison ? je ne crois pas, pas dutout

    Je crois en savoir assez sur l'image pour dire que si George Seurat a décider de peindre une mosaique de couleur pour représenter un visage c'est que c'était ce qui était nécéssaire pour que l'oeuil de l'observateur voit un visage, c'était prévu. L'artiste se doit de faire ce qu'il faut sans plus ni moins pour tromper l'oeuil. Si ca vous dérange c'est peut ètre que vous ète frustré de vous etre fait berner aussi longtemps.
    Je crois que Google permet tout le contraire d'une trahison, il permet de voir le genie reel des peintres. Entre autre choses, si les pointillistes et impressionistes n'avaient pas compris qu'il suffisait de taches de couleurs bien positionnees, avec les bonnes valeurs, teinte et saturation pour représenter quelque chose qui sera percu et compris par le cerveau, nous n'aurions peut etre pas les pixels aujourd'hui. Google art project est magnifique, allez voir les détail de "Lake Lucerne" d'Albert Bierstad, je l'ai vu comme pour la première fois grace a ce projet, Merci Google

    • Claude Lachance - Inscrite 14 avril 2013 08 h 21

      Le génie réel n'est pas dans la dissecation de la toile c'est dans son cerveau, mais ne le dites pas, il y a des curieux qui pourraient aller y voir!

  • Sylvain Auclair - Abonné 12 avril 2013 11 h 21

    Peintures et loupe

    Va-t-on interdire aux restaurateurs d'œuvres d'utiliser une loupe ou les rayons-X?

    • Claude Lachance - Inscrite 12 avril 2013 15 h 01

      Avecdes réflexions comme ça on pourra desormais vendre des toiles au pouce carré!

  • Daniel Gagnon - Abonné 12 avril 2013 12 h 40

    Les repentirs des peintres

    Les fameux rayons 'X' ont révélé bien des choses déjà sur les repentirs des peintres (comme dans le cas de Léonard de Vinci) cela nous permet souvent de revoir, comme les astronomes à l'écoute des bruits de fond de l'univers, les premiers gestes, de percevoir (deviner) le rayonnement premier (fondateur) des oeuvres.

    L'univers (comme l'artiste) n'a pas triché, il a simplement hésité entre diverses pistes... Et il a sa pudeur aussi, il se voile naturellement... il y a toujours du voyeurisme dans le déshabillage des oeuvres , Riopelle n'aimait pas qu'on le regarde peindre...

  • Luc Gauvreau - Inscrit 13 avril 2013 07 h 04

    Réservé aux experts?

    Les experts en histoire de l'Art, les restaurateurs, les conservateurs des musées ont toujours eu accès à ce genre de détails. Cent fois étudiées, la technique pointilliste de Seurat a fait l'objet de très nombreuses analyses et commentaires supportées par des agrandissement de multiples détails en gros plans. À l'Art Institute, Elkins doit lui-même avoir observé de très, très près cette fabuleuse collection. Il aimerait sans doute que ce privilège lui soit réservé. C'est aussi un faux débat. L'amateur "moyen" s'intéresse aux détails que de façon anecdotique: c'est l'oeuvre globale qui intéresse le public global. Et j'oubliais, il est vrai que Dieu ne doit pas aimer que l'on observe aujourd'hui le ciel avec Hubble.

    Plus important pour moi dans ce nouveau mode de visualisation de l'art, c'est la miniaturisation des oeuvres dont on ne peut que voir: soit une reproduction jamais plus grande que la taille de nos écrans; soit un détail, puis un autre dès que l'on utulise le zoom. Et ceci est rapidement ennuyant. Ce n'est pas de voir les détails le problème, c'est l'absence de grands écrans pour voir la totalité. Écrans que devraient acheter les musées du monde pour offrir le Musée imaginaire de Malraux à l'échelle 1/1. Le Radeau de la Méduse (4, 91 m de hauteur par 7, 16 m de largeur) sur un Ipad, ça vous tente vraiment? L'avenir du projet de Google est dans de véritables musées numérique, sur la future webtélé, pas sur les minis supports individuels. Là, nous pourrons voir les oeuvres dans un mode supérieur, et scruter encore mieux leurs détails. Imaginer le Google Museum projeté par Moment Factory!