Oméga quoi?
Montage: Donald Filion Le Devoir
Le Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM) sera aux commandes de la plus vaste étude jamais entreprise à travers le monde pour tester les effets bénéfiques des oméga-3, des extraits d'huiles de poisson, sur la dépression majeure.
Au moment où on voue mille bienfaits aux extraits d'huiles de poisson, le CHUM sera donc la première université à oser investir de ses propres ressources pour faire toute la lumière sur les impacts thérapeutiques potentiels des oméga-3 sur une maladie qui affecte 250 000 Québécois chaque année.
Cette étude recrutera plus de 500 patients atteints de dépression majeure dans les hôpitaux affiliés au CHUM et mettra aussi à contribution des chercheurs des universités McGill, Laval et Queen's, à Kingston. La fondation du CHUM investira 120 000 $ dans cette recherche.
Mais la plus grande partie des fonds (300 000 euros, ou 420 000 $CAN) proviendra toutefois de la société européenne Isodisnatura, productrice de suppléments d'oméga-3, à laquelle est étroitement associé le Dr David Servan-Schreiber, devenu une vedette médiatique depuis la publication, en 2003, du best-seller Guérir le stress, l'anxiété et la dépression sans médicaments ni psychanalyse.
Dans ce livre, traduit en 30 langues et vendu à plus de 1,3 million d'exemplaires dans le monde, le Dr Servan-Schreiber s'est fait le chantre des méthodes alternatives de traitement de la dépression, notamment au moyen de la consommation d'oméga-3.
L'étude du CHUM, dont les résultats sont attendus à l'automne 2007, permettra donc de mettre à l'épreuve les prétentions du Dr Servan-Schreiber, qui s'inspire de cinq autres études de faible envergure réalisées au cours des dernières années aux États-Unis et ailleurs, attribuant un impact positif aux oméga-3 dans le traitement de la dépression et des troubles bipolaires.
Interrogé hier au sujet de sa participation financière dans la société Isodisnatura et du risque de conflits d'intérêts par rapport à cette étude, le Dr Servan-Schreiber a répondu: «Oui, j'ai des intérêts économiques. Je suis même très fier d'avoir été un des membres fondateurs de cette société car je suis allé au bout des idées que j'ai défendues dans mon livre. Une grande partie de mon temps a en effet été consacrée ces dernières années à développer des suppléments d'oméga-3 ayant la concentration nécessaire pour obtenir des effets sur l'humeur, ce qui n'existait pas avant», a défendu le Dr Servan-Schreiber.
Pour rassurer l'opinion publique en ce qui a trait au risque de conflits d'intérêts, le Dr Servan-Schreiber a indiqué qu'il n'agira qu'à titre de consultant dans cette étude, qui sera plutôt coordonnée par des experts du CHUM.
La recherche sera donc pilotée par le Dr François Lespérance, directeur du département de psychiatrie du CHUM, qui a souligné l'importance de trouver des traitements alternatifs pour les patients souffrant de dépression. Selon lui, les antidépresseurs actuels offrent une solution bien imparfaite puisque seulement 50 % des patients y réagissent de façon positive.
«Nous voulons savoir si l'AEP est efficace pour traiter la dépression majeure, tant pour les patients qui prennent déjà des antidépresseurs que pour ceux qui refusent d'en prendre. Les patients ont besoin de nouveaux traitements pour la dépression, et nous espérons que cette étude nous permettra de leur offrir des avenues intéressantes», a insisté le Dr Lespérance hier.
L'élément actif des oméga-3 sur la dépression serait en effet l'acide eicosapentanoïque, appelé AEP, présent dans le gras de certains poissons d'eau froide. Dans le cadre de cette étude, les patients recevront chaque jour un supplément d'oméga-3 d'un gramme, composé à 70 % d'AEP. Tant les patients traités aux antidépresseurs que ceux qui n'en reçoivent pas seront inclus dans cette étude réalisée à double insu.
Selon le Dr Servan-Schreiber, seuls des oméga-3 ayant une haute teneur en AEP ont un effet sur les symptômes associés à la dépression. L'AEP améliore la fluidité des membranes des neurones et facilite la transmission de la sérotonine, de la dopamine et des hormones du stress.
À son avis, la carence d'oméga-3 et d'AEP dans la diète serait à l'origine des forts taux de dépression observés dans plusieurs pays nordiques où on consomme peu de poisson. La dépression est la première cause d'invalidité au travail et touche environ une personne sur cinq au Canada. À l'inverse, la dépression est quasi absente de pays comme le Japon et la Corée, où l'alimentation est riche en poissons de toutes sortes.
«Les oméga-3, qui faisaient davantage partie de notre alimentation traditionnelle, ont peu à peu disparu avec l'ère industrielle. Le niveau d'oméga-3 est aujourd'hui très bas dans le sang de la plupart des Québécois. Toutefois, il double chez les Cris et est multiplié par dix chez les Inuits, qui sont de gros mangeurs de poisson», a renchéri hier le Dr Michel Lucas, nutritionniste et épidémiologiste à l'Université Laval.
Alors que les tablettes des pharmacies et mêmes des épiceries regorgent de produits vantant les mérites des oméga-3, les spécialistes émettent toutefois quelques mises en garde.
Tous les produits affichant la mention «oméga-3» ne se valent pas. Une brève visite effectuée hier par Le Devoir dans la section des produits naturels d'une pharmacie à grande surface a permis de constater que les suppléments d'oméga-3 contiennent des concentrations très variables d'AEP, celles-ci pouvant osciller entre 7 et 30 %. Certains oméga-3, surtout ceux d'origine végétales, ne contiennent pas d'AEP du tout. Certains produits affichant la mention «oméga-3-6-9» n'ont qu'une infime proportion d'oméga-3.
Selon le Dr Lespérance, il est difficile pour la plupart des gens d'obtenir une quantité «thérapeutique» d'AEP simplement dans l'alimentation. Il faudrait consommer environ 200 grammes de maquereau par jour. «Comme il n'est pas facile de convaincre les gens de modifier à ce point leur alimentation, la prise d'un supplément est une solution plus efficace», dit-il.
Cela étant, le Dr Lespérance affirme que tous les patients déprimés auraient avantage à modifier leur régime pour y inclure un maximum d'oméga-3. Les bienfaits des oméga-3 sur la prévention des maladies cardiaques sont par ailleurs largement reconnus, et la plupart des cardiologues en recommandent à leurs patients.
En matière de traitement des maladies mentales, toutefois, la communauté médicale demeure encore sceptique. Hier, le président de l'Association des psychiatres du Québec, le Dr Brian Bexton, s'est dit enthousiasmé par cette étude. «Il y a déjà plusieurs indices que les oméga-3 sont efficaces. Mais la dépression est une maladie complexe, et il faut parfois un éventail de traitements pour améliorer la condition des patients. Personnellement, je le recommande déjà à plusieurs de mes patients puisqu'il n'y a pas de contre-indications avec les antidépresseurs. Mais il faudra sûrement plusieurs années avant que les médecins plus conservateurs ne modifient leur pratique», a-t-il dit hier.
D'ailleurs, le responsable de la recherche, le Dr Lespérance, a rappelé hier que les patients dépressifs doivent être prudents et ne jamais interrompre de leur propre chef un traitement aux antidépresseurs pour le remplacer par des oméga-3. La prise d'oméga-3 doit se faire sous surveillance médicale, a-t-il insisté.
La prudence avec les oméga-3 est en outre recommandée aux patients qui prennent des anticoagulants, dont l'effet pourrait être accentué par ces acides gras.
Au moment où on voue mille bienfaits aux extraits d'huiles de poisson, le CHUM sera donc la première université à oser investir de ses propres ressources pour faire toute la lumière sur les impacts thérapeutiques potentiels des oméga-3 sur une maladie qui affecte 250 000 Québécois chaque année.
Cette étude recrutera plus de 500 patients atteints de dépression majeure dans les hôpitaux affiliés au CHUM et mettra aussi à contribution des chercheurs des universités McGill, Laval et Queen's, à Kingston. La fondation du CHUM investira 120 000 $ dans cette recherche.
Mais la plus grande partie des fonds (300 000 euros, ou 420 000 $CAN) proviendra toutefois de la société européenne Isodisnatura, productrice de suppléments d'oméga-3, à laquelle est étroitement associé le Dr David Servan-Schreiber, devenu une vedette médiatique depuis la publication, en 2003, du best-seller Guérir le stress, l'anxiété et la dépression sans médicaments ni psychanalyse.
Dans ce livre, traduit en 30 langues et vendu à plus de 1,3 million d'exemplaires dans le monde, le Dr Servan-Schreiber s'est fait le chantre des méthodes alternatives de traitement de la dépression, notamment au moyen de la consommation d'oméga-3.
L'étude du CHUM, dont les résultats sont attendus à l'automne 2007, permettra donc de mettre à l'épreuve les prétentions du Dr Servan-Schreiber, qui s'inspire de cinq autres études de faible envergure réalisées au cours des dernières années aux États-Unis et ailleurs, attribuant un impact positif aux oméga-3 dans le traitement de la dépression et des troubles bipolaires.
Interrogé hier au sujet de sa participation financière dans la société Isodisnatura et du risque de conflits d'intérêts par rapport à cette étude, le Dr Servan-Schreiber a répondu: «Oui, j'ai des intérêts économiques. Je suis même très fier d'avoir été un des membres fondateurs de cette société car je suis allé au bout des idées que j'ai défendues dans mon livre. Une grande partie de mon temps a en effet été consacrée ces dernières années à développer des suppléments d'oméga-3 ayant la concentration nécessaire pour obtenir des effets sur l'humeur, ce qui n'existait pas avant», a défendu le Dr Servan-Schreiber.
Pour rassurer l'opinion publique en ce qui a trait au risque de conflits d'intérêts, le Dr Servan-Schreiber a indiqué qu'il n'agira qu'à titre de consultant dans cette étude, qui sera plutôt coordonnée par des experts du CHUM.
La recherche sera donc pilotée par le Dr François Lespérance, directeur du département de psychiatrie du CHUM, qui a souligné l'importance de trouver des traitements alternatifs pour les patients souffrant de dépression. Selon lui, les antidépresseurs actuels offrent une solution bien imparfaite puisque seulement 50 % des patients y réagissent de façon positive.
«Nous voulons savoir si l'AEP est efficace pour traiter la dépression majeure, tant pour les patients qui prennent déjà des antidépresseurs que pour ceux qui refusent d'en prendre. Les patients ont besoin de nouveaux traitements pour la dépression, et nous espérons que cette étude nous permettra de leur offrir des avenues intéressantes», a insisté le Dr Lespérance hier.
L'élément actif des oméga-3 sur la dépression serait en effet l'acide eicosapentanoïque, appelé AEP, présent dans le gras de certains poissons d'eau froide. Dans le cadre de cette étude, les patients recevront chaque jour un supplément d'oméga-3 d'un gramme, composé à 70 % d'AEP. Tant les patients traités aux antidépresseurs que ceux qui n'en reçoivent pas seront inclus dans cette étude réalisée à double insu.
Selon le Dr Servan-Schreiber, seuls des oméga-3 ayant une haute teneur en AEP ont un effet sur les symptômes associés à la dépression. L'AEP améliore la fluidité des membranes des neurones et facilite la transmission de la sérotonine, de la dopamine et des hormones du stress.
À son avis, la carence d'oméga-3 et d'AEP dans la diète serait à l'origine des forts taux de dépression observés dans plusieurs pays nordiques où on consomme peu de poisson. La dépression est la première cause d'invalidité au travail et touche environ une personne sur cinq au Canada. À l'inverse, la dépression est quasi absente de pays comme le Japon et la Corée, où l'alimentation est riche en poissons de toutes sortes.
«Les oméga-3, qui faisaient davantage partie de notre alimentation traditionnelle, ont peu à peu disparu avec l'ère industrielle. Le niveau d'oméga-3 est aujourd'hui très bas dans le sang de la plupart des Québécois. Toutefois, il double chez les Cris et est multiplié par dix chez les Inuits, qui sont de gros mangeurs de poisson», a renchéri hier le Dr Michel Lucas, nutritionniste et épidémiologiste à l'Université Laval.
Alors que les tablettes des pharmacies et mêmes des épiceries regorgent de produits vantant les mérites des oméga-3, les spécialistes émettent toutefois quelques mises en garde.
Tous les produits affichant la mention «oméga-3» ne se valent pas. Une brève visite effectuée hier par Le Devoir dans la section des produits naturels d'une pharmacie à grande surface a permis de constater que les suppléments d'oméga-3 contiennent des concentrations très variables d'AEP, celles-ci pouvant osciller entre 7 et 30 %. Certains oméga-3, surtout ceux d'origine végétales, ne contiennent pas d'AEP du tout. Certains produits affichant la mention «oméga-3-6-9» n'ont qu'une infime proportion d'oméga-3.
Selon le Dr Lespérance, il est difficile pour la plupart des gens d'obtenir une quantité «thérapeutique» d'AEP simplement dans l'alimentation. Il faudrait consommer environ 200 grammes de maquereau par jour. «Comme il n'est pas facile de convaincre les gens de modifier à ce point leur alimentation, la prise d'un supplément est une solution plus efficace», dit-il.
Cela étant, le Dr Lespérance affirme que tous les patients déprimés auraient avantage à modifier leur régime pour y inclure un maximum d'oméga-3. Les bienfaits des oméga-3 sur la prévention des maladies cardiaques sont par ailleurs largement reconnus, et la plupart des cardiologues en recommandent à leurs patients.
En matière de traitement des maladies mentales, toutefois, la communauté médicale demeure encore sceptique. Hier, le président de l'Association des psychiatres du Québec, le Dr Brian Bexton, s'est dit enthousiasmé par cette étude. «Il y a déjà plusieurs indices que les oméga-3 sont efficaces. Mais la dépression est une maladie complexe, et il faut parfois un éventail de traitements pour améliorer la condition des patients. Personnellement, je le recommande déjà à plusieurs de mes patients puisqu'il n'y a pas de contre-indications avec les antidépresseurs. Mais il faudra sûrement plusieurs années avant que les médecins plus conservateurs ne modifient leur pratique», a-t-il dit hier.
D'ailleurs, le responsable de la recherche, le Dr Lespérance, a rappelé hier que les patients dépressifs doivent être prudents et ne jamais interrompre de leur propre chef un traitement aux antidépresseurs pour le remplacer par des oméga-3. La prise d'oméga-3 doit se faire sous surveillance médicale, a-t-il insisté.
La prudence avec les oméga-3 est en outre recommandée aux patients qui prennent des anticoagulants, dont l'effet pourrait être accentué par ces acides gras.
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