Essais québécois - Portrait du délinquant en fêtard
La délinquance, surtout si elle est lourde, fascine. La biographie de Maurice Boucher, par exemple, et les ouvrages semblables qui racontent les tristes aventures de grands criminels (la fameuse Homolka, entre autres) cartonnent presque toujours en librairie. Sans contester la pertinence de cette fascination qui semble quasi unanimement partagée, on peut au moins se désoler du fait qu'elle se contente trop souvent de s'assouvir bêtement, sans esprit critique. Au lieu, en effet, de se nourrir de récits complaisants qui allient une fascination malsaine pour le crime à un moralisme de pacotille, ne vaudrait-il pas mieux, dans une perspective citoyenne voire tout simplement humaine, s'attacher «à résoudre l'énigme de la délinquance» dans une véritable démarche de compréhension, comme le suggère le criminologue Maurice Cusson dans son excellent La délinquance, une vie choisie? La délinquance, cette véritable plaie sociale, ne disparaîtrait pas pour autant, mais le discours que l'on tient sur elle — et les actions qui en découlent — y gagneraient certainement en intelligence.
Pourquoi s'adonne-t-on au crime à répétition? Qu'est-ce qui distingue les petits malfaiteurs des violeurs et des assassins? Pour répondre à ces questions et à bien d'autres qui leur sont connexes, Maurice Cusson propose une approche originale qui, pour être contestable à certains égards, s'avère particulièrement éclairante et, oui, fascinante.
Ainsi, au lieu de reconduire la thèse qui postule que les délinquants suractifs auraient des problèmes de santé mentale ou seraient des êtres à part soumis à des déterminismes irréversibles, le criminologue affirme plutôt «qu'ils nous ressemblent et que leurs délits résultent de leurs choix». Inspiré par la théorie de l'action rationnelle du sociologue Raymond Boudon, il s'intéresse donc surtout, d'abord, aux raisons de l'action criminelle plutôt qu'à ses causes, et ses conclusions, toujours intéressantes, sont souvent surprenantes.
Les délinquants, écrit-il, sont des «généralistes du crime» et ce serait faire fausse route que de distinguer, parmi eux, les spécialistes des petits délits et les amateurs de grands. Il existerait donc quelque chose comme «l'unité profonde de l'action criminelle» et seules les circonstances expliqueraient le surgissement occasionnel de crimes graves.
Quelle rationalité se cache donc derrière ce mode de vie peut-être fascinant, mais néanmoins rejeté par la vaste majorité des citoyens? Selon Cusson, les grands délinquants n'entretiendraient que mépris pour le «métro-boulot-dodo». La principale caractéristique de leur logique serait l'importance démesurée qu'ils accordent au mode de vie festif: «Ce n'est pas en faisant la fête que les délinquants se distinguent de l'humanité commune. Ce qui les particularise, c'est qu'ils mettent la fête au centre de leur vie, alors que, dans la vie du citoyen respectueux des lois, elle est une parenthèse périodiquement ouverte et refermée.» Et pour faire la fête, évidemment, il faut de l'argent et un travail atypique à la fois lucratif et pas trop épuisant. On vole donc pour financer une vie festive dans laquelle on flambe sans remords des revenus vite gagnés, et on recommence jusqu'à ce que l'excès mène au drame quand la violence s'insinue au coeur du party: «Ce n'est pas au travail que les voies de fait et homicides sont perpétrés, c'est en contexte festif: durant les fins de semaine, la nuit et dans les débits de boissons.»
À long terme, la prison, et parfois la mort, guettent. À court terme, toutefois, la rationalité joue en faveur du délinquant puisque «le crime apparaît comme une bonne affaire; il procure à son auteur les moyens de faire la bringue et de mener la vie qu'il entend vivre». Et l'impunité fait le reste.
Rarement sanctionnés par un droit pénal impuissant devant les microdélinquances (par exemple, «au Québec, en 2002, la police solutionne 13 % des introductions par effraction») et traités avec complaisance par «leurs proches [qui] s'abstiennent de réprouver leurs incartades», les délinquants suractifs continuent de trouver leur bénéfice dans ce mode de vie et d'entretenir «des notions floues et tordues de faute et de gravité».
Contre une idée reçue en certains milieux et voulant que les sanctions soient sans effet sur ces criminels d'habitude, Cusson est formel: «La criminalité décroît très sensiblement quand la probabilité des sanctions croît fortement et elle croît à toute vitesse quand les sanctions sont en chute libre.» C'est ce qui explique, d'ailleurs, plus que la nature des criminels eux-mêmes, la rareté des crimes graves: ils sont, contrairement aux délits mineurs, la plupart du temps sanctionnés.
Dans la dernière partie de son essai, Cusson change de perspective et s'intéresse à «l'origine de la délinquance persistante». Sur la base des travaux de Richard Tremblay, il reconnaît que «la violence se manifeste extrêmement tôt chez la plupart des êtres humains, et [que] cette violence-là ne vaut rien pour prédire la délinquance». L'enjeu, ici, se trouve plutôt du côté de «la violence originelle non résorbée»: «Ni apprise, ni causée par la pauvreté, la violence émerge spontanément chez l'enfant et recule sous l'influence des parents. Si ceux-ci ne jouent pas leur rôle, il arrive que les conduites agressives s'incrustent puis débouchent sur la délinquance.»
Le choix de vie délinquant, écrit Cusson, «n'est ni tout à fait libre ni tout à fait contraint». Il tient donc à certaines conditions: la présence d'un milieu criminel qui donne le mauvais exemple, le mauvais encadrement éducatif, l'absence de sanctions, l'abondance des cibles, la compétence académique défaillante et un marché de l'emploi difficile. Ces considérations sont évidemment d'une grande utilité à l'heure de prédire, de prévenir et de réprimer la délinquance.
Les théories de Cusson ont leurs failles et les partisans d'une approche plus structuraliste ne manqueront pas de les souligner. Il reste que, pour comprendre la délinquance, ce comportement destructeur du lien social, l'essai passionnant et limpide de Maurice Cusson suggère des pistes essentielles, tout en illustrant que, quand elle est bien menée, la criminologie, contrairement au voyeurisme, peut contribuer à la lucidité sociale.
La délinquance, une vie choisie
Entre plaisir et crime
Maurice Cusson
Hurtubise/HMH
Montréal, 2005, 232 pages
louiscornellier@parroinfo.net
Pourquoi s'adonne-t-on au crime à répétition? Qu'est-ce qui distingue les petits malfaiteurs des violeurs et des assassins? Pour répondre à ces questions et à bien d'autres qui leur sont connexes, Maurice Cusson propose une approche originale qui, pour être contestable à certains égards, s'avère particulièrement éclairante et, oui, fascinante.
Ainsi, au lieu de reconduire la thèse qui postule que les délinquants suractifs auraient des problèmes de santé mentale ou seraient des êtres à part soumis à des déterminismes irréversibles, le criminologue affirme plutôt «qu'ils nous ressemblent et que leurs délits résultent de leurs choix». Inspiré par la théorie de l'action rationnelle du sociologue Raymond Boudon, il s'intéresse donc surtout, d'abord, aux raisons de l'action criminelle plutôt qu'à ses causes, et ses conclusions, toujours intéressantes, sont souvent surprenantes.
Les délinquants, écrit-il, sont des «généralistes du crime» et ce serait faire fausse route que de distinguer, parmi eux, les spécialistes des petits délits et les amateurs de grands. Il existerait donc quelque chose comme «l'unité profonde de l'action criminelle» et seules les circonstances expliqueraient le surgissement occasionnel de crimes graves.
Quelle rationalité se cache donc derrière ce mode de vie peut-être fascinant, mais néanmoins rejeté par la vaste majorité des citoyens? Selon Cusson, les grands délinquants n'entretiendraient que mépris pour le «métro-boulot-dodo». La principale caractéristique de leur logique serait l'importance démesurée qu'ils accordent au mode de vie festif: «Ce n'est pas en faisant la fête que les délinquants se distinguent de l'humanité commune. Ce qui les particularise, c'est qu'ils mettent la fête au centre de leur vie, alors que, dans la vie du citoyen respectueux des lois, elle est une parenthèse périodiquement ouverte et refermée.» Et pour faire la fête, évidemment, il faut de l'argent et un travail atypique à la fois lucratif et pas trop épuisant. On vole donc pour financer une vie festive dans laquelle on flambe sans remords des revenus vite gagnés, et on recommence jusqu'à ce que l'excès mène au drame quand la violence s'insinue au coeur du party: «Ce n'est pas au travail que les voies de fait et homicides sont perpétrés, c'est en contexte festif: durant les fins de semaine, la nuit et dans les débits de boissons.»
À long terme, la prison, et parfois la mort, guettent. À court terme, toutefois, la rationalité joue en faveur du délinquant puisque «le crime apparaît comme une bonne affaire; il procure à son auteur les moyens de faire la bringue et de mener la vie qu'il entend vivre». Et l'impunité fait le reste.
Rarement sanctionnés par un droit pénal impuissant devant les microdélinquances (par exemple, «au Québec, en 2002, la police solutionne 13 % des introductions par effraction») et traités avec complaisance par «leurs proches [qui] s'abstiennent de réprouver leurs incartades», les délinquants suractifs continuent de trouver leur bénéfice dans ce mode de vie et d'entretenir «des notions floues et tordues de faute et de gravité».
Contre une idée reçue en certains milieux et voulant que les sanctions soient sans effet sur ces criminels d'habitude, Cusson est formel: «La criminalité décroît très sensiblement quand la probabilité des sanctions croît fortement et elle croît à toute vitesse quand les sanctions sont en chute libre.» C'est ce qui explique, d'ailleurs, plus que la nature des criminels eux-mêmes, la rareté des crimes graves: ils sont, contrairement aux délits mineurs, la plupart du temps sanctionnés.
Dans la dernière partie de son essai, Cusson change de perspective et s'intéresse à «l'origine de la délinquance persistante». Sur la base des travaux de Richard Tremblay, il reconnaît que «la violence se manifeste extrêmement tôt chez la plupart des êtres humains, et [que] cette violence-là ne vaut rien pour prédire la délinquance». L'enjeu, ici, se trouve plutôt du côté de «la violence originelle non résorbée»: «Ni apprise, ni causée par la pauvreté, la violence émerge spontanément chez l'enfant et recule sous l'influence des parents. Si ceux-ci ne jouent pas leur rôle, il arrive que les conduites agressives s'incrustent puis débouchent sur la délinquance.»
Le choix de vie délinquant, écrit Cusson, «n'est ni tout à fait libre ni tout à fait contraint». Il tient donc à certaines conditions: la présence d'un milieu criminel qui donne le mauvais exemple, le mauvais encadrement éducatif, l'absence de sanctions, l'abondance des cibles, la compétence académique défaillante et un marché de l'emploi difficile. Ces considérations sont évidemment d'une grande utilité à l'heure de prédire, de prévenir et de réprimer la délinquance.
Les théories de Cusson ont leurs failles et les partisans d'une approche plus structuraliste ne manqueront pas de les souligner. Il reste que, pour comprendre la délinquance, ce comportement destructeur du lien social, l'essai passionnant et limpide de Maurice Cusson suggère des pistes essentielles, tout en illustrant que, quand elle est bien menée, la criminologie, contrairement au voyeurisme, peut contribuer à la lucidité sociale.
La délinquance, une vie choisie
Entre plaisir et crime
Maurice Cusson
Hurtubise/HMH
Montréal, 2005, 232 pages
louiscornellier@parroinfo.net
Haut de la page

