Démocratie par intimidation?

Est apparu l’année dernière au Cachemire indien quelque chose d’entièrement nouveau : un groupe musical formé de filles seulement. Noma Nazir, 16 ans, chanteuse et guitariste. Aneka Khalid et Farah Deeba, 15 ans toutes les deux, à la basse et à la batterie. Elles ont donné leur première prestation en décembre dans le cadre du festival Battle of the Bands, à Srinagar.



Dimanche dernier, le grand mufti cachemiri Bashiruddin Ahmad a émis une fatwa contre elles, dénonçant leur comportement indécent et non islamique, estimant qu’une femme devait, bien entendu, toujours être voilée en public… et jugeant qu’à «s’éloigner ainsi du juste chemin, ce genre d’activité non sérieuse peut devenir le premier pas vers notre destruction».

Après quoi les trois adolescentes, qui disent avoir reçu ces derniers mois des messages haineux sur leur page Facebook, y compris des menaces de viol, ont annoncé qu’obéissant au mufti, elles avaient dissous leur petite formation rock.

Le nom du groupe? Pragaash, qui signifie : «De l’obscurité à la lumière».

Beaucoup ont pris leurs distances des propos du mufti et se sont portés à la défense de la liberté d’expression des filles. Omar Abdullah, le jeune chef du gouvernement du Jammu-et-Cachemire, le seul État à majorité musulmane du pays, n’y est pas allé par quatre chemins : «J’espère que ces jeunes filles talentueuses ne laisseront pas une poignée de crétins les faire taire.» Il a promis que l’État assurerait leur sécurité. Ah bon. Mais comment?

Sous l’effet de loupe des médias, sans lequel cet incident, survenant dans la lointaine vallée du Cachemire, serait passé inaperçu, l’affaire a pris des dimensions nationales.

C’est que cette histoire vient mettre en évidence, en les jumelant, deux côtés sombres de la société indienne. D’abord, ce déni de droits fait aux femmes – au moment d’ailleurs où les premiers témoins sont entendus aujourd’hui au procès, sous huis clos étanche, des cinq accusés du viol et du meurtre, en décembre, de la jeune femme de 23 ans à Delhi.

Ensuite, cette histoire vient s’ajouter à toute une série d’incidents survenus récemment qui en font s’inquiéter plusieurs au sujet de la liberté d’expression en Inde – en particulier intellectuelle et artistique. À quoi tient la démocratie indienne s’il suffit qu’une bande d’extrémistes gueulent et manifestent un peu pour obtenir qu’un film ou un livre soit interdit?

Salman Rushdie, venu faire la promotion du film tiré de son roman Midnight’s Children, vient encore de faire les frais de ce climat d’intimidation. Pour toute la place qu’il prend sur la scène littéraire, il n’est pourtant que la pointe de l’iceberg. Vinod Mehta, écrivain et journaliste, constate que l’Inde est un pays «où les émotions – autour de la religion, des castes, de la langue et des régions – sont une poudrière». Il aurait pu ajouter la condition de la femme.

Trop d’intimidation et pas assez de dialogue social, se désole Karan Thapar, autre commentateur très connu, qui trouve qu’on en oublie que «la liberté de parole comprend le droit de choquer». La vérité, dit-il carrément, «c’est qu’on est devenu des gens intolérants». Dans le quotidien Hindustan Times, le cinéaste Shyam Benegal opine, en estimant qu’«il est devenu plus populaire d’exprimer sa dissidence en réagissant de façon intolérante qu’en ayant recours à des moyens démocratiques». Une situation devant laquelle, ajoute-t-il, «l’État abdique ses responsabilités».

Indiens intolérants? En certains quartiers, bien sûr. Mais je dirais qu’ils sont surtout «affolés». Affolés – et déstabilisés – par tous les bouleversements sociaux et culturels qu’ils sont en train de traverser.

5 commentaires
  • Francois Parent - Inscrit 5 février 2013 10 h 01

    La honte des accommodements du Québec

    Toutes femmes voilées au Québec vivent sous la même menace. Les hommes musulmans ne se gêneront pas de faire la même chose au nom de l'honneur. Accorder des acccommodements aux communautés religieuses où les femmes sont bafouées c'est d'être complice cette idéologie ne mérite pas de respect parce qu'elle brime la liberté des sexes. Je leur souhaite courage à ces femmes qui ne sont libres qu'en apparence et que l'on châtie dès qu'elles ne respectent pas le code de conduite qui leur est forcément induit. Au Québec on a peur de faire respecter nos valeurs sociales à toutes les communautés, on préfère flatter les gens dans le sens du poil de la laine devrais-je dire.

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 6 février 2013 21 h 47

      À M. Parent: préjugés et généralisations.

      "Toutes les femmes voilées au Québec vivent sous la même menace." Laquelle? "Les hommes musulmans ne se gêneront pas de faire la même chose au nom de l'honneur." Encore une fois quelle précision! Mieux dit, nébulosité croissante.

      Pour lui tous les musulmans, présumés faut-il le dire car tous les Maghrébins ne le sont pas (ils peuvent être athées ou d'une autre religion), sont des tortionnaires et les femmes musulmanes des victimes. En fait, ce dont les femmes sont le plus victimes ce n'est pas de leur mari, mais des Québecois: comme leur conjoint elles viennent ici pour chômer, cela qu'elles portent le voile ou non, leur nom suffit, pour les hommes aussi.

      D'ailleurs, cette catégorisation, femmes voilées, hommes musulmans est assez bizarre. Un petit tour dans le Mile-end, entre autres, lui rappellerait que les femmes d'origine indiennes portent aussi le voile, mais dans leur cas c'est tellement "cute" que ça n'a jamais dérangé personne.

      M. Parent devrait ventiler: pour cela il pourrait aller voir des films, iranien, comme La séparation, qui est loin d'être un film de propagande, ou encore le film québécois M. Lazare. Il pourrait aussi regarder des documentaires judiciaires à la télé: il apprendrait que la grande majorité des crimes d'honneur au Canada sont commis dans la communauté indo-canadienne, qu'en Inde entre 80% et 90% des mariages sont arrangés, qu'il y a 1 femme pour 3 hommes et ça n'est pas près de s'améliorer: les avortements de foetus féminins sont interdits mais généralisés; ça n'amiliore pas les tapports sociaux...

      Pour mémoire, il y a 5 ans + ou -, une étudiante d'origine indienne s'est jetée dans le métro de Montréal pour échapper à un de ces mariages: les intervenants sociaux qui auraient pu intervenir se disaient débordés et dépassés, ne sachant comment agir. Est-ce que cela a changé?

  • Florence Piron - Abonnée 6 février 2013 11 h 04

    Le célèbre sociologue indien Ashis Nandy lui aussi "intimidé"

    Cette histoire évoque aussi ce qui vient d'arriver à Ashis Nandy, ostracisé pour une remarque non politiquement correcte sur les Dalit et la corruption. Il a été accusé par la police! Une politicienne a dit qu'il avait perdu la tête. La critique politique est ardue dans ce pays traversé par tant de contradictions. http://www.ndtv.com/article/cities/police-complain

  • Claude Gélinas - Abonné 7 février 2013 09 h 42

    Reconnaissance

    Merci au journaliste Guy Taillefer de nous apporter des nouvelles du bout du monde, un monde tellement msygogyne qui empêche les femmes de vivre en liberté et souvent avec la complicité des décideurs politiques qui craignent que cette liberté affecte leurs privilèges. Un jour l'Inde se réveillera !

  • marjolaine jolicoeur - Inscrite 8 février 2013 08 h 34

    des esclaves voilées

    L'Inde est un sous-continent et la situation de la femme y est différente dans chaque état. Le Srinagar est un état à majorité musulmane et il faut être de bien mauvaise foi pour nier que la situation d'esclavagiste de la femme musulmane (en Inde mais aussi au Pakistan, en Iran ou en Afghanistan) n'est que de la propagande.
    La femme indienne (de d'autres religions) n'a pas à se voiler et peut travailler librement. La situation de la femme en Inde est différente dans chaque ville. Bombay ne peut ne comparer à Delhi.