ONG piégées
Josée Boileau
28 décembre 2005
Le tsunami qui a ravagé l'Asie du Sud-Est il y a tout juste un an fut un événement sans précédent, tant en raison de l'ampleur de la catastrophe que par l'exceptionnel élan de générosité qui en a découlé. Le recul aidant, un autre bilan commence toutefois à se faire: celui des mirages de l'aide internationale.out fut exceptionnel avec le tsunami de Noël: la force des vagues, la rapidité de leur déferlement, le nombre de pays touchés, les récits rocambolesques de disparition ou de survie, et l'argent versé par des millions de gens, touchés par un drame qui tranchait tellement avec la période de réjouissances qu'est le temps des Fêtes.
Mais l'exceptionnel, ce fut aussi ce singulier appel, survenu à peine 10 jours après la catastrophe: celui de Médecins sans frontières qui, en France, a invité à ne plus donner pour le tsunami. Du jamais vu dans les annales de l'aide humanitaire!
Sur le coup, le geste de MSF a été vivement dénoncé. Mais des mois plus tard, plusieurs ONG admettent — parfois ouvertement, parfois sous couvert de l'anonymat — que le tsunami a effectivement faussé les enjeux de l'aide internationale.
Certes, celle-ci se fonde sur l'argent. À l'heure des catastrophes, il en faut vite et beaucoup pour sauver tout ce qui peut l'être, éviter que la situation ne dégénère et s'assurer qu'on pourra faire face aux suites à donner. À cet égard, la réponse au tsunami fut exemplaire: ainsi, la crise sanitaire tant redoutée n'a pas eu lieu et on a trouvé un refuge pour des centaines de milliers de personnes.
Mais c'est la suite des événements qui a donné raison à ce MSF si rabat-joie. Une fois l'urgence passée, tout s'est mis à piétiner: la reconstruction, le retour au travail des sinistrés, l'aide aux enfants... Depuis le printemps, tout avance à pas de tortue. Un coupable est officiellement montré du doigt: la bureaucratie, lourde et tatillonne, qu'alourdissent le poids des traditions (c'est ici qu'était le village, c'est ici et pas ailleurs qu'il sera reconstruit) et la confusion entourant la propriété des terres.
D'autres voix se font toutefois entendre, critiquant l'efficacité des ONG, trop nombreuses (on en retrace plus de 400 en Indonésie). Sans compter ces groupes privés qui, sans être des organismes de charité, invitent toujours les touristes à participer à la «reconstruction». Le Financial Times a récemment publié le récit d'un Britannique qui, à fort prix, s'est ainsi rendu au Sri Lanka. Il a vite constaté que le sable qu'il pelletait un jour serait plus tard remis dans le même trou par un autre groupe de touristes naïfs! L'Occidental venu soulager sa conscience n'aidait strictement personne...
Or, même des ONG dûment reconnues ont négligé la population locale, ne se renseignant pas sur ses besoins, prêchant le mieux là où le bien aurait fait l'affaire. Car pour plusieurs, le mot d'ordre est simple: tant qu'à rebâtir, sortons ces pauvres gens de leur misère! Les gouvernements italien et allemand sont ainsi très fiers des villages qu'ils font bâtir au Sri Lanka, faits de jolies maisonnettes à l'européenne, avec toilettes à l'intérieur et tuiles sur les murs de la cuisine. Mais qu'en pensent les gens à qui elles sont destinées? On ne sait pas. Un exemple de plus du néo-impérialisme auquel certains associent de plus en plus les diktats de l'aide internationale.
En fait, seul le travail à long terme d'une ONG dans un pays donné assure des collaborations efficaces quand sonne l'heure du drame. Et cette approche-là n'est possible que si un organisme reçoit des dons pour ce qu'il est plutôt qu'au gré des catastrophes. Plusieurs groupes, aujourd'hui, sont en fait piégés par le tsunami, disposant de bonnes cagnottes pour celui-ci, mais dépourvus de fonds pour les pays oubliés, ceux dont parlait MSF en janvier dernier et ceux dont François Audet, de CARE Canada, dresse une nomenclature aujourd'hui en page Idées.
Idéalement, les donateur devraient donc apprendre à départager émotion et don pour plutôt prévoir celui-ci. Mais quel pari à l'heure de la médiatisation extrême et des ménages endettés comme jamais, qui ne savent même plus prévoir leur propre épargne! C'est pourquoi le temps est venu pour les ONG d'aviser clairement leurs donateurs: si les besoins pour telle cause sont comblés, voici où votre argent pourra aussi aller. Au risque, oui, d'y perdre quelques contributions.
Mais l'exceptionnel, ce fut aussi ce singulier appel, survenu à peine 10 jours après la catastrophe: celui de Médecins sans frontières qui, en France, a invité à ne plus donner pour le tsunami. Du jamais vu dans les annales de l'aide humanitaire!
Sur le coup, le geste de MSF a été vivement dénoncé. Mais des mois plus tard, plusieurs ONG admettent — parfois ouvertement, parfois sous couvert de l'anonymat — que le tsunami a effectivement faussé les enjeux de l'aide internationale.
Certes, celle-ci se fonde sur l'argent. À l'heure des catastrophes, il en faut vite et beaucoup pour sauver tout ce qui peut l'être, éviter que la situation ne dégénère et s'assurer qu'on pourra faire face aux suites à donner. À cet égard, la réponse au tsunami fut exemplaire: ainsi, la crise sanitaire tant redoutée n'a pas eu lieu et on a trouvé un refuge pour des centaines de milliers de personnes.
Mais c'est la suite des événements qui a donné raison à ce MSF si rabat-joie. Une fois l'urgence passée, tout s'est mis à piétiner: la reconstruction, le retour au travail des sinistrés, l'aide aux enfants... Depuis le printemps, tout avance à pas de tortue. Un coupable est officiellement montré du doigt: la bureaucratie, lourde et tatillonne, qu'alourdissent le poids des traditions (c'est ici qu'était le village, c'est ici et pas ailleurs qu'il sera reconstruit) et la confusion entourant la propriété des terres.
D'autres voix se font toutefois entendre, critiquant l'efficacité des ONG, trop nombreuses (on en retrace plus de 400 en Indonésie). Sans compter ces groupes privés qui, sans être des organismes de charité, invitent toujours les touristes à participer à la «reconstruction». Le Financial Times a récemment publié le récit d'un Britannique qui, à fort prix, s'est ainsi rendu au Sri Lanka. Il a vite constaté que le sable qu'il pelletait un jour serait plus tard remis dans le même trou par un autre groupe de touristes naïfs! L'Occidental venu soulager sa conscience n'aidait strictement personne...
Or, même des ONG dûment reconnues ont négligé la population locale, ne se renseignant pas sur ses besoins, prêchant le mieux là où le bien aurait fait l'affaire. Car pour plusieurs, le mot d'ordre est simple: tant qu'à rebâtir, sortons ces pauvres gens de leur misère! Les gouvernements italien et allemand sont ainsi très fiers des villages qu'ils font bâtir au Sri Lanka, faits de jolies maisonnettes à l'européenne, avec toilettes à l'intérieur et tuiles sur les murs de la cuisine. Mais qu'en pensent les gens à qui elles sont destinées? On ne sait pas. Un exemple de plus du néo-impérialisme auquel certains associent de plus en plus les diktats de l'aide internationale.
En fait, seul le travail à long terme d'une ONG dans un pays donné assure des collaborations efficaces quand sonne l'heure du drame. Et cette approche-là n'est possible que si un organisme reçoit des dons pour ce qu'il est plutôt qu'au gré des catastrophes. Plusieurs groupes, aujourd'hui, sont en fait piégés par le tsunami, disposant de bonnes cagnottes pour celui-ci, mais dépourvus de fonds pour les pays oubliés, ceux dont parlait MSF en janvier dernier et ceux dont François Audet, de CARE Canada, dresse une nomenclature aujourd'hui en page Idées.
Idéalement, les donateur devraient donc apprendre à départager émotion et don pour plutôt prévoir celui-ci. Mais quel pari à l'heure de la médiatisation extrême et des ménages endettés comme jamais, qui ne savent même plus prévoir leur propre épargne! C'est pourquoi le temps est venu pour les ONG d'aviser clairement leurs donateurs: si les besoins pour telle cause sont comblés, voici où votre argent pourra aussi aller. Au risque, oui, d'y perdre quelques contributions.
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