Tintin au grand écran: une mutation (pas toujours) tranquille en marche depuis un demi siècle
La relecture est enfin livrée au jugement du public. Vendredi, en avant-première nord-américaine, le Tintin de Steven Spielberg, lancé en grande pompe en Europe en octobre dernier, va enfin s'animer sur un écran près de chez vous. 3D, effets technologiques ahurissants, courses poursuites — sortant franchement du cadre de l'univers d'Hergé —, le maître du divertissement cinématographique ultrapopulaire a mis le paquet pour donner vie au célèbre personnage né dans les années 30 dans les pages du Petit Vingtième, en Belgique. Le résultat est plutôt convaincant, tout en représentant sans doute l'adaptation la plus réussie depuis la première tentative de faire sortir Tintin de son cadre traditionnel, l'imprimé, en 1947. Panorama de ces essais... parfois manqués.
1947: Tintin et le crabe aux pinces d'or.
Les premiers pas du reporter sur un écran n'ont pas été heureux. Créature étrange, cette production imaginée par une jeune cinéaste belge nommée Claude Misonne proposait une version animée des aventures de Tintin par l'entremise de marionnettes avec tête en balle de ping-pong et de la technique d'animation image par image. Hergé avouera sa déception en parlant de l'immobilité et des longueurs de ce film de 59 minutes croisant animation et images documentaires. Raymond Leblanc, éditeur du Journal Tintin, lui, ira plus loin en regrettant publiquement avoir fait de la publicité pour ce film dans son magazine. Plus d'un demi-siècle plus tard, le document visuel a désormais une très grande valeur historique pour une minuscule valeur esthétique et narrative.
1959: Hergé's Adventures of Tintin
On dit que Tintin est très peu connu en Amérique du Nord — à l'exception bien sûr du Québec qui en matière de «tintinologie» affiche un caractère distinct. Et pourtant, ce n'est pas faute d'avoir essayé de vendre le personnage aux Américains. Cette année-là, Raymond Leblanc, toujours éditeur du Journal Tintin, se lance en effet dans une coproduction avec la Larry Harmon Pictures (Bozzo le clown, Laurel et Hardy) d'une série de dessins animés pour la télévision. L'accord porte sur 7 albums qui vont prendre forme, pour les petites têtes blondes du pays d'Eisenhower, dans 13 épisodes de 5 minutes: On a marché sur la lune, Le Secret de la Licorne, L'affaire Tournesol, l'Île noire, l'Étoile mystérieuse, le Trésor de Rackham le Rouge, Le crabe aux pinces d'or. Nouvel échec: Hergé n'y retrouvera pas son personnage qui se perd, dit-il à l'époque, dans la «violence inutile de certaines séquences» et dans des «gags trop mécaniques». Embarrassant.
1961: Tintin et le Mystère de la Toison d'or
Du dessin à l'humain. Alors qu'Hergé se désole devant les tentatives manquées de mettre son héros en mouvement sur un écran, le producteur André Barret réussi à le convaincre d'explorer le monde du cinéma avec des vrais acteurs et surtout avec un scénario original signé Rémo Forlani. Le Mystère de la Toison d'or voit le jour trois ans plus tard avec Jean-Pierre Talbot dans le rôle principal et Georges Wilson dans celui du capitaine Haddock qui, sous la direction de Jean-Jacques Vierne, vont donner corps à cette aventure exotique qui promène le spectateur entre la Grèce, la Yougoslavie et la Turquie. Pour le public, l'oeuvre s'en sort pas trop mal, mais Hergé la trouve trop éloignée du monde qu'il a posé sur planches.
1964: Tintin et les Oranges bleues
Malgré les doutes exprimés par le père du reporter, André Barret décide d'aller jusqu'au bout avec un deuxième chapitre en chair et en os des aventures de Tintin. Cette fois, Gosciny prend part à l'écriture du scénario avec Forlani. Philippe Condroyer prend le contrôle de la caméra et Jean Bouise devient le bourru et marin compagnon de Tintin. L'ensemble n'arrive toutefois pas à assumer son genre en oscillant entre la comédie manquée et le film d'action caricaturé. Le père de Tintin déteste et ne veut plus rien savoir de ce format... jusqu'à ce que Spielberg décide de lui faire des avances dans les années 80 pour l'adaptation qui prend l'affiche cette semaine.
1969: Tintin et le Temple du soleil
Hergé aurait rêvé voir son personnage mis en image par Walt Disney qui lui, n'a jamais répondu favorablement aux lettres du bédéiste. C'est finalement Greg — le géniteur d'Achille Talon —, alors rédacteur en chef du Journal Tintin qui prend le projet en main avec les studios Belvision situés au coeur de la capitale belge. 300 personnes vont travailler à temps plein sur cette adaptation dans laquelle Jacques Brel, lui même, signe deux chansons originales. Les décors y sont convaincants. L'animation des personnages, elle, en deçà de ce que le grand maître de l'animation aux États-Unis est capable de sortir depuis quelques années, ternit un peu l'image de cette adaptation. Encore.
1972: Tintin et le lac aux requins
Après l'échec du Temple du soleil, Hergé décide de ne plus donner son feu vert à des adaptations d'albums existants en dessin animé. Greg — encore lui — prend donc le contrôle de ce nouveau projet qui va reposer sur un scénario original et surtout va faire apparaitre des nouveaux personnages extérieurs à l'univers façonné par Hergé. Bob De Moor, un proche collaborateur du bédéiste est envoyé au front pour s'assurer du respect de la ligne graphique. Ce ne sera pas assez. L'échec s'expose une nouvelle fois sur écran. Hergé va mettre fin définitivement à tous ces projets d'adaptation... de son vivant du moins.
1992: Les aventures de Tintin au petit écran
L'idée vient de la Fondation Hergé qui, avec deux studios, le français Ellipse et le torontois Nelvana, décide de rendre hommage au père de Tintin, mort il y a près de 10 ans à ce moment-là, avec la production de 18 aventures en format de 45 minutes qui reprennent à la planche— ou presque — les albums originaux. Cette coproduction franco-canadienne, qui contient aussi 3 épisodes de 24 minutes, remporte rapidement un grand succès au petit écran, poussé sans doute par des rediffusions massives, surtout en période de fin d'année. Les grands tintinophiles sont capables de s'en contenter, mais sans plus. (Illustration Ellipse/Nelvana)
2011: Le Secret de la Licorne
Dernière d'une longue série d'adaptations, cette mise en animation des aventures de Tintin marque surtout la rencontre entre deux grands, le maître incontesté de la narration et le géant du divertissement cinématographique. Depuis des semaines, tout a été dit où presque sur ce mariage: Spielberg a connu Tintin sur le tard après le lancement de son premier Indiana Jones que plusieurs critiques comparent alors à un Tintin hollywoodien. C'est la scénariste de E.T., Melissa Mathison, qui l'initie au monde d'Hergé auquel elle s'est frottée plus tôt dans sa vie quand elle était jeune fille au pair en Europe. Le réalisateur est séduit. Il contacte Hergé. Une rencontre entre les deux hommes est prévue en mars 1983. Elle n'aura pas lieu, la faute à la maladie et à la Grande Faucheuse. Dix ans de négociation s'en suivront avec les propriétaires des droits. Spielberg avoue également avoir attendu que la technique lui permette de rendre justice à l'imaginaire d'Hergé. La conséquence de tout ça, elle, va pouvoir se déguster dès vendredi dans une salle obscure. En 3D.
1947: Tintin et le crabe aux pinces d'or.
Les premiers pas du reporter sur un écran n'ont pas été heureux. Créature étrange, cette production imaginée par une jeune cinéaste belge nommée Claude Misonne proposait une version animée des aventures de Tintin par l'entremise de marionnettes avec tête en balle de ping-pong et de la technique d'animation image par image. Hergé avouera sa déception en parlant de l'immobilité et des longueurs de ce film de 59 minutes croisant animation et images documentaires. Raymond Leblanc, éditeur du Journal Tintin, lui, ira plus loin en regrettant publiquement avoir fait de la publicité pour ce film dans son magazine. Plus d'un demi-siècle plus tard, le document visuel a désormais une très grande valeur historique pour une minuscule valeur esthétique et narrative.
Source Moulinsart
1959: Hergé's Adventures of Tintin
On dit que Tintin est très peu connu en Amérique du Nord — à l'exception bien sûr du Québec qui en matière de «tintinologie» affiche un caractère distinct. Et pourtant, ce n'est pas faute d'avoir essayé de vendre le personnage aux Américains. Cette année-là, Raymond Leblanc, toujours éditeur du Journal Tintin, se lance en effet dans une coproduction avec la Larry Harmon Pictures (Bozzo le clown, Laurel et Hardy) d'une série de dessins animés pour la télévision. L'accord porte sur 7 albums qui vont prendre forme, pour les petites têtes blondes du pays d'Eisenhower, dans 13 épisodes de 5 minutes: On a marché sur la lune, Le Secret de la Licorne, L'affaire Tournesol, l'Île noire, l'Étoile mystérieuse, le Trésor de Rackham le Rouge, Le crabe aux pinces d'or. Nouvel échec: Hergé n'y retrouvera pas son personnage qui se perd, dit-il à l'époque, dans la «violence inutile de certaines séquences» et dans des «gags trop mécaniques». Embarrassant.
1961: Tintin et le Mystère de la Toison d'or
Du dessin à l'humain. Alors qu'Hergé se désole devant les tentatives manquées de mettre son héros en mouvement sur un écran, le producteur André Barret réussi à le convaincre d'explorer le monde du cinéma avec des vrais acteurs et surtout avec un scénario original signé Rémo Forlani. Le Mystère de la Toison d'or voit le jour trois ans plus tard avec Jean-Pierre Talbot dans le rôle principal et Georges Wilson dans celui du capitaine Haddock qui, sous la direction de Jean-Jacques Vierne, vont donner corps à cette aventure exotique qui promène le spectateur entre la Grèce, la Yougoslavie et la Turquie. Pour le public, l'oeuvre s'en sort pas trop mal, mais Hergé la trouve trop éloignée du monde qu'il a posé sur planches.
Source Belvision
1964: Tintin et les Oranges bleues
Malgré les doutes exprimés par le père du reporter, André Barret décide d'aller jusqu'au bout avec un deuxième chapitre en chair et en os des aventures de Tintin. Cette fois, Gosciny prend part à l'écriture du scénario avec Forlani. Philippe Condroyer prend le contrôle de la caméra et Jean Bouise devient le bourru et marin compagnon de Tintin. L'ensemble n'arrive toutefois pas à assumer son genre en oscillant entre la comédie manquée et le film d'action caricaturé. Le père de Tintin déteste et ne veut plus rien savoir de ce format... jusqu'à ce que Spielberg décide de lui faire des avances dans les années 80 pour l'adaptation qui prend l'affiche cette semaine.
1969: Tintin et le Temple du soleil
Hergé aurait rêvé voir son personnage mis en image par Walt Disney qui lui, n'a jamais répondu favorablement aux lettres du bédéiste. C'est finalement Greg — le géniteur d'Achille Talon —, alors rédacteur en chef du Journal Tintin qui prend le projet en main avec les studios Belvision situés au coeur de la capitale belge. 300 personnes vont travailler à temps plein sur cette adaptation dans laquelle Jacques Brel, lui même, signe deux chansons originales. Les décors y sont convaincants. L'animation des personnages, elle, en deçà de ce que le grand maître de l'animation aux États-Unis est capable de sortir depuis quelques années, ternit un peu l'image de cette adaptation. Encore.
1972: Tintin et le lac aux requins
Après l'échec du Temple du soleil, Hergé décide de ne plus donner son feu vert à des adaptations d'albums existants en dessin animé. Greg — encore lui — prend donc le contrôle de ce nouveau projet qui va reposer sur un scénario original et surtout va faire apparaitre des nouveaux personnages extérieurs à l'univers façonné par Hergé. Bob De Moor, un proche collaborateur du bédéiste est envoyé au front pour s'assurer du respect de la ligne graphique. Ce ne sera pas assez. L'échec s'expose une nouvelle fois sur écran. Hergé va mettre fin définitivement à tous ces projets d'adaptation... de son vivant du moins.
1992: Les aventures de Tintin au petit écran
L'idée vient de la Fondation Hergé qui, avec deux studios, le français Ellipse et le torontois Nelvana, décide de rendre hommage au père de Tintin, mort il y a près de 10 ans à ce moment-là, avec la production de 18 aventures en format de 45 minutes qui reprennent à la planche— ou presque — les albums originaux. Cette coproduction franco-canadienne, qui contient aussi 3 épisodes de 24 minutes, remporte rapidement un grand succès au petit écran, poussé sans doute par des rediffusions massives, surtout en période de fin d'année. Les grands tintinophiles sont capables de s'en contenter, mais sans plus. (Illustration Ellipse/Nelvana)2011: Le Secret de la Licorne
Dernière d'une longue série d'adaptations, cette mise en animation des aventures de Tintin marque surtout la rencontre entre deux grands, le maître incontesté de la narration et le géant du divertissement cinématographique. Depuis des semaines, tout a été dit où presque sur ce mariage: Spielberg a connu Tintin sur le tard après le lancement de son premier Indiana Jones que plusieurs critiques comparent alors à un Tintin hollywoodien. C'est la scénariste de E.T., Melissa Mathison, qui l'initie au monde d'Hergé auquel elle s'est frottée plus tôt dans sa vie quand elle était jeune fille au pair en Europe. Le réalisateur est séduit. Il contacte Hergé. Une rencontre entre les deux hommes est prévue en mars 1983. Elle n'aura pas lieu, la faute à la maladie et à la Grande Faucheuse. Dix ans de négociation s'en suivront avec les propriétaires des droits. Spielberg avoue également avoir attendu que la technique lui permette de rendre justice à l'imaginaire d'Hergé. La conséquence de tout ça, elle, va pouvoir se déguster dès vendredi dans une salle obscure. En 3D.


