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    L'Inde dans tous ses états

    L'Inde est en effervescence, se libéralise, sort de sa coquille. Mais encore? Au delà des indices de croissance, comment les Indiens vivent-ils cette mue - aux plans culturel, politique, environnemental?

    Démocratie par intimidation?

    5 février 2013 09h27 |Guy Taillefer | L'Inde dans tous ses états
    Est apparu l’année dernière au Cachemire indien quelque chose d’entièrement nouveau : un groupe musical formé de filles seulement. Noma Nazir, 16 ans, chanteuse et guitariste. Aneka Khalid et Farah Deeba, 15 ans toutes les deux, à la basse et à la batterie. Elles ont donné leur première prestation en décembre dans le cadre du festival Battle of the Bands, à Srinagar.



    Dimanche dernier, le grand mufti cachemiri Bashiruddin Ahmad a émis une fatwa contre elles, dénonçant leur comportement indécent et non islamique, estimant qu’une femme devait, bien entendu, toujours être voilée en public… et jugeant qu’à «s’éloigner ainsi du juste chemin, ce genre d’activité non sérieuse peut devenir le premier pas vers notre destruction».

    Après quoi les trois adolescentes, qui disent avoir reçu ces derniers mois des messages haineux sur leur page Facebook, y compris des menaces de viol, ont annoncé qu’obéissant au mufti, elles avaient dissous leur petite formation rock.

    Le nom du groupe? Pragaash, qui signifie : «De l’obscurité à la lumière».

    Beaucoup ont pris leurs distances des propos du mufti et se sont portés à la défense de la liberté d’expression des filles. Omar Abdullah, le jeune chef du gouvernement du Jammu-et-Cachemire, le seul État à majorité musulmane du pays, n’y est pas allé par quatre chemins : «J’espère que ces jeunes filles talentueuses ne laisseront pas une poignée de crétins les faire taire.» Il a promis que l’État assurerait leur sécurité. Ah bon. Mais comment?

    Sous l’effet de loupe des médias, sans lequel cet incident, survenant dans la lointaine vallée du Cachemire, serait passé inaperçu, l’affaire a pris des dimensions nationales.

    C’est que cette histoire vient mettre en évidence, en les jumelant, deux côtés sombres de la société indienne. D’abord, ce déni de droits fait aux femmes – au moment d’ailleurs où les premiers témoins sont entendus aujourd’hui au procès, sous huis clos étanche, des cinq accusés du viol et du meurtre, en décembre, de la jeune femme de 23 ans à Delhi.

    Ensuite, cette histoire vient s’ajouter à toute une série d’incidents survenus récemment qui en font s’inquiéter plusieurs au sujet de la liberté d’expression en Inde – en particulier intellectuelle et artistique. À quoi tient la démocratie indienne s’il suffit qu’une bande d’extrémistes gueulent et manifestent un peu pour obtenir qu’un film ou un livre soit interdit?

    Salman Rushdie, venu faire la promotion du film tiré de son roman Midnight’s Children, vient encore de faire les frais de ce climat d’intimidation. Pour toute la place qu’il prend sur la scène littéraire, il n’est pourtant que la pointe de l’iceberg. Vinod Mehta, écrivain et journaliste, constate que l’Inde est un pays «où les émotions – autour de la religion, des castes, de la langue et des régions – sont une poudrière». Il aurait pu ajouter la condition de la femme.

    Trop d’intimidation et pas assez de dialogue social, se désole Karan Thapar, autre commentateur très connu, qui trouve qu’on en oublie que «la liberté de parole comprend le droit de choquer». La vérité, dit-il carrément, «c’est qu’on est devenu des gens intolérants». Dans le quotidien Hindustan Times, le cinéaste Shyam Benegal opine, en estimant qu’«il est devenu plus populaire d’exprimer sa dissidence en réagissant de façon intolérante qu’en ayant recours à des moyens démocratiques». Une situation devant laquelle, ajoute-t-il, «l’État abdique ses responsabilités».

    Indiens intolérants? En certains quartiers, bien sûr. Mais je dirais qu’ils sont surtout «affolés». Affolés – et déstabilisés – par tous les bouleversements sociaux et culturels qu’ils sont en train de traverser.

     
     
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