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Stille Nacht! Heilige Nacht!

Benoît Lacroix   24 décembre 2005 
«Tais-toi, ne parle plus, reste tranquille, écoute, attends.» Ces consignes venues d'antiques contemplatifs du désert, à l'origine peut-être des yogis d'aujourd'hui, n'ont pas fini de nous étonner. Comme d'autres propos d'Orient: «Si tu parles quand tu dois te taire, ton discours est boue. Si tu te tais quand tu dois parler, ton silence est poussière. Si tu parles et te tais sans la nécessité, sans s'attacher aux paroles et au silence, ni la boue ni la poussière ne peuvent atteindre ta personne.» Il existerait, paraît-il, un silence intégral qui s'appelle l'hesychia, soit une espèce de non-dit qui aurait la vertu unique de faire taire jusqu'à la pensée elle-même.

De toute manière, il n'y a qu'à lever les yeux, regarder, observer, écouter, pour nous rendre compte que la plupart des êtres de l'univers sont silencieux. Ni le Soleil, ni la Lune, ni les étoiles, ni l'air, ni la nuée, ni la neige ne parlent vraiment. La Terre, chère petite planète bleue, serait le lieu par excellence où l'on piaille sans arrêt. Les élections! N'insistons pas.

Difficile silence! Ton pouvoir est-il simplement d'une nature extatique? Inimitable en un sens? Divin peut-être? Dans ce journal, il y a plusieurs années déjà, une femme d'ici, poétesse distinguée — elle s'appelle Nicole Brossard — avouait que le silence dont on a dit aussi qu'il est l'ombre de la parole, se tient à la limite du vertige et de l'extase. Être privé de silence serait comme être privé de lumière. La sagesse populaire n'y va pas par quatre chemins: «Qui parle sème, qui écoute récolte... Qui sait bien parler sait aussi bien se taire... Ne parle que si tu as quelque chose à dire de mieux que le silence.» Ainsi de suite. Les grands amoureux savent tout cela: pas un mot et souvent tout est dit. Qui, de toute manière, quel philosophe, quel théologien, quel savant peut se vanter de pouvoir tout dire de ce qu'il sait? Même avec les mots les plus raffinés, parfois le langage cède, la pensée attend. Le silence, réponse des sages! Dans ma fraternité dite des Frères prêcheurs, née au début du XIIIe siècle, on proclame encore à qui veut l'entendre que le silence est le père de la parole. Sans lui, tu risques le pieux bavardage du «sermon» improvisé. Ça arrive!

Entre toutes les formes de silence pratiquées, qu'y a-t-il de plus saisissant, de plus vrai, que le silence d'une nuit quelque part au loin, très loin, au nord du Nord? C'est que le silence et la nuit ont la réputation fort enviable de faire bon ménage. L'on raconte depuis longtemps que l'Univers serait né en silence, la nuit. Né d'une nuit prédestinée, né d'une pensée originelle. Silence d'avant le Big Bang! «Au commencement la terre était déserte et vide, et la ténèbre à la surface des abîmes... Dieu dit: que la lumière soit et la lumière fut. Il y eut un soir, il y eut un matin...» Du rien naquit le tout. Comme d'un voeu silencieux naît une parole, comme «de l'ombre naît la lumière» (Jean Royer). D'ailleurs, encore aujourd'hui, la nuit demeure le temps privilégié des secrets, des rêves et souvent de la toute première éclosion de la vie.

Que l'on soit ou non de culture judéo-chrétienne, nous nous rendons compte que la fête de Noël renvoie plusieurs d'entre nous à des récits mythiques qui ont traversé le temps et qui ont contourné par leur beauté naïve nos scepticismes d'adultes gavés de doutes et de refus. Comme il est bon de penser tout à coup que l'enfant auquel se réfère la célébration chrétienne de Noël serait né la nuit, dans un bourg, avant le petit jour. Né d'une mère mystiquement envoûtée, avec la complicité d'un «père» emprunté, puis «posé dans une mangeoire». Au même moment, poursuit le texte sacré, «une armée céleste d'anges chantent les louanges de Dieu».

Même si, aujourd'hui, nos anges paraissent plutôt silencieux, nous aimons toujours cette fête enrubannée de mots et de cadeaux. Magie d'une nuit jamais oubliée, orchestrée en ce pays avec de joyeux cantiques pour la plupart venus de «l'autre bord»! Or, parmi ces chants de diverses traditions, il en est un qui, dit-on, doit presque tout de son inspiration au silence des hautes montagnes d'Autriche. Stille Nacht! Heilige Nacht! Ce soir, cette nuit, ou demain, plusieurs d'entre nous se surprendront peut-être à fredonner, voire à «tourner», sur des mots tout simples une mélodie tendre et douce comme sommeil d'enfant: Ô nuit de paix! Sainte nuit! Ce sera une fois de plus une manière de nous souhaiter, en tout respect et liberté, un Joyeux Noël!
 
 
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